‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 18 sur 39 · Partie 2 · V

Partie 2 · V

Je fus profondément ému par cet événement imprévu et il me fallut attendre quelques instants avant de pouvoir reprendre possession de moi-même et aller rejoindre M. Harwell. Comme j’approchais de la bibliothèque, j’entendis le secrétaire qui lisait tout haut de sa voix monotone et sourde une partie du manuscrit. Quel contraste ! Ici, dans cette pièce retirée et sombre, cet homme lisait et relisait passivement des mots écrits par celui qui n’était plus ; en bas, d’autres êtres humains discutaient fiévreusement, sans aucun doute, sur un mystère ténébreux ! J’écoutai un instant M. Harwell qui lisait le passage suivant :

« Grâce à ces mesures, les gouvernements indigènes ne regarderont plus nos institutions d’un œil jaloux, mais au contraire ils seront tentés de les étudier de près. »

J’entrai. Le secrétaire se leva et m’avança un fauteuil.

— Bonsoir, monsieur, fit-il. Vous arrivez bien tard.

— C’est vrai.

J’étais distrait ; je ne savais ce que je disais ; mes pensées étaient demeurées au grand salon.

— Vous avez l’air souffrant ?

— Je ne le suis pas, répondis-je.

Je pris diverses feuilles du manuscrit afin de les revoir. Mais tout tournait autour de moi et je ne pus continuer.

— Je suis incapable de vous aider ce soir, monsieur Harwell, et il me sera, je le crains, impossible de me livrer consciencieusement à un travail de cette nature aussi longtemps que le misérable assassin de Leavenworth restera impuni.

Le secrétaire, comme saisi d’un dégoût soudain, repoussa à son tour les papiers devant lui, mais il garda le silence.

— Il faut que le problème soit résolu, monsieur Harwell, car il brise la vie de ceux que nous aimons et respectons.

— De miss Eleonore ? demanda-t-il avec lenteur.

— Miss Mary, vous, moi, et bien d’autres encore.

— Vous vous êtes beaucoup occupé de cette affaire dès le commencement, monsieur Raymond.

Je le regardai avec stupéfaction.

— Et vous ? Ne vous intéressez-vous donc pas à ce qui menace non seulement le bonheur, mais l’honneur de la famille au sein de laquelle vous vivez depuis déjà longtemps ?

— Je vous ai déjà prié, monsieur Raymond, de ne pas aborder ce sujet avec moi. Vous savez que cela me déplaît.

Et il se leva.

— Qu’importe ? Il est de votre devoir de révéler tout ce que vous pouvez connaître. La déplorable position de miss Eleonore doit toucher un galant homme et si vous…

— Si je savais quelque chose qui pût la disculper, il y a longtemps que je l’aurais dit.

Je me mordis les lèvres et me levai à mon tour, fatigué de ces faux-fuyants perpétuels.

— Si vous n’avez pas autre chose à me communiquer, je vais sortir et aller prendre l’air. Je n’ai plus envie de travailler.

— Que je ne vous retienne pas ! m’écriai-je avec amertume. Je puis rester seul ici.

Mon émotion parut le surprendre ; il me regarda, me salua d’un air de commisération et disparut.

Mais la solitude de la bibliothèque fut immédiatement insoutenable pour moi, et lorsque j’entendis M. Harwell descendre de sa chambre, je le rejoignis et lui proposai, s’il le voulait bien, de l’accompagner un bout de chemin.

Il y consentit d’un air évidemment contraint et, marchant le premier, il commençait à descendre l’escalier, lorsque, au moment où je venais de fermer la porte de la bibliothèque, je le vis s’arrêter tout à coup et saisir vivement la rampe comme s’il avait craint de tomber. Son visage, que je voyais de profil, était devenu d’une pâleur mortelle et exprimait à la fois la haine et l’étonnement. Je me précipitai auprès de lui, le pris par le bras et m’écriai :

— Qu’y a-t-il ? Mais qu’y a-t-il donc ?

Il me repoussa.

— Rentrez, répliqua-t-il. — Retournez là où vous étiez !

