Partie 2 · VII
Un profond effroi s’empara de mon âme.
Quelles révélations cet homme allait-il me faire ? Parvenant, cependant, à me dominer, je le saluai avec le plus de cordialité qu’il me fut possible, et je m’assis pour l’écouter.
Mais Harwell n’avait pas d’explication à fournir à ce qu’il paraît, au contraire. Il venait s’excuser des paroles violentes qu’il avait prononcées la veille ; quelque effet qu’elles eussent pu produire sur moi, ces paroles n’avaient pas de base suffisante pour être de la moindre importance, et il tenait à me l’affirmer sans tarder.
— Mais m’écriai-je, si vous n’avez pas eu des raisons pour formuler une telle accusation, votre action a été celle d’un fou !
Son visage s’assombrit :
— Cela ne veut rien dire, répliqua-t-il. J’ai entendu des gens qui, dans un moment de surprise, avaient fait des affirmations aussi légèrement que moi et qui ne passaient cependant pas pour des fous.
— Un moment de surprise ! Vous connaissiez donc M. Clavering, au moins de vue ? Le simple fait d’avoir aperçu un étranger dans le vestibule n’était pas à lui seul de nature à vous causer une pareille émotion.
Harwell se mit à tambouriner avec agitation sur le bras du fauteuil qui était à côté de lui, mais ne fit aucune réponse.
— Asseyez-vous, lui dis-je d’un ton presque de commandement ; asseyez-vous. Cette affaire est très grave et j’ai l’intention de la traiter à fond. Vous avez déjà déclaré que, si vous saviez quelque chose à même de dissiper les soupçons qui environnent Eleonore Leavenworth, vous seriez prêt à le communiquer.
— J’ai dit, interrompit-il froidement, que j’aurais parlé si j’avais eu connaissance d’une circonstance qui plaiderait en sa faveur.
— Trêve d’équivoques, je vous prie. Vous savez quelque chose, monsieur Harwell ; je vous demande, au nom de la justice, de me dire de quoi il s’agit.
— Vous vous trompez ; je ne sais rien, répondit-il d’un ton bourru. — J’ai peut-être des motifs de supposer certaines choses, mais ma conscience ne me permet pas de formuler de sang-froid des appréciations qui pourraient, non-seulement porter atteinte à la réputation d’un honnête homme, mais encore me placer, moi, dans la position désagréable d’un accusateur auquel toutes preuves suffisantes pour soutenir son accusation font complètement défaut.
— Vous êtes déjà dans cette position-là, repris-je avec une égale froideur, et rien ne me fera oublier que, devant moi, vous avez désigné Henry Clavering comme étant l’assassin de M. Leavenworth. Vous feriez mieux de vous expliquer, monsieur Harwell.
Il me regarda à la dérobée et prit enfin le parti de s’asseoir.
— Vous avez l’avantage sur moi, fit-il d’un ton plus ouvert. Si c’est votre bon plaisir d’en profiter et de me forcer à dire le peu que je sais, je m’incline et je vous répondrai, quoique à regret.
— Alors, ce sont seulement des scrupules de conscience qui vous arrêtent ?
— Oui, et aussi le peu de chose que j’ai à révéler.
— Je jugerai des faits quand vous m’en aurez donné connaissance.
Ses yeux rencontrèrent les miens ; je fus étonné de leur expression ardente ; évidemment ses convictions étaient plus fortes que ses scrupules.
— Vous êtes avocat, monsieur Raymond, débuta-t-il, et assurément un homme de grand sens pratique ; mais savez-vous ce que c’est que de flairer un danger avant de le voir ? Savez-vous ce que c’est qu’une influence mystérieuse qui vous fait deviner l’ombre de la mort qui passe à côté de vous pendant que vous lisez un livre, ou qui flotte dans les airs pendant votre sommeil ? Dites-moi, les avez-vous jamais subies, ces influences qui sont impossibles à analyser ?
Je ne pus faire qu’un signe de tête négatif ; l’intensité de son regard me fascinait.
— Alors vous ne pouvez pas me comprendre, ni vous expliquer ce que je souffre depuis trois semaines.
Il se recula d’un air glacial qui ne promettait guère de donner satisfaction à mon ardente curiosité.
— Je vous demande pardon, m’empressai-je de dire ; mais, sans avoir jamais éprouvé de pareilles émotions, je puis cependant comprendre les émotions de ceux qui sont plus sensibles que moi aux influences de l’esprit et de l’imagination.
Il se rapprocha :
— Vous ne vous moquerez donc pas de moi si je vous confie que, la veille de la nuit de la mort violente de M. Leavenworth, j’ai vu en rêve tout ce qui s’est passé et même le visage de son assassin, ajouta-t-il d’une voix basse et tremblante.
