‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 25 sur 39 · Partie 2 · XII

Partie 2 · XII

Je le regardai avec stupéfaction.

— Je ne crois pas que cela soit très difficile, dit-il.

Puis il ajouta tout à coup :

— Où est Cook ?

— Il est en bas avec M. Pourquoi. Ils m’ont accompagné.

— Vous avez bien fait ; faites-les monter.

J’appelai, et les deux hommes entrèrent.

— Ah ! s’écria M. Gryce en se tournant vers Cook, mais sans s’adresser cependant directement à lui, voilà l’ancien serviteur de M. Stobbins ! J’imagine qu’il dira la vérité.

— On ne m’a jamais qualifié de menteur, répliqua Cook.

— J’en suis persuadé, fit le détective d’un air affable.

Puis sans autre préambule, il commença :

— Comment s’appelait la dame qui, l’été dernier, s’est mariée chez votre maître ?

— Sur ma parole, monsieur, je ne l’ai jamais su.

— Mais vous vous rappelez son attitude ?

— Aussi bien que s’il s’agissait de ma propre mère ; cela au reste avec tout le respect que je dois à cette dame que vous connaissez peut-être, se hâta-t-il d’ajouter. Je veux dire qu’elle était si jolie que je ne l’oublierai jamais, quand même je vivrais cent ans.

— Pouvez-vous nous expliquer comment elle était ?

— Je ne saurais dire… Elle était de haute taille avec un air imposant ; ses yeux étaient brillants, ses mains étaient blanches, et elle avait un sourire comme un homme de ma condition n’en a jamais vu.

— La reconnaîtriez-vous dans la foule ?

— Je la reconnaîtrais partout.

— Très bien ; racontez-nous maintenant les circonstances du mariage.

— Voici, ou à peu près : Il y avait environ une année que j’étais au service de M. Stobbins, lorsqu’un matin, comme j’étais occupé à piocher dans le jardin qui longe la route, je vis un monsieur arriver de la gare, regarder un instant de tous côtés, puis se diriger rapidement vers notre porte et entrer. Mon attention fut particulièrement attirée sur lui à cause de son air de distinction, bien supérieure à celle des habitants de F… ; mais je n’y aurais pas pensé longtemps si, cinq minutes après, une voiture dans laquelle étaient deux dames ne s’était aussi arrêtée devant la porte. Je m’approchai afin de tenir les chevaux pendant qu’elles descendaient.

— Avez-vous vu leur figure ?

— Non, monsieur, pas à ce moment-là ; elles étaient voilées.

— Très bien ! continuez.

— J’allai reprendre mon ouvrage, mais peu après M. Stobbins m’appela. « Timothy, me dit-il, j’ai besoin de vous ; lavez vos mains et venez au salon. » — On ne m’avait jamais jusqu’alors donné un ordre pareil, et je fus un peu étonné ; mais j’obéis, et un instant plus tard je me trouvai en présence du monsieur et d’une des dames, qui se tenaient debout au milieu du salon. J’étais ému et ne sus pas trop ce qui se passait jusqu’au moment où j’entendis M. Stobbins prononcer les mots de « mari et femme » ; je compris alors qu’il s’agissait d’un mariage.

— Vous avez dit qu’il y avait deux dames, interrogea M. Gryce, tandis que Timothy Cook se frappait le front comme pour mieux rappeler ses souvenirs. Où était l’autre ?

— Elle était là aussi, monsieur, mais je n’ai guère fait attention à elle ; je ne regardais que sa compagne, si belle et qui souriait si bien.

Je sentis un frisson parcourir mes veines, sans être capable d’en comprendre la cause.

— Vous souvenez-vous de la couleur de ses cheveux ou de ses yeux ?

— Non, monsieur ; j’ai seulement l’idée qu’elle n’était pas brune, mais c’est tout.

— Vous vous rappelez sa figure ?

— Oui, monsieur.

M. Gryce me dit alors à voix basse de prendre les deux portraits que je trouverais dans un tiroir de son bureau et de les placer dans deux endroits différents sans que Cook s’en aperçût.

— Vous avez déclaré tout à l’heure, poursuivit M. Gryce, que vous ne vous souveniez pas de son nom. Comment cela est-il possible, puisque vous avez signé le certificat ?

— J’étais tellement troublé que je n’ai pas tout remarqué ; j’ai seulement gardé dans la mémoire que le marié s’appelait Clavering ; quant à la dame, c’était un nom comme Elner. Si j’avais supposé que je pusse vous être utile, monsieur, j’aurais eu soin de ne pas être aussi stupide.

— Dites-nous ce que vous savez au sujet de la signature du certificat.

— Je ne sais pas grand’chose. M. Stobbins m’a dit de signer à un certain endroit, sur un morceau de papier qu’il a placé devant moi ; je l’ai fait et c’est tout.

