Partie 2 · IX
Prenant pour point de départ dans mon esprit que M. Clavering, au cours de la conversation que nous avions eue le matin même, m’avait donné une explication plus ou moins exacte, mais en tous les cas détaillée, de ce qui s’était passé entre Eleonore Leavenworth et lui, je me demandai tout d’abord comment je devais m’y prendre afin de pouvoir contrôler la véracité de ses affirmations, et après avoir mûrement réfléchi, j’en arrivai à conclure qu’il était avant tout nécessaire d’établir :
1 Que M. Clavering non seulement s’était trouvé dans le pays à l’époque qu’il avait désignée, c’est-à-dire au mois de juillet dernier, mais encore qu’au même moment et pendant au moins un court espace de temps, il avait vécu dans une station de bains de mer située dans l’État de New-York ;
2 Que ladite station devait être celle où s’était trouvée aussi Miss Eleonore Leavenworth ;
3 Qu’on avait alors remarqué qu’il existait entre eux des relations plus ou moins suivies ;
4 Qu’il leur était arrivé de s’absenter une fois pendant un nombre d’heures suffisant pour pouvoir faire célébrer leur mariage dans un endroit qui se trouvait à peu près à vingt milles de distance ;
5 Qu’un pasteur méthodiste, décédé depuis, vivait à cette époque dans un rayon de vingt milles de la station de bains de mer dont il s’agit.
Je me demandai ensuite de quelle manière je pourrais établir les faits. Me livrer à des investigations sur la vie de M. Clavering m’aurait été de très peu de recours, car elle m’était presque inconnue, et je renonçais pour l’instant à suivre cette trace pour étudier tout d’abord celle que l’histoire d’Eleonore m’avait suggérée. Elle avait habité pendant un certain laps de temps à R…, — la plage à la mode ; donc, du moins j’étais en droit de le supposer, à la même époque Clavering avait dû s’y trouver aussi, et, afin de vérifier ce dernier point, je me décidai à partir immédiatement pour cette ville.
Mais, avant de tenter cette démarche qui pouvait être importante, je jugeai qu’il serait bon de recueillir un certain nombre de données et de renseignements, et j’allai rendre visite à M. Gryce.
Il était, lorsque j’arrivai chez lui, atteint d’une violente attaque de rhumatisme qui l’obligeait à rester étendu sur un canapé, les mains enveloppées dans des bandages et les jambes entourées d’un vieux châle fripé. Il m’accueillit d’un léger signe de tête qui était à la fois une marque de bienvenue et une excuse, me dit quelques mots au sujet de sa désagréable indisposition, puis, sans autre préliminaire, aborda la question qui nous tenait le plus au cœur, en me demandant, d’un ton quelque peu sarcastique, si j’avais été très étonné d’apprendre, lorsque je m’étais rendu à l’hôtel Hoffman, que notre oiseau s’était envolé.
— J’ai été surtout étonné que vous l’ayez laissé prendre la fuite, répliquai-je, car, d’après la façon dont vous m’aviez recommandé de faire sa connaissance, je supposais que vous aviez des motifs de croire qu’il avait joué un rôle important dans la tragédie que vous savez.
— Et qu’est-ce qui peut vous faire supposer que je n’en avais pas ? Est-ce le fait de l’avoir laissé partir si facilement ? Ce n’est pas là une preuve. Mais laissons cela ; M. Clavering alors, avant de partir, n’a pas donné d’explications ?
— Voilà une question, répliquai-je après avoir réfléchi, à laquelle il m’est extrêmement difficile de répondre, car les circonstances m’obligent à ne pas m’expliquer avec toute la franchise qui vous est due ; mais cependant je vous dirai tout ce qu’il me sera possible. À mon avis, M. Clavering, dans l’entrevue qu’il a eue avec moi ce matin, a évidemment voulu me donner une explication, mais il l’a fait d’une manière si obscure que j’éprouve le besoin de me livrer à une certaine quantité de recherches avant de pouvoir vous faire des confidences. Il m’a donné un indice possible…
— Attendez ! interrompit M. Gryce. Est-ce avec intention et quelque dessein malhonnête, ou est-ce inconsciemment et avec une entière bonne foi qu’il a agi ?
