‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 19 sur 39 · Partie 2 · VI

Partie 2 · VI

Le lendemain matin, le système nerveux ébranlé et le cerveau vide, j’arrivai à l’étude, et dès mon entrée l’un des clercs me dit :

— Monsieur, il y a quelqu’un qui vous attend dans votre cabinet depuis déjà quelque temps et qui paraît être très impatient de vous voir.

Trop fatigué pour avoir envie de causer avec des clients, anciens ou nouveaux, je ne me pressai guère ; mais, en ouvrant la porte de mon cabinet, quelle fut ma surprise ! — M. Clavering était devant moi.

J’étais si ému que je ne pouvais parler, et je le saluai seulement en silence. Il s’approcha de moi avec toute la dignité d’un vrai gentilhomme et m’offrit sa carte sur laquelle son nom était écrit en grandes et belles lettres : « Henry Ritchie Clavering ».

Une fois la présentation faite de cette manière, il s’excusa d’une visite aussi peu cérémonieuse et ajouta qu’il était étranger et que l’affaire qui l’amenait était de la dernière importance. Il avait entendu parler de moi très avantageusement soit comme avocat, soit comme homme du monde, et il venait me consulter dans l’intérêt d’un ami qui se trouvait dans une situation qui l’obligeait à avoir recours à un homme de loi à propos d’une question compliquée de faits extraordinaires. Mais, il l’avouait, l’affaire dont il s’agissait lui causait beaucoup d’embarras, car il était dans une grande ignorance des lois américaines.

Après s’être ainsi assuré de mon attention en éveillant ma curiosité, il me demanda la permission de me mettre au courant des détails. Ayant réussi en partie à me remettre de ma première surprise et même à dominer la répulsion, pour ne pas dire l’horreur, qu’il m’inspirait, je lui fis un signe affirmatif. Aussitôt il tira de sa poche un manuscrit et me donna lecture de ce qui suit :

« Un Anglais, voyageant en Amérique, rencontra dans une ville d’eaux, très à la mode, une jeune fille américaine. Il en devient éperdument amoureux et, quelques jours plus tard, il désire l’épouser. Sa position personnelle est excellente, sa fortune considérable, ses intentions honorables ; il lui demande sa main et il est agréé. Mais la famille s’oppose à cette union ; il est obligé de cacher ses sentiments, bien que les deux jeunes gens demeurent fiancés en secret. Un jour, il reçoit des lettres d’Angleterre qui l’obligent à retourner immédiatement dans ce pays ; il a peur d’une longue séparation d’avec celle qu’il adore ; il lui écrit ce qui vient d’arriver et lui propose un mariage clandestin. La jeune fille y consent ; mais seulement à deux conditions : d’abord, il la quittera aussitôt après la cérémonie, et ensuite il se fiera à elle pour rendre leur mariage public lorsqu’elle jugera que l’occasion est propice. Ce n’est pas précisément ce qu’il aurait voulu, mais pour la faire sienne tout était acceptable dans un pareil moment. Il consentit à tout. Il se rencontra avec la jeune fille dans un presbytère, éloigné de sept lieues environ de la ville d’eaux où elle habite, et un prêtre méthodiste célébra le mariage. Deux témoins sont présents : un homme payé pour la circonstance par les soins du prêtre, et une dame qui accompagne la fiancée dont elle était l’amie. Mais il n’y a pas d’autorisation spéciale et la mariée n’a pas vingt et un ans accomplis. Ce mariage est-il valable ? Si cette dame, épousée ce jour-là en toute loyauté par mon ami, veut nier la légalité de ce mariage, peut-il la forcer à rester fidèle à une union contractée d’une façon contraire aux usages ? En résumé, monsieur Raymond, mon ami est-il le mari légitime de cette jeune fille, oui ou non ?

En écoutant ce récit, mes sentiments à l’égard de mon interlocuteur s’étaient beaucoup modifiés, et je m’étais tellement intéressé à l’affaire de son « ami » que, pour l’instant, j’avais tout à fait oublié l’existence de Henry Clavering.

Ayant appris ensuite que la cérémonie avait eu lieu dans l’État de New-York, je lui fis à peu près la réponse suivante :

— Dans cet État, et je crois que sur ce point la loi américaine est la même partout, le mariage est un contrat civil qui, pour être valable, n’exige ni publication de bans, ni prêtre, ni cérémonie, ni certificat ; dans certains cas même, les témoins ne sont pas nécessaires à sa validité. Autrefois les procédés employés pour s’unir à une femme étaient les mêmes que ceux pour acquérir tout autre genre de propriété, et, ils ne sont pas matériellement changés aujourd’hui. Il suffit que l’homme et la femme se disent : — « À partir de ce moment, nous sommes mariés », ou bien : « vous êtes ma femme », ou bien : « mon mari, » selon le cas. Le consentement mutuel est la seule formalité indispensable. En résumé, vous pouvez vous marier tout comme vous empruntez une somme d’argent, ou comme vous négociez une affaire quelconque.

— Alors votre opinion est…

— Que, d’après votre déclaration, votre ami est le mari légitime de la dame en question, à condition, bien entendu, qu’il n’existe aucune incapacité légale des deux côtés. Quant à l’âge de la mariée, je puis seulement ajouter que toute jeune fille, âgée de quatorze ans, a le droit de contracter mariage.

M. Clavering me salua d’un air d’impressionné satisfaction et me dit :

— Je suis très heureux de ce que je viens d’apprendre, car le bonheur de mon ami dépend absolument de la légalité de ce mariage.

