‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 17 sur 39 · Partie 2 · IV

Partie 2 · IV

Les jours se succédèrent, je ne faisais aucun progrès et n’apprenais rien de nouveau. M. Clavering n’avait plus reparu à l’hôtel et les soirées que je passais chez miss Leavenworth s’écoulaient au milieu d’une inquiétude croissante.

Le manuscrit n’avait pas besoin d’autant de corrections qu’on l’avait supposé tout d’abord ; mais cependant les quelques changements qui avaient été jugés nécessaires me fournirent maintes occasions d’étudier de près le caractère de M. Harwell. C’était un secrétaire admirable, ni plus, ni moins. Il était froid, sombre et raide, mais remplissait consciencieusement son devoir. J’en vins à éprouver pour lui du respect et même une certaine sympathie ; il me rendit le respect peut-être, mais quant à sa sympathie, bien certainement il ne me l’accorda pas. Jamais il ne faisait d’allusions à Eleonore Leavenworth, ni à l’assassinat, ni même à aucun membre de la famille. Peu à peu il me sembla que ce silence évidemment voulu devait être attribué à une autre cause qu’à son caractère naturellement réservé.

— S’il parlait, me disais-je, il nous apprendrait, c’est évident, des choses inconnues. Ce soupçon perpétuel m’énervait, et j’étais sans cesse sur le qui-vive pour le surprendre ; mais ce fut en vain.

Que fallait-il faire ? Clavering m’évitait ostensiblement ; le secrétaire devenait d’une froideur de plus en plus marquée. Mes entraves avec miss Mary étaient des plus pénibles ; je les redoutais et les désirais également ; elle était à la fois altière, agitée, embarrassée, irritée et touchante ! À n’en pas douter, cette jeune fille traversait une crise des plus douloureuses. Aujourd’hui, elle était nerveuse, accablée, écrasée sous le poids d’un chagrin intime ; demain, elle serait douce, mais digne, et resterait muette malgré une envie manifeste de laisser échapper un secret qui la dévorait. Malgré tout, je conservais l’espoir qu’un jour ou l’autre elle se déciderait à parler et à rendre l’honneur et le bonheur à sa cousine ; elle seule le pouvait, c’était ma conviction inébranlable, et le souvenir de l’accusation terrible que je l’avais entendu porter contre Eleonore, n’ébranlait nullement mon opinion à cet égard.

Nous étions au second lundi après les faits déjà exposés dans ce récit, et j’en étais encore au même point. Quoiqu’on ne parlât plus ni du meurtre ni de Hannah, je remarquai que les domestiques et leur maîtresse lisaient toujours les journaux avec la même avidité. J’étais devenu la proie d’une surexcitation étrange. J’éprouvais un désir fou de défoncer les parquets, d’enfoncer les murs et de les contraindre à me livrer le secret que je souhaitais si ardemment de connaître ; mais, le lundi dont je parle, j’étais plus calme. J’avais passé la veille devant la demeure d’Eleonore, j’avais aperçu, derrière la fenêtre, sa figure si douce et si triste, et cela avait suffi à me donner du courage et de la patience. Pour la première fois depuis le crime, je fis ma visite quotidienne à miss Mary dans une disposition d’esprit quasi-heureuse.

Arrivé à la porte du salon, je l’aperçus qui se promenait de long en large d’un air inquiet, comme si elle paraissait attendre quelqu’un. Je m’avançai résolument et dis :

— Ai-je l’honneur de vous trouver seule, miss Mary ?

Elle s’arrêta et s’inclina en rougissant ; mais, contrairement à ses habitudes, elle ne m’invita pas à m’asseoir.

— Serait-ce trop vous importuner que de vous demander la permission de rester quelques instants auprès de vous ?

Elle regarda anxieusement la pendule et sembla chercher à s’excuser, mais elle se ravisa et me fit signe de venir m’asseoir auprès du feu. Elle s’efforça de redevenir maîtresse d’elle-même ; il était facile de la deviner en proie à la plus vive agitation et elle ne me paraissait pas d’humeur très endurante.

Pressentant que je n’aurais pas trop de temps pour aborder le sujet qui me tenait au cœur, je commençai brusquement :

— Je ne suis pas venu ce soir, miss Mary, uniquement pour avoir le plaisir de vous voir et de causer avec vous ; j’ai une prière à vous adresser.

Je m’aperçus immédiatement que j’avais fait fausse route.

— M’adresser une prière ! me répondit-elle avec une froideur glaciale.

— Oui, repris-je désespérément. Oui, une prière. J’ai échoué dans tous mes efforts pour découvrir la vérité, et je viens vous supplier de dire ce que vous savez, de sauver votre cousine, ou tout au moins d’indiquer les moyens pour arriver à ce résultat.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, fit-elle d’une voix basse.