— Avec une entière bonne foi ; du moins je l’imagine.
M. Gryce resta silencieux pendant quelques minutes.
— Il est bien regrettable, poursuivit-il, qu’il ne vous soit pas possible de vous expliquer un peu plus clairement, et je suis assez effrayé de vous laisser faire, sous votre propre contrôle, ce que vous appelez des investigations. Vous n’avez pas la pratique de ces sortes d’affaires et vous perdrez du temps, sans compter que vous seriez sans doute exposé à vous lancer sur de fausses pistes, ou à dépenser vos forces à propos de détails insignifiants.
— Vous auriez dû songer à tout cela lorsque vous avez accepté mon concours.
— Insistez-vous absolument pour explorer seul la mine que vous avez découverte ?
— Monsieur Gryce, fis-je, voici quelle est la situation : M. Clavering, autant que je puis le savoir, est un homme du monde d’une réputation excellente. Je n’ai pas deviné encore pourquoi vous m’avez lancé sur ses pas, mais en les suivant j’ai découvert différents faits qui méritent d’être vérifiés.
— Parfait, parfait ! C’est à vous d’en juger. Mais le temps s’écoule, il faut aussitôt que possible faire quelque chose ; l’opinion publique commence à s’émouvoir.
— Je le sais, et c’est pour cela que je viens vous demander de me donner tout ce que vous êtes à même de me fournir pour l’entreprise que je vais tenter. Vous connaissez certaines choses sur l’homme que j’ai à étudier, autrement votre conduite aurait été incompréhensible. Dites-moi franchement si vous voulez m’en faire part ; en un mot, racontez-moi tout ce que vous savez sur M. Clavering, sans exiger de moi que je vous fasse immédiatement des confidences équivalentes.
— Je suis un inspecteur de la police de sûreté, et c’est là me demander beaucoup.
— C’est vrai, et en toute autre occasion j’aurais hésité avant de me risquer à vous adresser une telle requête ; mais, étant donné l’état des choses, je ne vois aucun moyen d’agir si vous me refusez des éclaircissements. Quoi qu’il arrive…
— Attendez ! M. Clavering n’est-il pas le mari de l’une des deux jeunes filles ?
Malgré tout le désir que j’avais de garder mon secret, je ne pus m’empêcher de rougir vivement à cette interrogation soudaine.
— J’ai beaucoup pensé à ce point-là, poursuivit M. Gryce, et comme il n’est ni un parent ni un ami, j’ai tenu pour assuré qu’il devait être attaché à la famille par un lien de ce genre.
— Je ne vois pas ce qui vous autorise à faire une semblable supposition, objectai-je avec le désir de me rendre compte de ce qu’il savait au juste. M. Clavering est un étranger, et il n’a jamais vécu longtemps dans ce pays-ci : comment aurait-il pu arriver à contracter l’union dont vous parlez ?
— M. Clavering était déjà venu auparavant à New-York ; d’après ce que j’ai appris, il était déjà ici l’année dernière.
— Vous avez appris cela ?
— Oui.
— Que savez vous de plus ? Je pourrais courir le risque de me jeter en aveugle au travers des points que vous possédez déjà, et c’est pour cela que je vous prie encore, monsieur Gryce, de me confier ce que vous avez découvert. Vous ne le regretterez pas, et comme je n’ai aucune raison égoïste qui m’engage dans cette affaire, si je réussis, la gloire sera pour vous, tandis que si j’échoue, la honte de la défaite n’atteindra que moi, je vous en donne l’assurance.
— C’est admirable, murmura-t-il ; mais quelle est la récompense que vous réclamerez ?
— Une seule : la joie d’avoir sauvé une femme innocente de l’imputation criminelle qui menace sa tête.
