‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 16 sur 39 · Partie 2 · III

Partie 2 · III

Le journal la Tribune donna le lendemain matin le résumé du testament de M. Leavenworth. Ainsi qu’on avait pu le prévoir, il laissait la presque totalité de sa fortune à Mary ; mais grand fut mon étonnement en apprenant qu’en vertu d’un codicille remontant à cinq ans il avait fait à Eleonore un legs assez important. Après avoir, autant que je le pouvais, coupé court aux commentaires de mes associés à ce sujet, j’allai, selon nos conventions, faire une visite à M. Gryce.

— Bonjour, monsieur, veuillez vous asseoir.

Et, d’un signe, il m’indiqua une chaise placée un peu en arrière de la sienne. Je la pris et me rapprochai de lui.

— Je voudrais savoir, lui dis-je, ce que vous pensez de ce testament, et de l’influence que ses clauses pourront avoir sur les affaires qui nous préoccupent.

— Quelle est votre opinion, à vous-même ?

— J’estime que cela ne changera guère l’opinion publique. Ceux qui croient déjà à la culpabilité d’Eleonore y croiront plus que jamais ; tandis que ceux qui ont hésité jusqu’ici à la soupçonner ne trouveront pas que ce legs, comparativement minime, ait été un motif suffisant pour commettre un crime.

— Puisque vous en avez entendu parler, quel paraît être le sentiment général ?

— Que la grande partialité de ce curieux testament serait la cause du drame ; mais de quelle façon ? C’est ce qu’on ne dit pas.

— Et tout cela vous fait réfléchir ?

— Réfléchir ! je ne sais pas ce que vous entendez par là. Je ne fais pas autre chose depuis trois jours. Je…

— Calmez-vous. Je n’ai pas l’intention de vous être désagréable. Avez-vous vu M. Clavering ?

— Je l’ai aperçu, voilà tout.

— Et vous allez aider M. Harwell à terminer le livre de M. Leavenworth ?

— Qui vous l’a dit ?

Il sourit doucement.

— Oui, continuai-je. Miss Mary m’a prié de lui rendre ce petit service.

— C’est une superbe créature, s’écria-t-il avec enthousiasme. — Mais reprenant aussitôt sa voix officielle : — Vous allez avoir beaucoup d’occasions, monsieur Raymond, de savoir du nouveau. Eh bien ! il y a deux choses à découvrir : d’abord quel est le lien qui existe entre ces dames et M. Clavering, puis…

— Il existe donc un lien ?

— Sans aucun doute. Puis, quelle est la cause de l’inimitié qui existe entre les deux cousines.

J’hésitai. Espionner des femmes ! comment concilier cela avec mes instincts d’homme bien élevé ?

— Ne connaîtriez-vous pas quelqu’un auquel le métier de découvrir les secrets d’autrui conviendrait mieux qu’à moi ? Je vous assure que je ne me sens nullement disposé à jouer le rôle d’un traître.

M. Gryce détourna la tête. Je poursuivis :

— J’aiderai M. Harwell à terminer le manuscrit de M. Leavenworth ; je tâcherai de faire la connaissance de ce M. Clavering ; je recevrai les confidences de miss Mary si elle daigne m’en faire : mais je refuse d’écouter aux portes. Je ne veux employer ni prétextes ni subterfuges indignes d’un homme d’honneur. Enfin, si je cherche à apprendre tout ce que je pourrai, ce sera seulement par des moyens francs et honnêtes. C’est votre métier à vous de fouiller tous les coins et recoins de cette misérable affaire.

— Ce qui veut dire, répliqua M. Gryce, que vous voulez jouer le rôle du chien de chasse et me laisser celui de la taupe. Soit ! je sais ce qui convient à un homme comme vous.

— Et quelles nouvelles de Hannah ?

— Aucune ! s’écria-t-il avec un geste violent.

Le soir, j’allai travailler pendant une heure avec M. Harwell. Je ne fus pas trop surpris, en le quittant, de trouver au bas de l’escalier miss Mary qui m’attendait, car elle m’avait prévenu la veille de son désir d’avoir un nouvel et prochain entretien avec moi. Elle me conduisit au salon et me dit avec une nuance d’embarras :

— J’ai à vous demander avis, monsieur Raymond. Vous êtes, je le crois, un homme bon et loyal et je vous prie de répondre à mes questions comme ferait un frère à sa sœur. Je n’ai personne, excepté vous, qui puisse me conseiller ; pardonnez-moi donc mon indiscrétion. Pensez-vous, monsieur, qu’une personne qui a commis une mauvaise action puisse la racheter plus tard et redevenir honnête ?

— Certainement, si elle regrette sincèrement sa faute.

— Mais supposez que cela soit, non pas une faute, mais véritablement une mauvaise action. Sa vie entière ne sera-t-elle pas souillée d’une tache ineffaçable ?

— Cela dépend de la nature et des résultats du mal commis. Je crois qu’il est impossible à celui qui a fait un tort irréparable à un de ses semblables de pouvoir passer ensuite une vie heureuse ; ce qui ne saurait, au reste, l’empêcher de mener une vie bonne et utile.

— Serait-il nécessaire d’avouer le mal que l’on a fait pour mener la vie dont vous parlez ? Ne pourrait-on continuer à vivre sans le confesser au monde entier ?

— Oui, à moins que cette confession n’entraîne en quelque sorte la réparation.

Cette réponse troubla évidemment miss Mary. Elle demeura pensive, tandis que les pâles rayons d’une lampe, tamisés par un globe de porcelaine, éclairaient en les estompant les traits de sa beauté sculpturale. Mais son accablement dura peu. Elle se lança dans une conversation animée et fit tous ses efforts, je le compris, pour me faire oublier ce qu’elle venait de dire. Elle n’y réussit pas, et cela à cause de l’intensité de l’intérêt que j’éprouvais pour sa cousine.

En descendant les marches du perron, quand je m’en allai, j’aperçus Thomas, le maître d’hôtel, qui prenait l’air sur le pas de la porte de service. Je ne pus résister à la tentation de l’interroger sur un personnage dont le souvenir me hantait depuis l’enquête : je veux parler de ce M. Robbins qui était venu faire une visite à miss Eleonore le soir du crime et qui n’avait pas été reçu. Mais Thomas était d’humeur peu communicative. Il se souvenait bien, fit-il, du nom de ce monsieur et se rappelait qu’il était très grand, mais rien de plus.

Renonçant à pousser plus loin, ce soir-là, mes investigations, je rentrai chez moi.

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