‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 15 sur 39 · Partie 2 · II

Partie 2 · II

Àl’enterrement de M. Leavenworth, je ne vis pas ces dames, mais je causai quelques instants avec M. Harwell ; il me demanda si j’avais lu l’article publié la veille dans le Telegram. Je fis un geste affirmatif et sa figure prit alors une telle expression de désespoir que je ne pus m’empêcher de lui témoigner ma surprise d’avoir vu insérer dans les journaux une si terrible insinuation contre une jeune fille de bonne famille.

Voici sa réponse qui me causa une vive impression :

— Cela a été fait, sans doute, afin que le remords oblige le vrai coupable à se dénoncer.

Cette remarque était d’autant plus curieuse qu’elle venait d’un homme qui était censé ignorer quel pouvait être le criminel. J’aurais voulu continuer l’entretien, mais mon interlocuteur devint taciturne et s’éloigna brusquement. Il ne me restait plus qu’une chance : fréquenter M. Clavering et essayer d’apprendre par lui les secrets de la vie des demoiselles Leavenworth.

Dans la soirée, on me prévint que M. Veeley venait d’arriver, mais qu’il était encore trop malade pour pouvoir conférer avec moi sur une affaire aussi pénible que l’assassinat de M. Leavenworth. Je reçus également quelques lignes d’Eleonore qui m’envoyait sa nouvelle adresse, mais me priait, en même temps, de ne pas aller chez elle à moins de communications importantes ; elle se trouvait, ajoutait-elle, trop souffrante pour recevoir qui que ce fût. Ce billet m’affligea ; seule, malade, sous un toit étranger : — cela faisait pitié !

Dès le lendemain, je m’installai dans la salle de lecture de l’hôtel Hoffman et, un quart d’heure plus tard, je voyais entrer un personnage que je reconnus immédiatement ; c’était celui auquel je m’étais adressé au coin de la Trente-Sixième avenue. Sans doute il me reconnut aussi, car il eut un moment d’embarras en m’apercevant. Toutefois il se remit aussitôt et parut s’absorber dans la lecture d’un journal ; mais j’avais conscience que j’étais de sa part l’objet d’une étude toute spéciale. J’étais passablement déconcerté, car je ne voulais pas éveiller ses soupçons en l’examinant à mon tour, malgré toute l’envie que j’en ressentais. Je me levai au bout d’un instant et, allant m’asseoir auprès d’un de mes amis, M. Dick Furbish, un homme à la mode qui connaissait tout le monde, je lui demandai qui était cet étranger à l’air si séduisant.

— Il se nomme Clavering et arrive de Londres, mais je n’en sais pas davantage, quoiqu’on le voie partout, excepté dans les maisons particulières. Il n’est pas encore, en effet, reçu dans la société et il attend sans doute des lettres de recommandation avant de se présenter.

— C’est un gentleman ?

— Oh ! cela, très certainement.

— Vous le connaissez ?

— Fort peu ; il ne daigne pas causer beaucoup avec moi, ce qui prouve que c’est un monsieur du meilleur genre, ajouta Dick avec une grimace comique.

Je souris et quittai l’hôtel pour aller flâner dans Broadway où il y avait foule. Je songeais à cet inconnu venant de Londres et allant partout, mais ne faisant aucune visite. Que pouvait-il y avoir de commun entre lui et le crime ? Rien, évidemment ! Et, pour la première fois, j’eus la tentation de mettre en doute la perspicacité de M. Gryce.

Le lendemain, je retournai encore au club, mais sans succès. M. Clavering y apparut, mais il se retira dès qu’il m’aperçut et je compris qu’il ne serait pas facile de faire sa connaissance. Afin de me consoler, je fis dans la soirée une visite à miss Mary qui me reçut avec une cordialité presque fraternelle. Elle me présenta à une dame âgée, une de ses parentes, qui venait passer quelque temps auprès d’elle.

— Ah ! vous voici ! s’écria-t-elle. Venez-vous m’annoncer qu’Hannah est retrouvée ?

— Non, lui dis-je à mon grand regret ; pas encore.

— Mais M. Gryce que j’ai vu ce matin m’a assurée qu’il espérait la découvrir dans les vingt-quatre heures.

— M. Gryce est venu chez vous ?

— Oui, pour m’expliquer où en était l’affaire. Il n’y a pas grand’chose de nouveau, ajouta-t-elle tristement.

— Il ne s’est pas encore écoulé beaucoup de temps et il ne faut pas vous décourager si facilement.

— Que voulez-vous ? c’est plus fort que moi : chaque jour, chaque heure d’incertitude me pèse sur le cœur comme un poids de plomb. Je désirerais pouvoir employer tout le monde à ces recherches. Je souhaiterais…

— Quoi ?

Elle changea d’attitude.