Cette déclaration parut le satisfaire ; il changea d’attitude et de voix et pendant un instant il parut avoir pleinement confiance en moi :
— Très bien, très bien, fit-il. Que souhaitez-vous apprendre ?
— Je voudrais que vous me disiez tout d’abord comment vous en êtes arrive à soupçonner M. Clavering. Quel motif a pu vous amener à croire qu’un homme dans sa situation s’était mêlé à cette affaire ?
— C’est là une question que vous n’étiez pas obligé de me poser.
— Et pourquoi ?
— Simplement parce que le moyen d’y répondre s’est trouvé en votre pouvoir avant d’être au mien.
— Je ne comprends pas.
— Ne vous rappelez-vous pas la lettre mise devant vous à la poste par miss Mary Leavenworth, tandis que vous la conduisiez de chez elle à la maison de son amie de la Trente-Septième rue ?
— Dans l’après-midi du jour de l’enquête ?
— Précisément.
— Oui, sans doute, mais…
— Vous n’avez pas eu l’idée, alors, de lire l’adresse de ladite lettre avant qu’elle fût jetée à la boîte ?
— Je n’avais ni la possibilité ni le droit d’agir de la sorte.
— N’a-t-elle pas été écrite en votre présence ?
— Oui.
— Et vous n’avez pas estimé que la chose fût digne de votre attention ?
— Alors même que je l’aurais cru, je ne vois pas bien comment j’aurais pu empêcher miss Leavenworth de jeter elle-même cette lettre à la boîte.
— Cela tient à ce que vous êtes un homme du monde, ce qui a ses désavantages, fit-il en sourdine.
— Mais vous, m’écriai-je, comment avez-vous pu apprendre ce qu’il en était ? Ah ! — je me rappelai subitement que c’était lui qui nous avait procuré une voiture, — ah ! j’y suis ; le cocher était à vos ordres et c’est lui qui vous a prévenu.
M. Gryce regarda d’un air de mystère ses jambes enveloppées dans le vieux châle :
— Ce n’est pas là la question, répliqua-t-il ; il suffit de savoir que l’on m’a informé qu’une lettre, qui pouvait avoir pour moi un certain intérêt, a été, à telle heure, mise à la poste à tel endroit.
Je télégraphiai à la station de police voisine du bureau de poste qu’il fallait rechercher une lettre suspecte, et, suivant en personne ma dépêche, j’appris qu’une lettre bizarre, écrite au crayon et fermée avec un timbre-poste, venait précisément d’arriver à l’administration centrale. On me permit d’en lire l’adresse et…
— C’était…
— Henry R. Clavering, hôtel Hoffman, New-York.
— Et c’est de cette manière que votre attention a été tout d’abord attirée sur l’homme dont il s’agit ?
— Oui.
— C’est singulier ; mais poursuivez.
— J’ai suivi cette piste et suis allé à l’hôtel Hoffman prendre des informations. J’ai appris que M. Clavering y habitait, qu’il était débarqué de Liverpool trois mois auparavant, qu’il s’était fait inscrire sous le nom de M. Clavering, esq., de Londres, et avait pris en location une chambre au premier étage, qu’il avait conservée jusqu’à ce jour. On ajouta que, sans connaître rien d’absolument précis à son égard, on l’avait vu dans la compagnie de gens très respectables, soit d’Angleterre, soit d’Amérique, qui le traitaient avec déférence, et qu’enfin, sans être dépensier, on avait pu constater qu’il était riche. Cela fait, je m’installai dans le bureau, afin d’attendre son retour d’avoir l’occasion d’observer quelle serait sa contenance lorsque l’employé lui remettrait la lettre à l’aspect étrange de Mary Leavenworth.
— Et y avez-vous réussi ?