Son contentement si manifeste ne fit qu’exciter davantage ma curiosité, et je continuai :

— Je vous ai exprimé mon opinion quant à la légalité de l’union dont il s’agit, mais la prouver, si on la contestait, serait, sans doute, tout autre chose.

Il tressaillit en m’interrogeant du regard, et murmura :

— C’est vrai !…

— Permettez-moi de vous poser quelques questions. La jeune fille s’est-elle mariée sous son véritable nom ?

— Oui.

— Et le jeune homme ?

— Également.

— A-t-on remis un certificat à la jeune femme ?

— Oui, monsieur.

— Était-il dûment signé par le prêtre et les témoins ?

— Parfaitement.

— L’a-t-elle gardé ?

— Je n’en sais rien ; mais je le suppose.

— Les témoins étaient…

— Un homme payé par le prêtre.

— On peut le retrouver ?

— On ne peut pas le retrouver.

— Mort ou disparu ?

— Le prêtre est mort, l’homme a disparu.

— Le prêtre est mort ?

— Depuis trois mois.

— Et quand a eu lieu le mariage ?

— Au mois de juillet dernier.

— L’autre témoin, l’amie, où est-elle ?

— On peut la trouver, mais il est impossible de compter sur elle.

— L’époux n’a-t-il, lui, aucune preuve de son mariage ?

M. Clavering fit un signe de tête négatif et ajouta :

— Il ne peut même pas prouver qu’il était ce jour-là dans la ville où la cérémonie a eu lieu.

— Mais cependant, le certificat a dû être enregistré à la mairie ?

— Non, monsieur.

— Comment cela ?

— Je l’ignore. Je sais seulement que mon ami a pris des renseignements et que ce document ne se trouve nulle part.

Je m’enfonçai dans mon fauteuil et lui dis :

— Je comprends toute l’inquiétude de votre ami ; mais, s’il voulait en appeler à la justice, il n’est pas certain que la cour rendrait un arrêt en sa faveur. Sa parole est le seul témoignage qu’il pourrait apporter, et si la jeune femme prêtait serment et niait ce qu’il avance, c’est elle qui probablement obtiendrait gain de cause, car, ainsi que vous le savez sans doute, les sympathies du jury vont d’ordinaire du côté de la femme.

M. Clavering se leva et me demanda d’une voix légèrement altérée, mais douce, si je consentais à lui donner par écrit la partie de mon opinion relative à la légalité du mariage ; ce document, m’assura-t-il, devait beaucoup tranquilliser son ami, car un avocat honorable et distingué tel que je l’étais ne saurait signer une consultation sans une connaissance parfaite de la loi touchant aux faits soumis à son arbitrage.

J’accédai sans hésiter à une demande aussi raisonnable et lui remis une consultation écrite. Il la relut avec soin et la copia mot à mot sur son portefeuille. Cela fait, il se tourna vers moi en se redressant de toute sa taille :

— À présent, monsieur, me dit-il d’une voix qui révélait une profonde émotion, je n’ai plus qu’une seule prière à vous adresser : — reprenez cette consultation et, le jour où vous songerez à conduire à l’autel une ravissante femme, arrêtez-vous et demandez-vous : — « Suis-je bien sûr que celle que j’aime soit vraiment libre ? Suis-je bien sûr qu’elle n’ait pas déjà disposé d’elle-même comme la personne qui, d’après mon propre avis, est déjà une femme mariée selon les lois de mon pays ? »

— Monsieur Clavering !

Il s’inclina poliment, s’approcha de la porte et ajouta :

— Je vous remercie de votre courtoisie, monsieur Raymond, et je vous fais mes adieux. J’espère que vous n’aurez pas besoin de consulter ce document avant que j’aie eu le plaisir de vous rencontrer de nouveau.

Il me salua une seconde fois et sortit.

Jamais, je n’avais éprouvé une aussi forte émotion.

Moi ! moi ! Pourquoi me mêlait-il à cette affaire, à moins… Mais je ne voulais pas admettre cette possibilité. Eleonore mariée, et à cet homme ! Non ! non ! Tout au monde, excepté cela, et cependant cette supposition me revenait sans cesse à l’esprit. Afin d’échapper à la torture de mes propres pensées, je m’élançai dans la rue à la recherche de mon visiteur dans l’espoir de le faire expliquer sa conduite mystérieuse ; mais ce fut en vain : il avait disparu.

La journée me parut d’une longueur désespérante ; enfin, vers cinq heures, j’eus la satisfaction de pouvoir aller demander M. Clavering à l’hôtel Hoffman, mais, à mon grand désappointement, j’appris qu’en quittant mon cabinet il s’était rendu directement au paquebot qui était parti le même jour pour Liverpool. Il était déjà en pleine mer et tout espoir d’une nouvelle entrevue m’échappait. Tout d’abord, je ne pouvais y croire, mais quelques paroles échangées avec le cocher du fiacre, qui l’avait conduit à mon étude et de là au paquebot ne me laissèrent bientôt plus aucun doute. J’éprouvai comme un vif sentiment de honte, car je m’étais trouvé face à face avec un homme sur lequel planait une accusation capitale ; il m’avait fait comprendre que je ne le reverrais pas de longtemps, et cependant parce que je m’étais laissé aller à mes préoccupations personnelles, il avait pu prendre la fuite ! Vraiment, je n’étais qu’un simple écolier. Je compris ensuite qu’il était nécessaire d’informer M. Gryce de cet événement ; mais six heures sonnaient, c’était le moment fixé pour mon entretien avec M. Harwell. Il m’était impossible d’y manquer et j’envoyai une dépêche à M. Gryce afin de le prévenir de ma visite dans la soirée.

Je rentrai chez moi et trouvai M. Harwell qui m’attendait.

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