Partie 2 · VIII
Je demandai pendant quelques instants en proie à une sorte d’horreur superstitieuse ; puis, mon incrédulité naturelle reprenant le dessus, j’observai à mon étrange visiteur :
— Vous dites que tout ceci s’est passé la veille de la nuit du crime ?
— Oui, et je pris ma vision pour un avertissement, murmura-t-il.
— Cependant vous n’avez pas eu l’air de la considérer comme telle.
— C’est vrai. Je suis sujet à d’affreux rêves et ce n’est que le lendemain, lorsque je me suis trouvé en présence du cadavre de M. Leavenworth, que j’y ai attaché une signification surnaturelle.
— Cela ne m’étonne plus qu’au moment de l’enquête vous vous soyez comporté d’une si singulière façon.
— Ah ! monsieur, reprit-il en souriant avec tristesse, nul ne peut savoir ce que j’ai souffert en m’efforçant de ne pas dire plus que je ne le voulais.
— Vous croyez donc que votre rêve a représenté le fait et les circonstances du meurtre ?
— Oui.
— Il est dommage qu’il ne vous ait pas, en outre, démontré comment l’assassin a pu entrer dans une maison aussi bien gardée que celle des Leavenworth et ensuite en sortir.
Il rougit.
— Cela aurait été bien nécessaire, répliqua-t-il, surtout si j’avais pu apprendre de la même façon où est Hannah et pourquoi un étranger, un gentleman, s’était abaissé jusqu’à commettre un pareil crime.
Voyant qu’il était froissé, je quittai mon ton ironique.
— Pourquoi dites-vous un étranger ? demandai-je. Ne connaissez-vous pas suffisamment tous ceux qui fréquentent cette maison pour dire s’ils sont ou s’ils ne sont pas des étrangers pour la famille ?
— Je connais en effet tous leurs amis, monsieur Raymond, et Henry Clavering n’est pas de leur nombre, mais…
— Avez-vous jamais accompagné M. Leavenworth, interrompis-je, pendant ses séjours à la campagne ou durant ses voyages ?
— Non, répliqua-t-il avec contrainte.
— Cependant, je l’imagine, il s’absentait quelquefois ?
— Sans doute.
— Pouvez-vous me dire dans quel pays lui et ces demoiselles ont passé le mois de juillet dernier ?
— Ils sont allés à R…, la ville d’eaux à la mode, et ils y ont habité un certain temps. Ah ! s’écria-t-il en remarquant l’altération de mon visage, pensez-vous que Clavering les y ait rencontrés ?
Je le regardai attentivement ; je me levai à mon tour et dis avec autorité :
— Vous manquez de franchise, monsieur Harwell ! Vous ne racontez pas tout ce que vous savez de cet homme. Il faut tout avouer.
Ma perspicacité parut l’étonner et il rougit péniblement.
— Je ne sais rien de plus, répondit-il, que ce que je vous ai dit ; mais si vous êtes résolu à poursuivre cette affaire…
Et il s’arrêta d’un air interrogateur.
— Je suis résolu à savoir tout ce qu’il est possible de savoir sur Henry Clavering.
— Alors, voici ce que je puis vous confier, reprit-il d’un ton calme.
Quelques jours avant le crime, Henry Clavering avait écrit une lettre à M. Leavenworth, et j’ai tout lieu de croire qu’elle avait produit un grand effet dans la famille.
Il se croisa les bras pour attendre mes questions.
— Comment savez-vous cela ? demandai-je.
— J’avais ouvert cette lettre par erreur ; j’étais chargé d’examiner la correspondance relative aux affaires de M. Leavenworth, et celle-ci, venant de quelqu’un qui n’était pas au courant des habitudes de la maison, ne portait pas le signe qui distinguait les lettres « personnelles ».
— Et vous avez lu le nom de Clavering ?
— Oui, le nom de Henry Ritchie Clavering.
Je tremblais d’émotion.
— Vous avez lu la lettre en entier ?
Il garda le silence.