— Non ; un sot quelconque passa entre nous au moment précis, et il me fut impossible de faire mon observation. Mais, ce même soir, l’employé et les domestiques me firent part de la profonde agitation qu’il avait éprouvée, et cela suffit pour me convaincre que j’étais sur une trace sérieuse. Je donnai des ordres en conséquence à mes subordonnés et, pendant deux jours, M. Clavering fut l’objet de la surveillance la plus minutieuse à laquelle un homme ait jamais été soumis. Mais rien n’est résulté de tous ces soins : son intérêt dans l’assassinat, en supposant qu’il existe, est demeuré secret ; et quoiqu’il se soit continuellement promené dans les rues, ait lu les journaux et soit allé dans le voisinage de la maison de la Cinquième avenue, il ne s’en est jamais approché et même n’a pas cherché à entrer en communication avec les membres de la famille. C’est alors que je vous ai rencontré et que vous m’avez déterminé, par votre propre persévérance, à tenter un nouvel effort. Convaincu, d’après ce que je connaissais déjà de M. Clavering, que quelqu’un qui n’aurait avec lui que des relations superficielles ne parviendrait jamais à obtenir des confidences à l’égard de ses relations avec la famille dont il s’agit, je songeai à vous, et…
— Et vous avez trouvé en moi un collègue assez gênant !
M. Gryce esquissa un sourire pareil à celui qu’il aurait eu si on lui avait mis dans la bouche une prune verte, mais il ne répondit pas.
— Avez-vous pensé, demandai-je après un moment de silence, à vous informer si quelqu’un a su de quelle façon M. Clavering avait employé son temps le soir du meurtre ?
— Certainement ; mais je n’ai obtenu aucun résultat. Il était sorti durant cette soirée ; tous les rapports sur ce point sont concordants ; il est aussi établi que le lendemain matin, lorsque le valet de chambre est entré pour allumer le feu, il était au lit ; mais, en dehors de cela, on ne sait rien absolument.
— En somme, vous n’avez réuni aucune preuve qui puisse, dans une mesure quelconque, faire supposer que cet homme est l’auteur de l’assassinat, excepté l’intérêt qu’il pourrait y avoir, et le fait que l’une des nièces du défunt lui a écrit une lettre ?
— Pas autre chose.
— Encore une question. Avez-vous su de quelle manière et à quelle heure il s’était fait apporter un journal ce soir-là ?
— Non ; j’ai appris seulement que plusieurs personnes l’avaient vu se hâter de quitter la salle à manger avec la Poste à la main, et qu’il s’était rendu dans sa chambre sans s’être même mis à table.
— Hum ! il ne semble pas…
— Si M. Clavering avait su par avance que le crime devait s’accomplir, ou bien il n’aurait pas commandé son dîner avant d’avoir parcouru le journal, ou, s’il l’avait commandé, il aurait mangé de bon appétit.
— Alors vous ne croyez pas, d’après tout ce que vous savez, que M. Clavering soit coupable ?
M. Gryce se retourna avec peine sur son canapé, jeta un coup d’œil aux papiers qui sortaient de la poche de mon habit et s’écria :
— C’est ce que vous avez appris qui me fait juger qu’il est un criminel !
Cette phrase me rappela à l’affaire que j’avais à traiter, et, sans paraître avoir remarqué le regard qu’il m’avait lancé, je continuai :
— Comment avez-vous été informé que M. Clavering était ici l’été dernier ? Est-ce à l’hôtel Hoffman qu’on vous l’a déclaré ?
— Non ; je l’ai appris d’une manière toute différente. C’est de Londres que ce renseignement m’a été envoyé.
— De Londres ?
— Oui ; j’ai dans la police de là-bas un collègue qui, lorsque je le lui demande, m’adresse quelques renseignements.
— Mais, depuis le jour de l’assassinat, vous n’avez pas eu le temps d’écrire à Londres et de recevoir une réponse.
— Écrire n’est pas nécessaire. Il me suffit de télégraphier le nom de quelqu’un pour que mon collègue comprenne que j’ai besoin de tous les renseignements qu’il pourra recueillir dans un bref délai sur la personne dont il s’agit.
— Et vous lui avez envoyé le nom de M. Clavering ?
— Oui, mais par une dépêche chiffrée.
— Vous avez reçu une réponse ?
— Ce matin.
Je regardai du côté de son bureau.
