Partie 2 · XI
Lorsque j’avais dit à M. Gryce que je n’attendais plus que la vérification d’un seul fait avant de remettre sans réserves l’affaire entre ses mains, j’avais fait allusion à la question de savoir si, oui ou non, Henry Clavering avait, l’été dernier, passé un certain temps avec Eleonore Leavenworth dans une station balnéaire.
Aussi, lorsque je me trouvai le lendemain prêt à feuilleter le registre des voyageurs à l’hôtel de l’Union, à R…, j’eus grand’peine à contenir mon impatience ; mais presque immédiatement j’aperçus le nom que je cherchais écrit à moins d’une demi-page plus bas que ceux de M. Leavenworth et de ses nièces, et je compris que j’étais définitivement sur une piste sérieuse, capable de me conduire à la solution de l’effrayant problème qui me préoccupait.
Je me précipitai au bureau du télégraphe afin d’envoyer une dépêche à l’homme dont M. Gryce m’avait promis le concours, et après avoir reçu sa réponse, qui m’apprenait qu’il arriverait à trois heures, j’allai rendre visite à M. Monell, l’un de nos clients qui habitait à R… Il était chez lui, et pendant les deux heures que dura notre entrevue j’eus assez de courage pour feindre de m’intéresser à ses propres affaires, dont il m’entretint avec force détails.
J’étais à la gare juste au moment où le train arrivait. Une seule personne descendit ; c’était un jeune homme à l’air vif, dont l’allure était si différente de celle que j’avais en imagination attribuée à M. Pourquoi que je crus que ce n’était pas là celui que j’attendais, et j’allais partir lorsqu’il s’approcha et me tendit une carte sur laquelle était écrit ce seul mot : « Pourquoi ». J’avais de la peine à supposer que ce pût être là le plus rusé et le plus fin des agents de M. Gryce ; mais en regardant ses yeux j’y découvris une telle flamme, que je n’eus plus de doute et lui rendis avec plaisir son salut.
— Vous êtes ponctuel, lui dis-je.
Il s’inclina de nouveau.
— Enchanté, monsieur, d’avoir pu vous plaire. La ponctualité est une vertu à trop bon marché pour ne pas être pratiquée par un homme dont le métier est de demeurer sur le qui-vive. Mais quelles sont vos intentions ? Dans dix minutes passe un train de retour, et il n’y a pas de temps à perdre.
— Un train de retour ? Que nous importe ?
— Je supposais que vous aviez l’intention de le prendre. M. Brown — il me fit un signe d’intelligence — a toujours l’habitude de faire sa malle pour rentrer chez lui lorsque j’arrive. Mais c’est là votre affaire.
— J’ai l’intention de prendre le parti le plus sage.
— Alors retournez à votre domicile aussi vite que possible.
Et il me fit un troisième salut écourté.
— Si je vous quitte, c’est seulement parce qu’il est bien convenu que vous viendrez me trouver dès que vous aurez un renseignement quelconque. Vous êtes dès aujourd’hui uniquement à mon service et jusqu’à nouvel ordre je veux que vous soyez muet.
— Oui, monsieur. Lorsque je travaille pour Brown et C, je travaille pour eux ; et lorsque Smith et C m’emploient, je suis leur employé et non pas celui d’autres gens.
— Très bien, lui dis-je en lui remettant un mémoire que j’avais rédigé avant de quitter M. Monell ; voici vos instructions.
Il regarda le papier que je lui avais donné avec une certaine attention, puis il le jeta dans le poêle de la salle d’attente que nous traversions, en disant tout bas :
— On ne sait pas ce qui peut arriver ; je pourrais être atteint de quelque mal subit.
— Mais…
— Oh ! ne vous inquiétez pas ! J’ai de la mémoire ; avec moi, le papier et l’encre sont inutiles. Vous aurez probablement de mes nouvelles dans un jour ou deux, ajouta-t-il en riant.
Et après m’avoir salué une fois de plus, il disparut rapidement dans la rue qui se trouvait en face de la gare.
Voici quelles étaient mes instructions à M. Pourquoi :
1 Découvrir quel jour et en quelle compagnie les demoiselles Leavenworth étaient arrivées à R…, l’année précédente ; ce qu’elles avaient fait pendant leur séjour, quelles étaient les personnes qu’elles avaient le plus fréquentées, quelle était la date de leur départ ; enfin réunir tous les faits relatifs à leurs habitudes, etc., etc.