— Je ne sais plus. Rien peut-être. Avez-vous vu Eleonore aujourd’hui ?

Je répondis négativement. La vieille parente se leva et quitta le salon, puis Mary me demanda d’un air préoccupé si Eleonore était bien portante.

— Je crains que non.

— Cela me fait de la peine qu’elle ne soit plus ici. Vous en doutez peut-être ? Je ne veux pourtant pas rejeter ma part dans la triste situation qui nous est faite, et, j’avoue hautement que j’ai été la première à proposer de nous séparer ; mais, je le répète, la position où nous sommes n’en est pas moins très pénible à supporter.

— C’est moins pénible pour vous que pour elle, répliquai-je.

— Moins pénible ! Vous croyez cela parce qu’elle est relativement pauvre et que je suis riche, n’est-ce pas ? Ah ! si je pouvais seulement persuader à Eleonore de partager ma fortune avec moi ! Je lui en donnerais la moitié de grand cœur, mais elle n’acceptera jamais, je le sens.

— Étant donné les circonstances actuelles, il serait de sa part plus sage de refuser.

— J’en étais sûre ; pourtant, si elle voulait, quel soulagement cela serait pour moi ! Il me semblait aujourd’hui, en écoutant la lecture de ce testament qui m’attribue d’immenses richesses, qu’un linceul tout taché de sang m’enveloppait pour l’éternité. Ah ! combien étaient différents les sentiments avec lesquels j’attendais autrefois ce même jour ! Car, monsieur Raymond, je dois l’avouer à ma honte, j’ai été élevée à considérer la fortune avec orgueil, sinon avec envie. Cela paraît horrible aujourd’hui ! Dans mon horizon borné, l’argent était tout. Je ne veux blâmer personne, encore moins celui qui n’est plus ; mais depuis douze ans, depuis le jour où mon oncle nous a prises toutes deux sur ses genoux, nous a regardées longuement et enfin a dit : « La petite blonde me plaît le plus ; c’est elle qui, un jour, sera mon héritière » ; depuis ce jour, j’ai été gâtée, cajolée ; on m’appelait la petite princesse, l’idole de mon oncle, que sais-je ? Je ne comprends même pas comment cette adulation perpétuelle ne m’a pas enlevé tout bon sentiment, toute générosité. Je savais pourtant qu’un caprice de mon oncle était la seule cause de cette distinction entre Eleonore et moi, car, en somme, elle était plus belle, plus digne, plus douée que moi. Si j’ai de grands défauts, monsieur Raymond, ajouta la jeune fille d’une voix basse et touchante, il faut me les pardonner un peu. On trouvait tout charmant chez la jeune héritière : son arrogance, sa vanité, son égoïsme, tout ! Ah ! l’argent est la source unique de notre malheur à tous ! Et, maintenant que l’héritage maudit par le crime m’est échu, je le donnerais tout entier pour… Mais je m’égare. Il ne m’est pas permis de vous importuner avec mes chagrins. Oubliez ce que je viens de vous dire, monsieur, oubliez tout, excepté que je suis bien malheureuse et complètement écrasée sous le poids des soucis et des inquiétudes.

— Je ne veux rien oublier, répondis-je. Vous avez prononcé avec émotion beaucoup de bonnes paroles, et avec de pareils sentiments vos richesses ne sauront être pour vous qu’une source de bonheur.

— C’est impossible ! elles ne le seront jamais, interrompit-elle avec impétuosité. Puis se reprenant :

— Les très grandes richesses ne sont jamais un bonheur, ajouta-t-elle.

Tout à coup elle changea de ton et d’attitude.

— J’ai à vous entretenir d’une affaire qui vous semblera peut-être déplacée à l’heure qu’il est, mais il faut que je m’en occupe si je veux atteindre le but que j’ai si fort à cœur. Vous n’êtes pas sans savoir qu’au moment de sa mort mon oncle s’occupait d’écrire un livre sur les mœurs et les usages des Chinois. Il en attendait la publication avec anxiété ; je désire, cela est tout naturel, exécuter ses volontés. Mais, pour y arriver, il faut non seulement que je m’en occupe moi-même, mais que je trouve une personne compétente pour mener cette œuvre à bonne fin. M. Harwell y a été employé jusqu’ici, mais je désire me passer de ses bons offices et le congédier le plus tôt possible. On m’a assuré, et c’est exact, je le sais, que vous, plus que tout autre, pourriez me rendre cet immense service. Si vous ne trouvez pas cette demande trop déplacée de la part d’une femme qui ne vous connaissait pas il y a huit jours, laissez-moi espérer que vous voudrez bien consentir à revoir le manuscrit et m’indiquer les démarches à faire à cette occasion.