— La dépêche n’est pas là, fit-il. Ayez l’obligeance de chercher dans la poche de ma redingote, et vous…
Le document était dans ma main avant qu’il eût terminé sa phrase.
— Pardonnez à ma vivacité, lui dis-je, mais ce genre d’ouvrage, vous ne l’ignorez pas, est nouveau pour moi.
Il sourit avec indulgence à une ancienne peinture fanée qui était suspendue à la muraille.
— La vivacité n’est pas un défaut ; mais lisez ; nous allons apprendre ce que mon ami Brown a à nous dire sur M. Henry Ritchie Clavering, de Portland-Place, à Londres.
Je m’approchai de la lumière et lus ce qui suit :
« Henry Ritchie Clavering, âgé de quarante-trois ans, né à…, Hertfordshire, Angleterre. Son père, Charles Clavering, avait appartenu pendant quelque temps à l’armée. Sa mère se nomme Hélène Ritchie ; elle est originaire du Dumfrieshire, Écosse, et elle est encore vivante. Elle habite avec son fils à Portland-Place, à Londres. H. R. Clavering est célibataire ; il a dix pieds de haut et est solidement bâti. Cheveux noirs, traits réguliers, yeux bruns foncés, nez droit. C’est ce qu’on appelle un bel homme ; il marche vite et en se tenant très droit. Il a parmi ses amis la réputation d’être un bon camarade ; il obtient des succès, surtout auprès des dames. Il est généreux, mais pas extravagant ; sa fortune, à ce qu’on prétend, représente un revenu annuel de 5,000 livres sterling, et les apparences confirment ce renseignement. Cette fortune consiste dans un petit domaine situé dans le Hertfordshire et dans des capitaux dont le total n’est pas connu. Un correspondant m’envoie à l’instant ce qui suit : — En 1854, il est entré à Eton, puis il a été gradué à Oxford en 1864. C’était un bon étudiant. En 1873, son oncle est mort et son père a hérité de ses biens. Son père est mort en 1875 à la suite d’une chute de cheval ou d’un accident du même genre. Très peu de temps après, Henry a emmené sa mère à Londres dans la résidence sus-indiquée, où ils ont vécu jusqu’à présent.
» Il a beaucoup voyagé en 1868 ; pendant une partie de ce temps, il avait pour compagnon M. ……, de Munich ; il a voyagé aussi avec Vandervorts, de New-York ; il est allé jusqu’au Caire. En 1883, il a fait seul la traversée d’Amérique, mais il est revenu au bout de trois mois à cause d’une maladie de sa mère.
» Appris par des domestiques qu’il était très gai quand il était jeune ; dernièrement, il est devenu quelque peu taciturne. Vers la fin de son séjour, il faisait une grande attention à l’arrivée du courrier, surtout pour les lettres venant de l’étranger. Il n’expédiait par la poste à peu près que des journaux. A écrit à Munich. On a vu dans sa corbeille à papier une enveloppe déchirée portant le nom de Amy Belden, mais sans adresse. A des correspondants en Amérique, principalement à Boston ; en a deux à New-York. Leurs noms ne sont pas connus, mais on suppose que ce sont des banquiers. A rapporté une grande quantité de bagages et a fait organiser une partie de sa maison comme si une dame devait s’y installer. Les appartements dont il s’agit ont été fermés peu après. Est reparti pour l’Amérique il y a deux mois. Il a fait, à ce qu’on m’assure, un voyage dans le Sud, a télégraphié deux fois à Portland-Place. Ses amis ne reçoivent que rarement de ses nouvelles. Les lettres arrivées récemment portaient le timbre de New-York. L’une, arrivée par le dernier paquebot, avait été mise à la poste à F… (État de New-York).
« Les affaires sont administrées ici par … et en province par …
» Brown. »
Le papier s’échappa de mes mains.
F… (État de New-York) était une petite ville située près de R… !
— Vous avez, m’écriai-je, un ami qui est d’une valeur inestimable, car il m’apprend juste ce que je désirais savoir.