2 Mêmes recherches en ce qui touchait M. Henry Clavering, compagnon, hôte et ami probable de ces demoiselles.
3 Savoir le nom de quelqu’un remplissant les conditions suivantes : prêtre méthodiste, mort en décembre dernier ou vers cette époque, et ayant habitué, au mois de juillet, dans une certaine ville à environ vingt milles de R…
4 Se renseigner exactement sur l’homme qui était à son service à l’époque en question.
Dire que je passai le temps nécessaire à faire ces recherches dans un état parfait de tranquillité d’esprit serait vouloir m’attribuer une force de caractère que je n’ai pas. Jamais les heures ne me parurent plus longues jusqu’au moment où je reçus la lettre dont voici le texte :
» 1 Les individus mentionnés sont arrivés à R… le 3 juillet. Il y avait quatre personnes : elles, l’oncle et une domestique nommée Hannah. Au bout de trois jours, l’oncle est parti pour un petit voyage dans le Massachusets et il a été absent pendant deux semaines, durant lesquelles ces dames ont été vues plus ou moins souvent avec le personnage que l’on sait, mais pas assez cependant pour avoir excité la malignité publique. Ledit personnage a quitté brusquement R… deux jours après le retour de l’oncle, — c’était le 19 juillet. — Quant aux habitudes des dames, elles étaient assez mondaines ; c’étaient constamment des pique-niques, des bals, des excursions. M… plaisait davantage, E… avait l’air sérieux et même triste à la fin de son séjour. On se rappelle que son attitude avait quelque chose de particulier, et que, dans une certaine mesure, sa cousine cherchait à l’éviter. Une femme de chambre, qui est encore à l’hôtel, assure cependant que c’était la jeune fille la plus aimable que l’on pût rencontrer ; aucun motif particulier n’est donné à l’appui de cette opinion. L’oncle, les dames et les domestiques ont quitté R… pour New-York le 7 août.
2 H. C. est arrivé à l’hôtel, à R…, le 6 juillet, en compagnie de M. et Mme Vandervorts, ses amis. Il est parti le 19 après un séjour de deux semaines. Il n’y a rien à savoir sur son compte. On se souvient qu’il était le plus élégant cavalier du cercle des demoiselles L., et c’est tout.
3 F…, une petite ville à environ seize ou dix-sept milles de R…, avait comme pasteur méthodiste, au mois de juillet dernier, un M. Samuel Stobbins, qui depuis est mort. Date de son décès : 7 janvier de cette année.
4 Nom de l’homme employé à cette époque par M. Stobbins : Timothy Cook. Il a été absent, mais depuis deux jours il est rentré à F… On peut aller le voir, si cela est nécessaire. »
— Ah ! m’écriai-je avec satisfaction, voici donc enfin un point de repère ! et j’écrivis incontinent la réponse suivante :
« Voir T. C. coûte que coûte. Se procurer aussi à tout prix la preuve que Henry Clavering et Eleonore Leavenworth se sont mariés chez M. S. S. au mois de juillet ou au mois d’aout dernier. »
Le lendemain, je reçus le télégramme dont voici la teneur :
« L’examen de Timothy Cook est commencé. Il se souvient d’un mariage. Je serai chez vous vers deux heures. »
Le même jour, à trois heures, j’étais chez M. Gryce.
— Je viens, vous faire mon rapport, lui dis-je.
Il laissa échapper quelque chose qui pouvait passer pour un sourire, regarda le bout de ses doigts empaquetés, puis répondit :
— Je suis prêt.
— Vous souvenez-vous, demandai-je, de la conclusion à laquelle nous avons abouti lors de notre première entrevue, ici même ?
— Je m’en souviens ; au reste, nous n’en avons eu qu’une seule.
— C’est exact ; nous avons conclu que si nous pouvions découvrir à qui Eleonore Leavenworth devait amour et obéissance, nous aurions aussi découvert quel était l’assassin de son oncle.
— Et vous supposez avoir acquis cette certitude ?
— Oui.
Il me regarda de plus près.