— Monsieur Harwell, repris-je, ce n’est pas le moment de faire de la fausse délicatesse. Avez-vous lu cette lettre ?
— Oui, mais à la hâte et avec la conscience troublée.
— Vous vous souvenez cependant de son sens général ?
— Il se plaignait de la façon dont une des nièces de M. Leavenworth l’avait traitée. Voilà tout ce que je me rappelle.
— Quelle nièce ?
— Il ne nommait personne.
— Mais vous avez conclu que…
— Je n’ai rien conclu et je me suis obligé au contraire à oublier ce que j’avais appris de cette sorte.
— Cependant vous dites que l’effet produit sur la famille a été grand ?
— Je m’en aperçois aujourd’hui, car à partir de ce jour le manque de cordialité entre eux s’est fait sentir.
— Mais, monsieur Harwell, lorsque le coroner vous a demandé si vous aviez connaissance d’une lettre reçue par M. Leavenworth et qui pourrait jeter quelque lumière sur le drame, vous avez répondu négativement. Comment cela se fait-il ?
— Vous, monsieur Raymond, vous êtes un homme du monde et vous êtes animé des sentiments les plus chevaleresques envers les dames. Seulement, veuillez supposer un instant que vous vous soyez trouvé dans ma position, et dites-moi si vous pensez que vous auriez agi différemment.
Je ne répondis pas ; il avait peut-être raison.
— Du reste, continua-t-il, je n’attachai alors aucune importance à cette lettre et je ne connaissais pas de Henry Ritchie Clavering.
— Cependant je me souviens de votre hésitation avant de répondre.
— C’est vrai. Mais j’hésiterais bien plus encore si on me posait de nouveau la même question.
Un silence suivit ces paroles. Je me promenai avec agitation dans mon cabinet, sans pouvoir secouer cette terreur superstitieuse qui m’obsédait toujours.
— Tout ceci est bien bizarre, dis-je enfin.
— Je le sais. D’ordinaire, je suis un homme fort pratique ; je sais combien peu de poids aurait sur l’esprit d’un jury le récit du rêve d’un modeste secrétaire ; c’est pour cela que je voulais à tout prix éviter de parler. Mais soyez assuré, monsieur Raymond, — et il posa sur mon bras sa longue main osseuse avec une intensité nerveuse qui me produisit l’effet d’une secousse électrique, — soyez assuré que si jamais on découvre l’assassin de M. Leavenworth, ce sera l’homme de mon rêve.
Pendant un instant, je partageai sa croyance et j’éprouvai, en même temps, un sentiment de soulagement immense et de douleur en pensant qu’Eleonore ne serait absoute du crime que pour être plongée dans un abîme de honte et de souffrance plus profond encore.
— Il se promène en toute liberté, continua le secrétaire, comme s’il parlait à lui-même ; — il ose même entrer dans la maison qu’il a souillée ; mais la justice fera son œuvre et tôt ou tard il arrivera quelque chose qui vous prouvera que mon étrange vision avait une raison d’être ; il vous sera démontré que cette voix appelant : « Trueman ! Trueman ! Trueman ! » était autre chose que l’hallucination d’un cerveau en délire. C’était la justice elle-même qui dénonçait le coupable !
Voulant m’assurer s’il savait que la police était déjà sur la piste de Clavering, je dis :
— Vous parlez avec une conviction singulière ; mais, je le crains, vous êtes destiné à être déçu, car nous avons lieu jusqu’ici de croire que M. Clavering est d’une parfaite honorabilité.
Il prit son chapeau.
— Je n’ai pas l’intention de le dénoncer, fit-il lentement, et je ne veux même plus parler de lui. Je ne suis pas fou, monsieur Raymond. Si je vous ai parlé à cœur ouvert, c’est dans le seul but de vous expliquer ma malheureuse sortie d’hier au soir.
J’espère que vous voudrez bien considérer comme confidentiel tout ce que je vous ai révélé ; j’ose espérer encore que vous avouerez qu’étant donné les circonstances j’ai agi aussi honnêtement qu’il était possible.
