‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 23 sur 39 · Partie 2 · X

Partie 2 · X

— Alors vous n’avez jamais entendu raconter dans quelles circonstances a eu lieu son mariage ?

C’était mon associé qui s’exprimait de la sorte alors que je le priais de m’expliquer les motifs de l’antipathie bien connue de M. Leavenworth pour les Anglais.

— Non.

— Évidemment, reprit-il en se levant de son lit, — il n’était pas encore entièrement rétabli, — évidemment, vous ne connaissiez rien de cette histoire, car autrement vous n’auriez pas besoin de recevoir une telle explication. Il n’y a, au reste, rien d’étonnant à cela. Je ne crois pas qu’il existe encore au monde une demi-douzaine de personnes qui puissent dire où Horatio Leavenworth a rencontré la jolie femme que par la suite il a épousée, et encore moins qui soient à même de vous fournir des détails au sujet des circonstances qui l’ont conduit à conclure cette union.

— Je m’estime alors très heureux d’être le confident d’un homme capable de me renseigner.

— Tout cela, au surplus, ne vous intéressera guère. Horatio Leavenworth, au temps de sa jeunesse, était très ambitieux ; à une certaine époque, il avait eu l’intention de demander la main d’une dame très riche de Providence. Mais, lors d’un voyage qu’il fit en Angleterre, il rencontra une personne dont la grâce et le charme firent sur lui une si grande impression qu’il eut bientôt oublié la dame américaine.

Le nouvel objet de sa passion était très pauvre et avait un enfant dont il lui aurait été sans doute difficile, à ce que disaient les voisins, d’expliquer nettement l’origine : mais l’admiration et l’amour dépassent les bornes de la sagesse humaine.

Prenant l’avenir de l’enfant à sa charge, il offrit à la jeune Anglaise de devenir son époux, et celle-ci, afin de lui montrer qu’elle était digne de son choix, lui donna immédiatement tous les éclaircissements qu’il avait été trop délicat pour réclamer.

L’histoire qu’elle lui fit était pitoyable. Il paraît qu’elle était Américaine de naissance et que son père avait été un négociant bien connu de Chicago. Aussi longtemps qu’il avait vécu, elle avait mené une existence luxueuse, mais il était mort juste au moment où elle devenait une jeune fille, et ce fut à l’enterrement de son père qu’elle rencontra l’homme qui devait être la cause de sa perte. Pourquoi était-il là ? Elle ne le sut jamais, car ce n’était pas un ami de sa famille. Il suffit de dire qu’il était présent, qu’il la vit, et que trois semaines après — ne frissonnez pas, elle était si jeune ! — et que trois semaines après ils étaient mariés. Au bout de vingt-quatre heures, elle savait ce que cela devait signifier pour elle : des coups. Remarquez, je vous prie, que je ne vous raconte pas une histoire imaginaire. Vingt-quatre heures après la cérémonie, son mari, qui était rentré complètement ivre à la maison, l’assommait à moitié, mais ce n’était là que le commencement. Lorsque la fortune de son père eut été réalisée, on s’aperçut qu’elle était d’une valeur moindre qu’on ne l’avait espéré ; il l’emmena en Angleterre où il ne cessa pas de boire et de la maltraiter jour et nuit.

Avant d’avoir atteint l’âge de seize ans, elle avait déjà gravi tous les échelons des souffrances humaines, et cela non par la faute d’un coquin grossier et commun, mais bien de la part d’un homme beau et distingué, qui poussait si loin l’amour de l’élégance qu’il aurait jeté au feu un habillement de sa femme plutôt que de la voir sortir avec un costume qui n’eût pas été de son goût. Elle supporta cette existence jusqu’au moment de la naissance de son enfant, puis elle prit la fuite. Deux jours après que le petit être fut venu à la lumière, elle se leva et s’enfuit en l’emportant dans ses bras. Les quelques bijoux qu’elle avait pu mettre dans ses poches lui permirent de vivre jusqu’à l’époque où elle se détermina à entreprendre un petit commerce qu’elle conduisit comme on pouvait s’y attendre de la part d’une femme ayant ses instincts et son éducation. Quant à son mari, elle ne le revit pas et n’en avait plus entendu parler jusqu’à environ deux semaines avant qu’Horatio Leavenworth eût fait sa connaissance ; elle avait à ce moment appris par les journaux qu’il était mort. Elle était donc libre, mais, quoi qu’elle aimât Horatio Leavenworth de tout son cœur, elle refusait de l’épouser, car elle se sentait disait-elle, souillée pour toujours par l’effroyable contact qu’elle avait subi pendant une année. Il ne put arriver à la persuader qu’après le décès de son enfant qui eut lieu à peu près un mois plus tard ; alors elle consentit à lui donner sa main et ce qui pouvait rester de sa malheureuse vie. Il l’emmena à New-York et l’entoura de luxe et de tendres soins ; mais la blessure était trop profonde, et elle mourut deux années après la mort de son fils.