Je tressaillis d’horreur.
— Et c’était… commençai-je.
— C’est là la raison de mon accusation d’hier soir, c’est la seule et unique raison.
Il essuya son front sur lequel perlaient de grosses gouttes de sueur.
— Vous voulez donc insinuer que le visage entrevu dans votre rêve est le même que celui que nous avons vu hier soir dans le vestibule de la maison de miss Mary Leavenworth ?
Il inclina gravement la tête.
Je rapprochai mon siège du sien :
— Racontez-moi votre rêve, lui dis-je.
— C’était la veille du meurtre. Je m’étais couché content de moi et du monde en général, car, si ma vie est tout, excepté une vie heureuse, on m’avait gratifié ce jour-là de quelques bonnes paroles, et je me complaisais dans la joie qu’elles m’avaient causée. Tout à coup mon cœur se glace ; l’obscurité qui, il y a quelques instants à peine, semblait m’envelopper comme d’un nimbe de tranquillité, m’épouvante ; je tressaille en entendant pousser un cri qui a quelque chose de surnaturel. Mon nom : « Trueman ! Trueman ! Trueman ! » est répété trois fois de suite par une voix inconnue, et j’aperçois une femme qui se dresse à côté de moi. Ses traits ne me sont pas familiers, mais je pourrais en décrire chaque détail. Elle se penche sur moi, ses yeux dilatés par la terreur paraissent implorer mon secours ; ses lèvres restent muettes, mais l’écho de ce cri retentit encore dans mes oreilles.
— Décrivez le visage, interrompis-je.
— C’était la figure d’une femme, ovale d’une pureté ravissante de contours, d’une pâleur mate, et avec un air de candeur touchante. Ses cheveux châtains étaient partagés en bandeaux soyeux sur son front bas et large ; les yeux gris et grands ; la bouche — le trait le plus charmant — fine et très capricieuse. C’est un visage qu’on ne saurait oublier jamais.
— Continuez !
— Je me lève brusquement en rencontrant le regard de ces yeux suppliants. Immédiatement, la vision disparaît. J’ai alors l’intuition — ainsi que cela a lieu parfois dans les rêves — qu’il se produit un certain mouvement en bas dans le vestibule et je vois un homme de stature imposante se glisser dans la bibliothèque. Je me sens frémir de terreur et de curiosité ; je devine ce qu’il va faire ! C’est étrange à dire, mais je subis en ce moment une transformation surnaturelle ; je ne suis plus, me semble-t-il, un tiers qui assiste en spectateur à ce qui se passe, je suis devenu M. Leavenworth lui-même ! Je suis assis à son bureau dans la bibliothèque ; je pressens le destin qui m’attend et je suis incapable de faire un mouvement, de dire une parole afin de l’éviter. Bien que je lui tourne le dos, je sens cet homme qui traverse furtivement le corridor ; il entre dans la pièce voisine, il s’approche du meuble où est le revolver, il essaye d’ouvrir le tiroir, il tourne la clef, il prend l’arme et se met encore en marche. Chaque pas résonne lourdement sur mon cœur ; je regarde fixement la table, comme si je m’attendais à la voir teinte de mon propre sang. Les lignes que j’ai écrites tremblent sur le papier devant moi ; des pensées, des personnes depuis longtemps oubliées, des regrets, des hontes, des désirs, des douleurs indicibles m’apparaissent dans l’agonie de ces derniers moments, ainsi que le visage doux et pâle de mon premier rêve. Les pas silencieux s’approchent de plus en plus ; enfin j’aperçois le regard féroce de l’assassin ; il s’arrête sur le seuil de la bibliothèque et grince des dents en armant le revolver. Ah ! continua le secrétaire devenu livide, comment décrire de telles sensations ? Dans l’espace d’une seconde, j’éprouve au cœur et au cerveau toutes les agonies de l’enfer ; puis, c’est le néant à travers lequel il me semble voir dans le lointain une forme aux yeux égarés, aux lèvres blanches, qui est penchée sur mon cadavre ! Le visage m’est inconnu, mais il est d’une beauté si remarquable, si unique de physionomie et d’expression, qu’il me serait aussi difficile de méconnaître les traits de l’homme qui m’est apparu dans mon rêve que d’oublier ceux de mon propre père.
— Et ces traits ? lui dis-je d’une voix qui n’était plus la mienne.
— Ces traits étaient ceux de celui que nous avons vu sortir hier soir du salon de miss Mary Leavenworth, traverser le vestibule et sortir de la maison par la grande porte d’entrée.