Cette demande à la fois hardie et timide concordait d’une façon singulière avec mes secrets désirs. J’avais vainement cherché comment me faire accorder mes entrées dans la maison sans risquer de compromettre ni les habitants ni moi-même, et ce ne fut que longtemps après que je sus que M. Gryce m’avait recommandé à miss Mary pour ces délicates fonctions dont je viens de parler. Je plaidai toutefois mon incompétence pour une tâche si complètement en dehors de ma profession, mais miss Mary ne voulut rien entendre.

— M. Harwell a une grande quantité de notes ; il peut vous donner tous les renseignements possibles et vous n’aurez, je vous l’assure, aucune difficulté à faire ce travail.

— Mais M. Harwell ne peut-il faire ce que vous désirez ? Il m’a l’air très intelligent, très appliqué.

— Il s’imagine qu’il est capable, reprit-elle, mais je sais que mon oncle ne lui confiait jamais la rédaction d’une seule phrase, et j’agirai comme lui.

— Mais M. Harwell sera peut-être froissé. Il trouvera cet empiètement de ma part…

— Cela ne fait rien, répliqua-t-elle. J’ai le droit d’employer M. Harwell ou de le renvoyer après l’avoir payé sans qu’il ait rien à dire. D’ailleurs, il ne s’opposera pas à cet arrangement, je l’ai déjà prévenu, et il accepte sans protester.

— Soit, je réfléchirai ; mais en tout cas je puis lire le manuscrit et vous dire ce que j’en pense.

— Merci, fit-elle joyeusement. Que vous êtes bon et comment pourrai-je vous témoigner ma gratitude ? Voulez-vous voir M. Harwell ? Il est dans la bibliothèque, ajouta-t-elle en frissonnant au souvenir de ce qui s’y était passé.

Malgré ma répugnance, je répondais que j’étais prêt à aller le trouver.

— Tous les papiers sont là, et il prétend qu’il lui est plus aisé de travailler là où il en avait l’habitude que partout ailleurs. Mais si vous le désirez, je vais lui faire dire de descendre.

Sans répondre, je me dirigeai vers l’escalier.

— Parfois j’ai envie de faire fermer cette pièce, me dit-elle rapidement, mais un sentiment inexplicable m’en empêche. Je ne puis pas non plus quitter la maison ; il me semble qu’une puissance mystérieuse me force à y rester. Et cependant j’ai grand’peur ! Quelquefois la nuit… mais je ne veux pas vous fatiguer, et je n’ai déjà que trop parlé.

Et elle monta l’escalier.

Àmon profond étonnement, Harwell occupait le propre fauteuil de feu M. Leavenworth et paraissait absorbé dans ses travaux. Son calme et son sang-froid me firent envie. Comment pouvait-il écrire à l’endroit même où son maître avait été assassiné ?

Ànotre entrée, il leva machinalement la tête, mais ne dérangea pas ; sa figure fatiguée portait l’empreinte d’une extrême préoccupation.

— Il est absorbé, me dit miss Mary à l’oreille ; c’est au reste son habitude et je doute qu’il nous ait reconnus.

Elle s’avança vers lui et l’interpella ;

— Voici M. Raymond. Il a eu la bonté d’accéder à ma demande en ce qui concerne le manuscrit que vous avez devant vous.

M. Harwell se leva lentement et manifesta par sa façon d’être le peu de plaisir qu’il éprouvait à me voir le remplacer.

Prenant le manuscrit, je dis sans hésiter :

— Voici une belle écriture bien lisible. Si vous le permettez, je vais y jeter un coup d’œil afin de me rendre compte du plan général.

Il s’inclina, puis, après le départ de Mary, il se rassit gauchement et reprit sa plume.

Je déposai le manuscrit sur la table. Le souvenir d’Eleonore, de son isolement, du mystère qui entourait cette famille, tout cela me revint à l’esprit avec la rapidité de l’éclair. Regardant le secrétaire dans le blanc des yeux, je lui dis :

— Je suis heureux de cette occasion de vous voir, monsieur Harwell, car je souhaite…

— Vous voulez me parler de l’assassinat ?

— Oui. Précisément, je…

— Pardonnez-moi, interrompit-il poliment, mais d’un ton ferme ; c’est une affaire pénible à laquelle je n’aime pas penser, et dont je ne puis ni ne veux parler.

Convaincu qu’il aurait été inutile de persister, je gardai le silence et me mis à parcourir le manuscrit. Je réussis à en saisir le sens général et, après avoir échangé quelques paroles à ce sujet avec M. Harwell, je descendis de nouveau au grand salon.

Une heure plus tard, je quittai la maison, avec la certitude qu’un obstacle avait disparu de la voie que j’avais à suivre et que si le succès ne couronnait pas mes efforts, cela ne serait pas, en tous les cas, faute d’occasion d’étudier et de connaître intimement les habitants de la maison de la Cinquième avenue.

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