Ce fut là un coup terrible pour M. Leavenworth ; il ne s’en releva jamais, et quoique peu après Mary et Eleonore fussent venues habiter avec lui, il ne recouvra ni son courage ni sa gaieté. L’argent devint son idole et l’ambition de faire et de laisser après lui une grande fortune modifia complètement ses projets d’existence. Mais ce qui prouvait bien qu’il n’avait pas oublié la compagne de sa jeunesse, c’est qu’il lui fut toujours impossible d’entendre prononcer le mot : « un Anglais », sans éprouver aussitôt une insupportable émotion.

M. Veeley s’arrêta et je me levai pour prendre congé.

— Pourriez-vous, lui demandai-je, me faire le portrait de Mme Leavenworth ?

— C’était, répondit-il un peu étonné, une femme très pâle, non pas absolument belle dans le sens strict du mot, mais avec les manières et la physionomie pleines de charme. Elle avait les cheveux bruns, les yeux gris…

— Et très éloignés l’un de l’autre ?

Encore plus étonné, il fit un signe affirmatif :

— Comment, dit-il, le savez-vous ? Avez-vous vu son portrait ?

Je ne répondis pas à cette question.

En descendant l’escalier, je me rappelai que j’avais une lettre pour Frédéric, le fils de M. Veeley, et afin qu’il l’eût le soir même je voulus la placer sur le bureau de la bibliothèque qui était située derrière les salons. Je frappai, puis, n’ayant pas reçu de réponse, j’ouvris la porte.

Cette pièce n’était pas éclairée, mais il y avait un grand feu dans la cheminée, et j’aperçus une femme agenouillée devant le foyer. Tout d’abord j’imaginais que c’était Mme Veeley ; mais en m’approchant et en l’appelant par ce nom je reconnus immédiatement mon erreur. La personne qui était là se releva au son de ma voix, et sa taille ainsi que sa beauté me semblèrent si imposantes qu’il était, je le compris, impossible que ce fût la femme de mon associé, laquelle était de petite stature.

— Je me suis trompé, dis-je, et je vous demande pardon.

J’allais me retirer, mais quelque chose dans l’attitude de la visiteuse me retint, et je crus reconnaître Mary Leavenworth.

— Est-ce vous, miss Leavenworth ? demandai-je.

Le noble visage de cette femme parut pâlir, sa tête s’inclina, et pendant un instant je crus m’être encore trompé. Puis la tête se releva, et j’entendis une voix lente me répondre : « Oui. » J’avançai vivement ; ce n’était pas Mary avec son allure fiévreuse et ses lèvres tremblantes, mais bien Eleonore, celle dont le regard abattu m’avait ému dès la première fois, la femme que son mari, à ce que je croyais, cherchait à faire rentrer sous son obéissance.

Ma surprise fut trop forte pour qu’il me fût possible de la dissimuler, et tout en reculant je murmurai quelque chose en guise d’explication, tandis que je n’avais en réalité qu’un seul désir, celui d’éviter une personne que je n’osais pas affronter, étant donnée l’enquête à laquelle je me livrais à son égard.

— Me quitterez-vous sans me dire un mot, monsieur Raymond, — fit-elle de sa voix enchanteresse, — alors que le hasard nous a mis en présence ?

Je me rapprochai lentement.

— Êtes-vous donc si profondément étonné de me rencontrer ici ? ajouta-t-elle.

— Je… ne sais, je ne… m’attendais pas…, répliquai-je en balbutiant. J’avais entendu dire que vous étiez souffrante, que vous n’alliez nulle part, et ne vouliez recevoir aucun de vos amis.

— J’ai été malade, répondit-elle, mais à présent je vais mieux, et je suis venue passer la soirée avec Mme Veeley, car je me suis sentie incapable de supporter plus longtemps l’aspect impassible des quatre murs de ma chambre.