— Il me semble, miss Mary, que je n’ai pas à vous faire connaître quelle est la situation de miss Eleonore. Vous avez assisté à l’enquête ; vous avez compris la portée des questions et des réponses, mais vous ignorez peut-être les suites qu’auront les soupçons accumulés contre elle. Vous ignorez, n’est-ce pas ? que si elle ne peut se disculper, elle…

— Grand Dieu ! s’écria-t-elle. Voulez-vous dire qu’elle sera…

— Arrêtée ? Oui, miss Mary, oui, arrêtée !

Quel coup ! Son beau visage pâlit d’horreur, de honte, de douleur.

— Et tout cela, murmura-t-elle, à cause de cette clef !

— Cette clef ! Comment savez-vous qu’il s’agit d’une clef ?

— Je n’en sais rien, reprit-elle, tandis qu’une vive rougeur empourprait sa figure. Ne m’en avez-vous pas parlé le premier ?

— Non.

— Alors ce seront les journaux ?…

— Ils n’en ont jamais dit un mot.

— Je croyais que tout le monde était au courant de l’histoire de la clef, reprit-elle avec une agitation croissante. — Mais, monsieur Raymond, je deviens folle ! je ne sais plus ce que je dis ! c’est Eleonore elle-même qui m’en a parlé.

— Eleonore !

— Oui, la dernière fois qu’elle est venue ici. Nous étions ensemble au grand salon.

— Que vous a-t-elle dit ?

— Que la clef de la bibliothèque avait été trouvée en sa possession.

Je ne pouvais en croire mes oreilles ! Comment Eleonore, qui connaissait les soupçons de sa cousine, lui avait-elle avoué un fait qui ne pouvait que leur donner encore plus de force ? Cela me paraissait incroyable !

— Mais vous saviez cela, fit Mary ; je ne vous ai pas révélé un secret ?

— C’est vrai ; cette clef est la malheureuse cause du péril qui menace votre cousine. C’est ce fait, non expliqué, qui l’accuse. Des faux fuyants impuissants à détruire seuls sa réputation jusqu’ici sans tache, et aussi les efforts de celui qui croit à son innocence, ont pu retarder son arrestation. Mais une telle situation ne peut durer et si elle persiste dans son silence nous ne pourrons plus la sauver.

— Et vous me racontez cela pour…

— Pour que vous ayez pitié de cette malheureuse enfant ; pour que vous consentiez à éclaircir un mystère que vous devez connaître, pour que vous disiez les ténèbres qui l’entourent !

— Voudriez-vous donc insinuer, monsieur, — s’écria-t-elle avec un accent de colère, — que je suis au courant des circonstances du crime plus que vous ne l’êtes vous-même ? Il ne suffit pas que notre maison soit déserte, que notre existence soit brisée, il faut encore que vous me soupçonniez, moi aussi ! Il faut que vous veniez m’accuser chez moi !

— Je vous en conjure, calmez-vous, miss Mary. Je ne vous accuse en aucune façon. Je viens simplement vous supplier de me confier le motif que vous ne pouvez ignorer du silence de miss Eleonore. Vous êtes sa cousine, presque sa sœur, vous êtes sa compagne intime depuis des années, vous devez savoir pour qui ou pour quoi elle se renferme dans un mutisme qui la perd. Répétez-moi du moins ce que vous m’avez déjà dit : — croyez-vous vraiment que miss Eleonore soit innocente ?

— Innocente ! elle ! Eleonore ! Plût à Dieu que tout le monde fût aussi innocent qu’elle !

— Alors il est impossible que vous ne sachiez pas, que vous ne croyiez pas qu’elle se dévoue pour quelqu’un qui est est le coupable.

— Je ne dis pas cela. Pourquoi parlez-vous ainsi ?

— Il est impossible de sortir de ces deux hypothèses : ou bien Eleonore est folle, ou bien elle se perd pour sauver une autre personne.

Un tremblement nerveux agita les lèvres de Mary.

— Êtes-vous fixé, monsieur, sur la personne pour laquelle elle se dévouerait ? ajouta-t-elle dédaigneusement.

— Non, et c’est pour cela que je viens solliciter votre concours. Vous qui connaissez sa vie…

Elle m’arrêta d’un geste hautain et me répondit froidement :

— Pardon, vous êtes complètement dans l’erreur. Je ne sais rien des sentiments intimes de ma cousine. C’est d’un autre et non pas de moi que dépend la solution du problème.

Je changeai de tactique.

— Lorsque miss Eleonore vous a avoué que la clef avait été découverte en sa possession, ne vous a-t-elle pas expliqué comment elle l’avait et pourquoi elle cherchait à la cacher ?

— Non.

— Elle vous a raconté le fait sans explication ?

— Oui.

— C’est singulier ! Pourquoi faire sans nécessité un tel aveu à celle qui, quelques heures auparavant, devait l’accuser d’avoir commis le crime ?

— Que voulez-vous dire ? balbutia-t-elle.

— Vous ne pouvez nier qu’à un moment donné vous avez cru à sa culpabilité et que vous l’avez accusée d’être l’auteur de l’assassinat ?

— Mais expliquez-vous ! s’écria-t-elle.