Il me força littéralement de le suivre jusqu’en haut de l’escalier. Arrivés sur le palier, il me lâcha, se pencha de nouveau sur la rampe et regarda en bas avec un air d’exaspération et de fureur, tandis qu’un tremblement convulsif l’agitait avec violence.

— Qui est là ? cria-t-il. Quel est cet homme ? Comment se nomme-t-il ?

Étonné, je me penchai à mon tour et j’aperçus Henry Clavering sortir du grand salon et traverser le vestibule.

— C’est M. Clavering, lui dis-je tout bas, avec le peu de sang-froid que je pus rassembler. — Le connaissez-vous ?

M. Harwell s’appuya contre la muraille.

— Clavering ! Clavering ! murmura-t-il les lèvres tremblantes.

Soudain, il bondit en avant, étreignit la rampe avec force, puis, me fixant avec des yeux flamboyants et égarés, il me dit à l’oreille :

— Vous voulez savoir qui est l’assassin de M. Leavenworth, n’est-ce pas ? Alors, regardez bien cet homme, regardez bien ce Clavering : c’est lui !

Après ces mots, trébuchant comme un homme ivre, il gravit l’escalier avec une rapidité vertigineuse et disparut.

Mon premier mouvement fut de le suivre et j’allai frapper à la porte de sa chambre, mais ce fut en vain. Je l’appelai alors par son nom : toujours rien. Je ne voulais pas cependant qu’il m’échappât ainsi ; retournant à la bibliothèque, je lui écrivis un billet où je lui demandai de m’expliquer sa terrible accusation, et je le prévins que je l’attendrais chez moi le lendemain vers six heures du soir. Un instant plus tard, je descendais, afin de revoir miss Mary.

Mais il était écrit que cette soirée serait pleine de déceptions ; la jeune fille s’était déjà retirée dans son appartement, et je ne pouvais avoir l’entretien que je désirais si ardemment.

— Il n’est pas permis de compter sur cette femme, me dis-je douloureusement, en me promenant dans le vestibule ; — alors qu’elle s’entoure de mystère, elle prétend exiger de moi le respect que l’on éprouve pour les natures franches et ouvertes.

J’allais quitter la maison lorsque Thomas, tenant à la main une lettre, apparut :

— Tous les compliments de miss Leavenworth, me dit-il en me tendant le billet. Elle se sent trop fatiguée pour descendre ce soir.

Je me retirai dans un coin et en lisant ces quelques lignes, tracées d’une main rapide et tremblante, j’éprouvai un certain remords :

« Vous me demandez plus qu’il ne m’est possible de faire… Il faut m’accepter telle quelle, sans demander d’explication. C’est un profond chagrin pour moi de ne pouvoir vous satisfaire, mais je ne puis ni ne dois agir autrement. Que Dieu nous pardonne à tous et nous préserve du désespoir !

» M. »

Et plus bas :

« Désormais, nous ne pourrions plus nous revoir sans embarras ; il vaudra donc mieux porter séparément et en silence chacun notre fardeau. M. Harwell se rendra chez vous. Adieu ! »

Comme, quelques minutes plus tard, je traversais la Trente-Deuxième rue, j’entendis un bruit de pas précipités derrière moi, et m’étant retourné je vis Thomas à mes côtés.

— Excusez-moi, monsieur, me dit-il, mais j’ai quelque chose d’important à vous confier. Quand vous m’avez demandé, il y a quelques jours, comment était le monsieur qui avait rendu visite à miss Eleonore le soir du crime, je ne vous ai pas répondu comme j’aurais dû le faire. À dire vrai, les inspecteurs de la police de sûreté venaient de me poser la même question et j’avais un peu peur. Mais je sais, monsieur, que vous, vous êtes un ami de la famille : je voudrais vous dire que ce même gentleman — il s’était fait appeler M. Robbins la première fois — est venu de nouveau ce soir et s’est fait annoncer à miss Mary Leavenworth sous le nom de Clavering. Oui, monsieur, ajouta-t-il en me voyant tressaillir, c’est drôle de la part d’un étranger, et c’est ce que j’ai dit à Mally. Lorsqu’il est venu pour la première fois, il a hésité longtemps avant de demander miss Eleonore, et quand je l’ai prié de me faire connaître comment il s’appelait, il a pris une carte et y a écrit le nom de Robbins avec un air assez singulier pour un simple visiteur ; de plus…

— Continuez !