— C’est bien, fit-il, c’est très bien ; continuez.
— Lorsque j’ai entrepris de soustraire Eleonore Leavenworth à tout soupçon, c’était avec l’idée que l’assassin devait être la personne qu’elle aimait, mais je ne supposais nullement que ce fût son mari.
L’œil de M. Gryce lança un éclair.
— Celui qui aime Eleonore Leavenworth est son mari, repris-je ; c’est là le lien qui unit cette jeune femme à Henry Clavering.
— Comment l’avez-vous découvert ?
— Il n’est pas nécessaire que je l’explique. Il s’agit seulement de savoir si ce que j’avance est exact, et je le crois. Si vous voulez bien jeter les yeux sur le résumé que voici au sujet de la vie de ces deux personnes, vous partagerez, je l’imagine, mon opinion.
Et je lui tendis les lignes qui suivent :
« Pendant les deux semaines qui ont commencé le 6 et pris fin le 19 juillet de l’année dernière, H. R. Clavering, de Londres, et Eleonore Leavenworth, de New-York, ont habité le même hôtel. — Fait prouvé par le livre des voyageurs de l’hôtel de l’Union, à R…
» Non seulement ils vivaient dans le même hôtel, mais encore il est établi qu’ils ont été en relations plus ou moins suivies. Fait prouvé par les domestiques qui étaient alors et qui sont encore employés à l’hôtel de R…,
» 19 juillet. — M. Clavering a quitté R… soudainement, circonstance à laquelle on n’aurait pas prêté grande attention si M. Leavenworth, dont la violente antipathie pour les épouseurs de nationalité anglaise est notoire, n’était précisément revenu ce jour-là de son voyage.
» 30 juillet. — M. Clavering a été vu dans le salon de M. Stobbins, le pasteur méthodiste de F…, ville à environ seize milles de distance de R…, où il a épousé une jeune dame d’une grande beauté. Fait prouvé par Timothy Cook, homme au service de M. Stobbins, qui a été appelé du jardin, où il se trouvait, afin d’être témoin de la cérémonie qui a été célébrée dans la maison, et de signer un papier que l’on suppose être un certificat.
» 31 juillet. — M. Clavering s’embarque pour Liverpool. Fait prouvé par les journaux portant cette date.
» Septembre. — Eleonore Leavenworth, chez son oncle, à New-York, se conduit comme d’habitude, mais elle est pâle et a l’air préoccupé. Fait prouvé par les domestiques à son service.
» M. Clavering est à Londres ; il attend avec avidité le courrier des États-Unis, mais il ne reçoit pas de lettres. Il fait arranger avec élégance des appartements pour une dame. Fait prouvé par une communication secrète de Londres.
» Novembre. — Miss Leavenworth est toujours chez son oncle. Aucune publicité n’a encore été donnée à son mariage. M. Clavering est toujours à Londres ; il paraît inquiet ; il fait fermer l’appartement destiné à une dame. Fait prouvé comme ci-dessus.
» 17 janvier. — M. Clavering est de retour en Amérique et loue une chambre à l’hôtel Hoffman, à New-York.
» 1 ou 2 mars. — M. Leavenworth reçoit une lettre signée par Henry Clavering et dans laquelle celui-ci se plaint d’avoir été abusé par une des nièces dudit M. Leavenworth. Une brouille manifeste se produit à ce moment entre les membres de la famille.
» 4 mars. — M. Clavering, à l’aide d’un faux nom, va prendre des nouvelles de miss Eleonore à la porte de M. Leavenworth. Fait prouvé par Thomas.
— Le 4 mars ! s’écria M. Gryce ; mais c’était la nuit de l’assassinat.
— Oui. Le prétendu Robbins qui est venu faire une visite ce soir-là n’était autre que M. Clavering.
» 19 mars. — Miss Mary Leavenworth, au cours d’une conversation que nous avons eue ensemble, reconnaît qu’il existe un secret dans la famille, et elle est presque prête à le révéler lorsque M. Clavering se fait annoncer. Après le départ de ce personnage, elle refuse de revenir sur cette question.
— Et c’est de tout ceci, fit M. Gryce en mettant le papier de côté, que vous inférez qu’Eleonore Leavenworth est la femme de M. Clavering ?