Elle disait cela sans aucune intention de se plaindre, mais plutôt comme si elle avait voulu s’excuser de s’être trouvée là.

— Je suis heureux que vous ayez pris cette détermination, répondis-je, et c’est ici que vous auriez dû vous fixer, car cette triste maison meublée n’est pas un endroit qui vous convienne, et nous avons tous été désolés de vous voir vous exiler ainsi.

— Je désire ne désoler personne, répondit-elle. Mais il est préférable que je demeure au domicile que j’ai choisi et qui n’est pas un exil, car je n’y suis pas seule. Une petite fille, dont les yeux innocents ne voient que l’innocence dans mes propres regards, me tient compagnie, et elle saura me préserver de tout grand désespoir. Que mes amis ne s’effrayent pas trop ; je suis capable de supporter ma destinée !

Puis elle ajouta d’un ton plus bas :

— Il n’y a qu’une chose qui me trouble profondément, c’est l’ignorance où je suis de ce qui se passe à la maison. Je puis souffrir, mais le doute me tue. Ne pouvez-vous rien me dire de Mary ? Il ne m’est pas possible d’interroger Mme Veeley ; elle est très bonne, mais elle ne connaît ni Mary ni moi-même, et elle n’est pas au courant de notre brouille. Elle croit que je suis une obstinée et me blâme d’avoir quitté ma cousine au milieu de ses chagrins. Mais vous, vous savez bien que je ne puis faire autrement. Vous savez bien…

Sa voix se mit à trembler et elle n’acheva pas sa phrase.

— Je n’ai pas grand’chose à vous apprendre, dis-je à mon tour, mais je suis à votre disposition pour tout ce que je puis connaître. Auriez-vous quelque question spéciale à me poser ?

— Je voudrais savoir si Mary est en bonne santé et… et si elle est calme.

— Votre cousine n’est pas malade, mais je n’oserais affirmer qu’elle est calme, car son angoisse est grande. Non seulement elle est accablée par la perte qu’elle vient de faire, mais encore dominée par l’inquiétude que vous lui inspirez, et vraiment il devrait vous être impossible de supposer qu’il pût en être autrement.

— La voyez-vous souvent ? interrogea-t-elle.

— Comme j’aide M. Harwell à préparer le livre de votre oncle pour l’impression, je vais souvent là-bas.

— Le livre de mon oncle ! fit-elle avec un accent d’horreur.

— Oui ; on a pensé qu’il serait bon de le publier, et…

— Et c’est Mary qui vous a prié de vous charger de cette tâche ?

— Oui.

On aurait dit qu’elle ne pouvait échapper à un sentiment affreux qui la dominait.

— Oh ! s’écria-t-elle, comment a-t-elle pu… comment a-t-elle pu faire une pareille chose ?

— Elle se considère comme remplissant les désirs que son oncle avait formés durant sa vie, car vous savez qu’il souhaitait de voir son ouvrage paraître en juillet et…

— Ne parlez pas de cela, fit-elle en faisant un pas en arrière. Cela me fait trop de mal.

Puis, comme si elle eût craint d’avoir heurté mes sentiments par sa brusquerie, elle adoucit le son de sa voix et poursuivit :

— Il n’y a, au reste, personne que j’eusse préféré voir chargé d’un pareil soin. Pour vous, ce sera une œuvre de piété et de respect, tandis que pour un étranger… Oh ! je n’aurais pas pu supporter qu’un étranger y touchât !

L’impression d’horreur d’il y a un instant allait la reprendre, mais elle revint à elle et murmura :

— Je voulais vous demander quelque chose… Ah ! j’y suis ! — Et elle se plaça de manière à me regarder en face. — Je désirerais savoir si rien n’a été changé dans la maison, les domestiques et… le reste.

— À l’exception d’une dame Darrell qui est venue s’y installer, rien, autant que je sache, n’a été modifié.

— Mary ne parle pas de partir ?

— Je ne crois pas.

— Mais reçoit-elle des visites ? N’y a-t-il personne, outre Mme Darrell, qui vienne l’aider à supporter sa solitude ?

Je sentis un frisson mortel courir dans mes veines.

— Oui, répondis-je, il vient quelques personnes.

— Pourriez-vous me les nommer ? fit-elle d’une voix basse, mais distincte.

— C’est facile, fis-je en détournant les yeux ; Mme Veeley, Mme Gilbert, miss Martin, et…

— Continuez ! insista-t-elle, très bas toujours.