Le maître d’hôtel se pressa contre moi et me dit d’une voix basse et tremblante :

— Il y a quelque chose, monsieur Raymond, que je n’ai encore dit à âme qui vive, excepté à Mally, et qui pourra peut-être servir à ceux qui désirent découvrir l’assassin.

— Un fait, ou un soupçon ? demandai-je.

— Un fait, monsieur. Je vous prie de m’excuser si je vous en parle en ce moment, mais Mally ne me laissera pas de repos jusqu’à ce que je l’aie raconté à vous ou à M. Gryce ; elle est si agitée à propos de Hannah que nous savons être innocente, bien qu’il y ait des gens qui osent la supposer coupable, tout simplement parce qu’elle est introuvable au moment même qu’ils voudraient découvrir où elle se cache !

— Quel est le fait ? insistai-je.

— Eh bien ! voici. Je l’aurais bien dit à M. Gryce, répéta-t-il, insouciant de mon anxiété ; mais j’ai peur des détectives, monsieur ; ils relèvent si vite vos paroles et croient toujours que vous en connaissez bien plus que vous ne consentez à en dire !

— Mais ce fait ? interrompis-je de nouveau.

— Oui, oui, monsieur. Le fait est celui-ci : le soir de l’assassinat, j’ai vu, comme je viens de vous le dire, M. Clavering ou Robbins, — lequel des deux est son nom ? — j’ai vu l’homme dont il s’agit entrer dans la maison, mais ni moi, ni personne, nous ne l’avons vu en sortir. Même je ne sais pas s’il l’a quittée !

— Que voulez-vous dire ?

— Ceci, monsieur. Quand je suis redescendu, j’ai dit à M. Robbins ce que miss Eleonore m’avait chargé de lui répondre : qu’elle était trop souffrante pour le recevoir. Alors, au lieu de saluer et de se retirer, comme tout autre l’aurait fait, M. Robbins alla s’asseoir au grand salon. Peut-être était-il malade lui aussi, car il était très pâle ; en tous les cas, il me demanda un verre d’eau. Je n’avais alors aucune raison de concevoir des soupçons ; je le laissai seul et descendis vite à la cuisine chercher ce qu’il désirait. Une minute à peine s’était écoulée quand j’entendis la porte d’entrée se refermer. « Qu’est-ce donc ? me dit Mally qui m’aidait. — Je n’en sais rien, lui répondis-je, à moins que ce ne soit ce monsieur qui, fatigué d’attendre, se serait en allé. — Alors, répliqua-t-elle, le verre d’eau est inutile. » Je déposai la carafe et je remontai ; il était parti en effet ; du moins, je le crus à ce moment-là. Mais qui sait, monsieur, s’il n’est pas resté dans une autre pièce, ou dans le salon qui n’était pas éclairé ce soir-là, après que j’ai eu fermé et verrouillé la maison ?

Je ne voulais pas montrer combien j’étais ému ; je ne fis aucune réponse.

— Je vous assure, monsieur, que je ne me serais jamais permis une observation sur le compte d’une personne venant chez ces demoiselles ; mais nous savons tous que mon maître a été assassiné le soir même par quelqu’un de la maison, et comme ce n’est pas Hannah…

— Vous dites que miss Eleonore avait refusé de le recevoir ? interrompis-je, espérant arriver à connaître encore d’autres détails.

— Oui, monsieur. Elle a hésité un peu en voyant la carte ; puis elle est devenue très rouge et m’a ordonné de dire ce que je vous ai déjà répété. Je n’aurais plus pensé à tout cela s’il n’était revenu ce soir, crâne et hautain, et sous un autre nom. Même à présent, je ne voudrais pas penser mal de lui, mais Mally m’a forcé de vous en parler dans l’intérêt de mon repos personnel. Voilà tout, monsieur.

En rentrant chez moi, j’inscrivis sur mon carnet une nouvelle liste de circonstances pouvant prêter au soupçon, mais la lettre « C », au lieu de la lettre « E », figura en haut de la nouvelle colonne que je rédigeai ce soir-là.

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