Et il me tendit la main que je serrai dans la mienne.
— Certainement, lui dis-je.
J’eus alors l’idée de lui demander s’il avait un moyen quelconque d’établir qu’il avait eu ce rêve à l’époque indiquée, c’est-à-dire la veille même du crime.
— Non, monsieur, je ne puis l’établir.
— Vous n’en avez parlé à personne le lendemain matin ?
— Oh ! non. Je n’y étais guère disposé.
— Vous avez dû cependant être fortement ébranlé et probablement vous avez été incapable de vous livrer au travail…
— Rien ne m’empêche de travailler, répliqua-t-il avec amertume.
— Je le croirais volontiers, fis-je en me rappelant son assiduité de ces derniers jours. Mais ce terrible rêve vous a fatigué tout au moins ; est-ce que personne n’a remarqué votre mauvaise mine ?
— M. Leavenworth seul aurait peut-être fait cette remarque, mais personne autre ne s’en serait occupé, reprit-il tristement.
— Monsieur Harwell, poursuivis-je, je n’irai pas ce soir à la maison et je ne sais même pas quand j’y retournerai. Des raisons personnelles m’interdisent de me rencontrer avec miss Mary Leavenworth pendant un certain temps, et je compte sur vous pour continuer, sans moi, l’œuvre que nous avons entreprise.
— Cela est facile à faire.
— Alors je vous attendrai demain soir.
— Parfaitement, monsieur.
Il allait sortir lorsqu’il se retourna brusquement et dit :
— Nous ne devons plus parler de l’affaire qui nous préoccupe, mais cependant je suis curieux de connaître tout ce qui concerne ce Clavering, qui m’est complètement étranger, quoique je ne connaisse que trop bien son visage. Auriez-vous l’obligeance de me dire tout ce que vous en savez ? Vous croyez à sa parfaite honorabilité ; le connaissez-vous personnellement ?
— Je connais son nom et le lieu de sa résidence.
— Et où réside-t-il ?
— À Londres. C’est un Anglais.
— Ah ! murmura-t-il avec un accent étrange.
— Pourquoi dites-vous cela ?
Il se mordit les lèvres, regarda à droite, à gauche, et me répondit enfin avec force :
— Cette exclamation qui m’a échappé est une exclamation de surprise.
— De surprise ?
— Oui ; c’est un Anglais, dites-vous ! M. Leavenworth éprouvait pour les gens de ce pays une haine féroce. C’était là, un de ses préjugés les plus tenaces et, à moins de force majeure, il ne voulait jamais entrer en relation avec un seul d’entre eux.
Je devins pensif à mon tour.
— Vous savez, continua le secrétaire, que M. Leavenworth portait ses préjugés à l’extrême. Cette haine pour la race anglaise était chez lui une véritable manie, et s’il avait pu deviner que cette lettre provenait d’un Anglais je ne crois pas qu’il l’eût même ouverte. Il déclarait parfois qu’il préférerait voir ses nièces mortes plutôt que mariées avec des Anglais.
Je me détournai rapidement afin qu’il ne s’aperçût pas de l’émotion que me causaient ses paroles.
— Si vous pensez que j’exagère, poursuivit-il, parlez-en à M. Veeley.
— Non ; je n’ai aucun motif pour ne pas vous croire.
— Il y avait sans doute à cette haine une raison que nous ne connaissons pas, continua Harwell. Il avait séjourné quelque temps à Liverpool pendant sa jeunesse, et il avait pu alors étudier les moeurs et les coutumes des Anglais.
M. Harwell fit de nouveau mine de se retirer, mais je le retins :
— Excusez-moi, mais vous avez vécu longtemps dans l’intimité de M. Leavenworth. Pensez-vous que, si une de ses nièces avait voulu épouser un Anglais, son préjugé eût été assez puissant pour motiver son opposition formelle à un tel mariage ?
— Oui, je le pense.
Je saluai ; j’avais appris tout ce que je désirais savoir ; il n’y avait donc plus aucune raison de prolonger notre entrevue.