— Et un certain monsieur Clavering.

— Vous prononcez ce nom avec un emballage évident, dit-elle ; voulez-vous me permettre de vous demander pourquoi ?

Je la regardai avec stupéfaction. Son visage pâle, à la clarté du feu, avait l’air d’être de marbre, et il avait l’aspect de contention énergique que je me rappelais si bien ; aussi je détournai immédiatement les yeux.

— Pourquoi ? repris-je. Parce que certaines circonstances qui le concernent m’ont particulièrement frappé.

— De quelle façon ?

— Il a été connu sous deux noms différents ; aujourd’hui, il est Clavering, et il y a quelque temps on l’appelait…

— Achevez !

— Robbins.

J’entendis le froissement de sa robe sur le parquet ; on aurait dit une plainte désolée. Mais sa voix, lorsqu’elle continua à parler, était aussi impassible que celle d’un automate.

— Combien de fois ce personnage, dont le nom ne paraît pas vous être exactement connu, est-il allé rendre visite à Mary ?

— Une fois.

— Quand donc ?

— Hier au soir.

— Est-il resté longtemps ?

— Environ vingt minutes, à ce que je crois.

— Et pensez-vous qu’il doive revenir ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Il a quitté le pays.

Il y eut un court moment de silence. Je sentais que ses yeux cherchaient les miens ; mais alors même que j’aurais su qu’elle tenait un pistolet chargé à la main, je ne l’aurais pas regardée.

— Monsieur Raymond, reprit-elle sur un ton différent, la dernière fois que je vous ai rencontré, vous m’avez dit de vous alliez faire des efforts afin de me rendre dans le monde la position que j’y occupais auparavant. Je ne souhaitais pas alors vous voir agir dans ce sens, et je ne le souhaite pas encore maintenant. Ne pouvez-vous me rendre relativement heureuse en me déclarant que vous avez abandonné un projet qui ne saurait réussir ?

— C’est impossible, répondis-je ; je ne puis renoncer à un tel dessein. Quelle que soit la douleur que cette résolution vous cause, sachez que je ne renoncerai jamais à mon espoir de vous rendre justice, aussi longtemps que je vivrai.

C’est en vain qu’elle fit un geste de supplication ; je demeurai insensible.

— Jamais, j’en suis convaincu, je ne pourrais reposer tranquillement au cimetière si je perdais le privilège béni de faire punir le coupable et de sauver une noble femme d’une disgrâce imméritée.

Et, voyant qu’elle ne répondait pas, j’ajoutai en faisant un pas vers elle :

— N’auriez-vous pas, miss Leavenworth, quelque service à me demander avant que je me retire… un message ou une démarche dont seul un ami pourrait se charger ?

Elle se mit à réfléchir.

— Non, dit-elle, je n’avais qu’une requête à vous présenter, et vous refusez d’y accéder.

— Cela, soyez-en sûre, pour des raisons qui ne sont nullement égoïstes.

Elle seconda lentement la tête.

— Vous le croyez ? murmura-t-elle.

Puis elle ajouta :

— J’ai à vous demander une petite faveur.

— Laquelle ?

— Si quelque chose se découvre, si on retrouve Hannah, ou… ou si, en quelque façon, ma présence était utile, je vous prie de ne pas me laisser dans l’ignorance, et de me faire part même de tout ce qui pourrait arriver de pire.

— Je vous le promet.

— Maintenant, bonsoir ; Mme Veeley va venir et vous ne devez pas, sans doute, vous soucier d’être vu ici avec moi.

— Non, répondis-je.

Et cependant je ne partis pas encore, et je regardai les ombres coupées sur sa robe noire par les flammes du foyer jusqu’au moment où la pensée de Clavering et du devoir que je devais remplir le lendemain fut venue produire sur mon cœur une impression aussi froide que l’aurait fait une lame d’acier. Alors je gagnai la porte, mais, sur le seuil, je m’arrêtai de nouveau et regardai une fois de plus en arrière. Oh ! ces flammes du foyer avec leurs reflets vacillants ! Oh ! ces ombres amassées et ondoyantes ! Oh ! cette tête inclinée au milieu d’elles avec ces mains qui cachaient un visage de femme ! Je vois encore tout cela ; je le vois comme dans un rêve… puis, voici que tout à coup il fait noir et qu’à la clarté douteuse des becs de gaz je rentre, rempli de tristesse, dans mon logis solitaire.

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