— Oui.
— Et qu’étant sa femme…
— Il a été tout naturel qu’elle ait fait tous ses efforts pour dissimuler ce qui pouvait démontrer la culpabilité de son mari.
— En supposant toujours, bien entendu, que Clavering ait commis un acte criminel ?
— Naturellement.
— C’est ce qui vous reste à démontrer.
— C’est, repris-je, ce que nous devons nous efforcer de prouver.
— Alors, demanda M. Gryce d’un air singulier, vous n’avez pas d’autre preuve contre M. Clavering ?
— J’imagine que sa situation de mari clandestin d’une personne soupçonnée est bien quelque chose.
— Ce n’est pas le moins du monde une preuve positive qu’il soit l’assassin de M. Leavenworth, du moins à ce que je crois. Et vous, qu’en pensez-vous ?
Je fus obligé de reconnaître qu’effectivement ce n’était pas là un fait décisif.
— Mais, m’écriai-je, je puis établir l’existence du motif, et aussi prouver, sinon d’une façon irréfutable, du moins d’une manière probable, qu’il se trouvait dans la maison au moment du crime.
— Ah ! vous pouvez ?
— Le motif était celui de l’intérêt personnel. M. Leavenworth était un obstacle à la reconnaissance du mariage d’Eleonore, et il fallait que cet obstacle fût supprimé.
— Le motif est faible.
— Les mobiles qui poussent à commettre des crimes sont parfois de cette nature-là.
— Dans l’affaire dont il s’agit, le motif était très différent. Non seulement on a développé trop de calcul dans sa préparation, mais encore la manière de procéder a été trop froide pour qu’on n’ait pas agi après mûre délibération et sous l’impulsion intense de la passion ou de l’avarice.
— De l’avarice !
— Il est impossible de rechercher les causes qui ont pu conduire à l’assassinat d’un homme très riche sans tenir compte de l’un des vices les plus communs de l’espèce humaine.
— Mais…
— Voyons un peu ce que vous savez au sujet de la présence de M. Clavering au moment de l’assassinat.
— Ma foi, lui dis-je, si vous trouvez que le motif était faible, je crains que vous n’estimiez que la suite le soit encore davantage.
Je racontai ce que Thomas, le maître d’hôtel, m’avait déclaré à l’égard de la visite que M. Clavering avait faite ce soir-là à miss Eleonore, et je résumai l’ensemble des preuves qui tendaient à démontrer qu’il était parti après le crime.
— Ceci mérite qu’on s’en souvienne, dit M. Gryce par mode de conclusion, car c’est là une circonstance importante, quoique très indirecte, de sa participation au crime.
Puis, sur un ton plus grave que celui dont il s’était servi jusqu’alors, il ajouta :
— Avez-vous conscience, monsieur Raymond, que jusqu’à présent, bien loin d’affaiblir les possibilités de la culpabilité de miss Eleonore Leavenworth. vous n’avez fait que les fortifier ?
Je fus saisi d’horreur et d’effroi.
— Vous l’avez présentée comme étant une femme dissimulée, rusée, sans principes, et capable de nuire à ceux auxquels elle est le plus liée, c’est-à-dire son oncle et son mari.
— Vous allez trop loin, répliquai-je en entendant cette description du caractère d’Eleonore, si différente de l’idée que je m’en étais faite.
— Je n’ai pas dépassé vos propres conclusions.
Puis, tandis que je restais silencieux, il murmura tout bas, comme s’il ne s’était adressé qu’à lui-même.
— Si auparavant le cas était douteux à son égard, il l’est encore bien plus, maintenant qu’il est possible qu’elle ait épousé secrètement M. Clavering :
— Mais enfin, m’écriai-je sous l’impulsion d’un mouvement irrésistible, vous ne croyez pas, vous ne pouvez pas croire qu’Eleonore, cette femme si digne et si noble, soit coupable d’un aussi horrible crime !
— Non, répondit-il avec lenteur, je crois qu’Eleonore Leavenworth est innocente.
— Mais alors, fis-je, saisi à la fois par la joie et le doute, que reste-t-il donc à faire ?
M. Gryce me répondit d’une voix tranquille :
— À prouver que vos suppositions étaient fausses.