Et, prenant mon portefeuille, je fis incontinent le résumé des faits qui m’avait le plus frappé dans le mémoire que je venais de parcourir.
— Grâce à ce qu’il m’apprend, ajoutai-je, j’aurai découvert le mystère d’Henry Clavering d’ici une semaine.
— Et quand pourrai-je prendre une part dans le jeu ? demanda M. Gryce.
— Aussitôt que j’aurai la certitude d’être sur la véritable trace.
— Et comment aurez-vous cette certitude ?
— Dès que j’aurai vérifié un point qui…
— Attendez ; je puis peut-être faire encore quelque chose pour vous.
Et, se retournant vers son bureau, M. Gryce me pria d’ouvrir le tiroir du haut et de lui remettre les morceaux d’un papier à moitié brûlé.
C’est ce que je m’empressai de faire.
— Voici, dit M. Gryce, un autre résultat des recherches de Fobbs derrière le tas de charbon, le premier jour de l’enquête. Vous avez cru que nous n’avions pas trouvé autre chose que la clef ; mais ceci encore a été découvert, et c’est fort intéressant.
J’examinai immédiatement avec une grande curiosité ces morceaux salis, qui étaient au nombre de quatre et paraissaient être les restes d’une feuille de papier à lettre qui aurait été déchirée dans le sens de la longueur et tordue ensuite ; mais en examinant de plus près j’aperçus que d’un côté se trouvaient de l’écriture et — fait très important — quelques gouttes de sang. Cette dernière observation me remplit d’horreur à un tel point que je repoussai ces affreux débris.
— Que voulez-vous faire de cela ? dis-je à M. Gryce.
— C’est précisément ce que j’allais vous demander, répondit-il.
Surmontant mon dégoût, je revins aux morceaux de papier.
— Ils ont l’air d’avoir fait partie d’une vieille lettre, ajoutai-je.
— En effet, observa M. Gryce d’un ton quelque peu goguenard.
— Cette lettre, sur laquelle se trouvent des taches de sang du côté de l’écriture, devait être étendue ouverte sur le bureau de M. Leavenworth au moment de l’assassinat.
— Évidemment.
— Et, d’après l’uniformité en largeur de chacun de ces débris et leur disposition à s’enrouler lorsqu’on les abandonne à eux-mêmes, on peut conclure que la lettre a été d’abord déchirée, puis que les morceaux en ont été, l’un après l’autre, tordus avant d’avoir été jetés là où on les a découverts par la suite.
— Parfait ! parfait ! s’écria M. Gryce. Continuez.
— L’écriture, autant qu’on peut s’en rendre compte, est celle d’un homme instruit ; ce n’est pas celle de M. Leavenworth que j’ai étudiée d’assez près tout récemment pour la reconnaître du premier coup d’œil ; mais peut-être… Ah ! fis-je soudain, avez-vous de la colle ? Il me semble que si je pouvais réunir et rapprocher tous ces morceaux à plat sur une feuille de papier, je pourrais vous dire ensuite plus aisément ce que j’en pense.
— Il y a de la colle sur le bureau, répondit M. Gryce.
Je me mis à l’ouvrage et, après beaucoup de peine, j’arrivai à rassembler à peu près exactement les morceaux.
— Très bien ! s’écria M. Gryce qui m’avait suivi de l’œil ; très bien ! Mais ne me montrez rien ; étudiez vous-même et dites-moi ce que vous supposez.
— Il est certain, remarquai-je, que cette lettre a été envoyée d’un hôtel à M. Leavenworth, — le mot hôtel est lisible. — En outre, le nom du mois ne se termine pas comme pourrait le faire janvier ou février ; je découvre ici la lettre s. Il s’agit du mois de mars ; regardez.
— Peut-être, mais ne m’interrogez pas.
— Quant au signataire, c’est Henry Clavering.
— Hum ! fit-il en examinant, avec soin ses doigts enveloppés de bandages, qu’est-ce qui vous le fait croire ?
— Attendez, vous allez en avoir la preuve.