— Vous ne vous souvenez donc pas, miss Mary, des paroles dites par vous à miss Eleonore dans la chambre du haut, au moment où M. Gryce et moi nous sommes venus vous prier de descendre dans la salle où avait lieu l’enquête ?

Ses yeux s’emplirent d’une vive terreur.

— Vous avez entendu ? murmura-t-elle.

— Il était impossible de faire autrement, j’étais à la porte et…

— Qu’avez-vous entendu ?

Je répétais ses paroles.

— Et M. Gryce ? fit-elle.

— Il était à côté de moi.

— Vous n’avez donc rien oublié ?

— Le pouvions-nous, miss Mary ?

Elle baissa la tête et poursuivit avec une profonde amertume :

— Et vous venez ici ce soir pour me jeter ces paroles à la face, pour me torturer, pour…

— Excusez-moi, vous êtes injuste. Je ne fais, je ne dis rien qui soit indigne d’un galant homme. Je ne vous demande que d’éclaircir ce mystère. Il y a quelques jours, vous accusiez votre cousine du crime ; aujourd’hui vous l’avez déclarée innocente ; de grâce, expliquez-vous !

Elle ne m’écoutait pas.

— Quelle cruelle destinée ! murmura-t-elle à diverses reprises.

— Quoiqu’il existe un malentendu entre votre cousine et vous, miss Mary, vous n’êtes pas son ennemie. Parlez donc ! dites-moi seulement le nom de celui pour qui elle s’immole. Un seul mot de vous…

Elle se leva et répliqua avec raideur :

— Si vous ne connaissez pas ce nom, monsieur Raymond, je ne le connais pas davantage et il est inutile de m’interroger là-dessus.

Àce moment, pour la seconde fois, elle regarda l’heure à la pendule.

— Vous me demandiez l’autre jour, miss Mary, si une personne qui aurait commis une mauvaise action pourrait la réparer autrement que par un aveu. Cet aveu, ne voulez-vous pas le faire, afin d’arracher votre cousine à la destinée qui l’attend ?

L’émotion la gagna.

— Ah si je pouvais parler ! s’écria-t-elle.

— Pourquoi ne le pouvez-vous pas ? Vous ne serez plus jamais heureuse si vous persistez dans ce refus. Eleonore s’obstine dans un déplorable silence. Pourquoi suivriez-vous son exemple, alors que vous ne pouvez qu’aggraver sa situation ?

— Je le sais, mais je n’y peux rien. Je suis liée par la destinée et il m’est impossible de me dégager.

— Vous vous trompez. On peut toujours se libérer de liens aussi chimériques que les vôtres.

— Non, non. Du reste vous ne me comprenez pas.

— Je comprends ceci, c’est que vous refusez de suivre le droit chemin de la vérité et préférez vous égarer ailleurs.

Un sanglot lui monta à la gorge et elle paraissait être sur le point de se rendre à mes instances, quand un vigoureux coup de sonnette retentit à la porte d’entrée.

Elle se retourna vivement vers moi.

— Dites-lui, s’écria-t-elle, que je ne puis le voir ; dites-lui…

Je lui pris les deux mains :

— Qu’importe qui est là ? continuai-je. Je vous ai fait une question, miss Mary, et de votre réponse dépendent les suites de cette malheureuse affaire. Répondez-moi, au nom de votre salut éternel. Faites-moi connaître quels sont les motifs…

Elle dégagea violemment ses mains de mon étreinte.

— La porte ! s’écria-t-elle ; on va venir, et alors…

Je m’élançai dans le vestibule et je rencontrai Thomas qui venait des sous-sols.

— Descendez, lui dis-je ; je vous appellerai quand on aura besoin de vous.

Il s’inclina et disparut.

— Vous exigez que je vous réponde tout de suite ? demanda miss Mary quand je la rejoignis. Je ne le peux pas.

— Mais…

— C’est impossible ! et ses yeux se rivèrent sur la porte d’entrée.

— Miss Mary, je vous en supplie !

Elle frissonna de la tête jusques aux pieds.

— Si vous ne parlez pas ce soir, je crains que vous ne vous y décidiez jamais.

— C’est impossible, répéta-t-elle encore.

On sonna de nouveau.

— Vous entendez ? fit-elle.

Je sortis afin d’appeler le maître d’hôtel.

— Vous allez ouvrir, lui dis-je ; puis je voulus retourner auprès de Mary, mais, d’un geste impérieux, elle me fit signe de monter l’escalier.

— Laissez-moi, ordonna-t-elle.

Je m’empressai d’obéir et dis simplement :

— Je vous reverrai avant de rentrer chez moi.

Thomas ouvrit la porte ; une voix harmonieuse et vibrante demanda :

— Miss Leavenworth est-elle chez elle ?

— Oui, monsieur, répondit respectueusement le maître d’hôtel.

Àce moment, je me penchai sur la rampe et, à ma profonde surprise, je vis M. Clavering traverser le vestibule et entrer au salon.

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