— Sortant de ma poche la carte que M. Clavering m’avait fait passer au début de l’entrevue qu’il avait eue avec moi, je la plaçai au-dessous de la dernière ligne de la seconde page. Un seul regard suffisait pour lire « Henry Ritchie Clavering » sur la carte et « H… chie » sur la lettre ; de plus, l’écriture était la même.
— Alors, c’est Clavering, n’est-ce pas ? interrogea l’inspecteur de police d’un ton qui, au reste, n’indiquait aucune surprise.
— À présent, continuai-je, occupons-nous du texte et du sens général.
Et je me mis à lire à haute voix les mots tels qu’ils venaient, en m’arrêtant à chaque intervalle :
« M. Hor — cher — une nièce — que vo — sembl — l’affectation et la f — un autre homme pou — elle — si char — son visage — conversation ! — aque rose a ses — rose ne fait pas exception. — olie comme elle l’est, charm — tendre comme elle l’est, e — pable de foul — qui s’est fié à — cœur — de celui auquel — elle doit cep — honneur — pect. Si — croyez p — cruelle — créature — qui est — ble — serv — vôtre —
» H… tchie. »
— Cela ressemble à une plainte portée contre l’une des nièces de M. Leavenworth, observai-je.
Je m’arrêtai, étonné moi-même de mes propres paroles.
— Comment ? Qu’avez-vous dit ? fit M. Gryce.
— Je dis… Au fait, j’avais déjà entendu parler de cette lettre-là. C’est une plainte portée contre l’une des nièces de M. Leavenworth par M. Clavering.
Et je racontai ce que M. Harwell m’avait confié à cet égard.
— Ah ! alors M. Harwell s’est décidé à parler ? Je supposais qu’il avait juré de se taire.
— Depuis deux semaines, j’ai eu chaque jour des entrevues avec lui, répliquai-je, et il aurait été étonnant qu’il ne m’eût rien dit.
— Et il déclare qu’il a lu une lettre écrite par M. Clavering à M. Leavenworth ?
— Oui, mais il a oublié le texte exact des phrases.
— Le peu qu’il en reste serait suffisant pour lui rappeler le surplus.
— Je préférerais qu’il ne connût pas l’existence de cette pièce à conviction, et j’estime qu’à moins de force majeure il vaut mieux ne mettre personne dans notre confidence.
— Je vois que c’est là votre avis, répliqua M. Gryce d’un ton sec.
Sans paraître saisir cette allusion ironique, je pris de nouveau la lettre et je me mis à copier les mots incomplets qu’il était possible de chercher à achever, tels que : Hor — vo — sembl — elle — char — pable — foul — serv.
Cela fait, je cherchai à introduire les mots qui pouvaient être nécessaires au sens, comme, par exemple, Leavenworth après Horatio ; monsieur après cher ; avez avec un vous probable avant une nièce ; épines après ses dans la phrase : la rose a ses ; aux après fouler ; auquel après celui ; dette après une ; vous après si ; demandez-moi après croyez ; belle après cruelle.
Puis, entre les colonnes de ces mots supposés, j’intercalai une phrase ou deux çà et là, et voici quel fut le résultat de ma tentative :
1 mars 1884.
» Vous avez une nièce à laquelle vous… et qui semble… aussi… digne… l’affectation et la foi que… si… belle, si charmante… son visage… sa conversation… Mais chaque rose a ses épines et votre rose ne fait pas exception… Jolie comme elle l’est, charmante comme elle l’est, tendre comme elle l’est, elle… est… capable de fouler aux pieds… quelqu’un qui s’est fié à elle… cœur… à celui envers lequel elle a une dette d’honneur de… pect.
» Si vous ne me croyez pas, interrogez cette cruelle et belle créature…
» …Qui est son humble serviteur… le vôtre.
» Henry Ritchie Clavering ! »
— Cela suffit, dit M. Gryce ; nous possédons le sens général de la lettre, et, pour l’instant, nous n’avons pas besoin d’en savoir davantage.
— Tout ceci n’est pas précisément flatteur pour la jeune dame dont il est question, observai-je, et Clavering a dû souffrir, ou du moins il s’est imaginé avoir souffert de quelque grosse déconvenue, pour en être arrivé à user d’un tel langage à l’égard d’une personne dont il proclame la tendresse, les charmes et la beauté.
— Les déconvenues conduisent parfois au crime.
— J’imagine que je devine ce dont il était question ; mais, — M. Gryce me regardait attentivement, — pour l’instant, je vous prie de me permettre de garder pour moi mes soupçons. Tout ce que je puis dire, c’est que mes suppositions se trouvent confirmées par ce que je viens d’apprendre.
— Alors cette lettre ne nous fournit pas précisément le chaînon qui nous manquait ?
— Non ; malgré sa grande valeur, elle n’a pas fourni tout ce que je cherche.
— En tous les cas, elle constitue un indice des plus précieux ; autrement Eleonore Leavenworth ne se serait pas donné autant de peine, d’abord pour l’enlever comme elle l’a fait du bureau de son oncle, et ensuite…
— Attendez, interrompis-je. Qu’est-ce qui vous autorise à croire que c’est là le papier dont elle s’est emparée dans ce jour fatal ?
— Le fait qu’il a été trouvé en même temps que la clef et qu’il est taché de sang.
Je secouai la tête : elle m’avait affirmé que le papier qu’elle avait pris était détruit.
— Que signifie ce mouvement d’incrédulité ? demanda M. Gryce.
— La raison que vous me donnez pour prouver que c’est bien là le papier qui a été enlevé de la table de M. Leavenworth ne me satisfait pas.
— Et pourquoi ?
— D’abord, parce que Fobbs n’a pas prétendu qu’Eleonore tenait un papier à la main quand elle s’est approchée du feu, ce qui autorise à supposer qu’à ce moment la lettre que voici était déjà dans le seau au charbon, — singulier endroit, soit dit entre parenthèse, pour cacher un document dont elle avait eu tant de peine à devenir maîtresse ; — ensuite parce que, lorsqu’on examine ces morceaux, on constate qu’ils ont été tordus comme si on avait voulu s’en servir pour faire des papillotes ou quelque chose de ce genre, et tout cela est assez difficile à concilier avec votre hypothèse.
Les yeux du détective s’attachèrent avec un air de grand intérêt sur le nœud de ma cravate.
— Vous êtes très étonnant, monsieur Raymond, fit-il, et, sur ma parole, je vous admire !
Un peu surpris et, en somme, assez peu satisfait de ce compliment inattendu, je lui demandai, après l’avoir regardé un instant :
— Et vous, quelle est votre opinion ?
— Oh ! moi, je n’en ai aucune, voyez-vous. Du moment que je remets le soin de cette affaire entre vos mains, je ne m’en occupe plus.
— Mais encore…
— Il est à supposer que la lettre dont voici les débris était sur la table de M. Leavenworth au moment du crime ; il est à supposer également qu’à l’instant où le cadavre a été emporté, miss Eleonore s’est emparée d’un papier quelconque, et enfin il est permis également d’admettre que, lorsqu’elle s’est aperçue qu’on l’avait remarquée et que l’attention avait été attirée sur la lettre et sur la clef, elle a cherché à se soustraire à la surveillance dont elle était l’objet, et qu’elle y a en partie réussi en jetant la clef et la lettre dans le feu ou dans le charbon. Quant à la conclusion, c’est à votre jugement que je laisse la tâche de la formuler.
— Parfait ! dis-je en me levant ; mais pour le moment nous nous abstiendrons de toute conclusion. Il faut que je me rende compte d’abord de la vérité ou de l’erreur d’une certaine théorie à moi personnelle, avant que votre jugement sur ce point ou sur tout autre relatif à cette affaire puisse avoir une portée quelconque.
Et après m’être fait donner l’adresse de son subordonné, M. Pourquoi, dans le cas où j’aurais eu besoin de son aide, je pris congé de M. Gryce et me rendis immédiatement chez M. Veeley.