— N’y avait-il pas sur le certificat un autre nom que le vôtre lorsque vous avez signé ?

— Non, monsieur ; c’est après seulement que M. Stobbins s’est tourné vers l’autre dame et l’a priée de signer ; elle y a consenti.

— Avez-vous vu sa figure à ce moment-là ?

— Non, monsieur ; lorsqu’elle a relevé son voile, elle me tournait le dos ; j’ai seulement remarqué que M. Stobbins la fixait, au moment où elle s’est inclinée, avec un air d’étonnement qui m’a fait supposer qu’elle aussi était fort belle.

— Bien ; que s’est-il passé ensuite ?

— Je ne sais pas. Je suis sorti et n’ai plus rien vu.

— Où étiez-vous lorsque les dames sont parties ?

— Dans le jardin où j’étais allé reprendre mon ouvrage.

— Le monsieur était-il avec elles ?

— Non, et c’est là ce qui m’a paru le plus singulier ; elles s’en sont allées seules comme elles étaient arrivées, et lui est parti seul aussi. Quelques minutes après M. Stobbins est venu me trouver et m’a recommandé de garder le secret sur ce qui s’était passé.

— N’y avait-il personne autre que vous à la maison ? Est-ce qu’aucune femme n’était présente ?

— Il n’y avait que moi ; Mme Stobbins était sortie.

Pendant cet interrogatoire, j’avais deviné ce que M. Gryce voulait faire et quels étaient ses soupçons lorsqu’il m’avait invité à placer les portraits, l’un, celui d’Eleonore, sur la cheminée, et l’autre, celui de Mary, très en évidence, sur le bureau. Timothy Cook, qui tournait le dos, n’avait vu ni l’un ni l’autre, et je lui demandai s’il n’avait rien à ajouter.

— Rien, monsieur.

— Maintenant, fit M. Gryce en jetant un coup d’œil à M. Pourquoi, n’y aurait-il rien ici que vous puissiez offrir à M. Cook en récompense de sa narration ? Cherchez, je vous prie.

M. Pourquoi s’approcha d’une armoire qui était à côté de la cheminée, et Timothy Cook se mit naturellement à le suivre du regard ; tout à coup il s’arrêta devant la cheminée, regarda le portrait d’Eleonore que j’y avais placé et laissa échapper un murmure de plaisir et de satisfaction. Mon cœur bondissait dans ma poitrine sous l’impulsion d’un sentiment violent de crainte ou d’espérance, je ne sais ; soudain Cook fit une exclamation et dit :

— Ah ! la voilà ! C’est elle, c’est elle, messieurs !

Et il se précipita vers le portrait qu’il prit dans ses mains.

J’étais puissamment excité et j’avais conscience qu’un tourbillon de pensées et de déductions anciennes s’agitaient en moi ; mais je ne fus pas profondément surpris, car les procédés de M. Gryce m’avaient préparé à ce qui arrivait :

— Comment ! s’écria M. Gryce, c’est là la dame qui a épousé M. Clavering ? Vous devez vous tromper, mon brave homme !

— Me tromper ! Ne vous ai-je pas dit que je la reconnaîtrais partout ? C’est elle, j’en suis sûr.

Et M. Cook se mit à dévorer le portrait des yeux, ce qui était une manière de lui rendre hommage.

— Je suis très étonné, poursuivit M. Gryce en me faisant un signe si diaboliquement moqueur qu’en toute autre occasion je me serais mis en colère. — Si vous aviez désigné le portrait que voici sur la cheminée, ma stupéfaction aurait été moindre.

— Cette dame-là ? mais je ne l’ai jamais vue. Quant à celle-ci… voudriez-vous me rappeler son nom, messieurs ?

— Si ce que vous dites est vrai, elle s’appelle Mme Clavering.

— Clavering ! Oui, c’était bien là son nom à lui.

— C’est une très jolie femme, ajouta M. Gryce. Morris, est-ce que vous ne trouvez rien ?

— Si, monsieur, répliqua M. Pourquoi en plaçant sur la table des verres et une bouteille.

Mais Cook n’était pas disposé à boire ; il éprouvait, je crois, quelques remords, car, après avoir promené ses regards du portrait à M. Pourquoi et de M. Pourquoi au portrait, il s’écria :

— Si mon bavardage peut causer quelque tort à cette dame, je ne me le pardonnerai jamais. Vous m’avez assuré que je servirais à lui faire rendre justice ; si vous m’avez trompé…

— Oh ! je ne vous ai pas trompé, interrompit M. Pourquoi de son ton bref. Demandez à ces messieurs si nous ne sommes pas tous intéressés à ce que Mme Clavering soit traitée ainsi qu’elle le mérite.

Je n’étais pas, en ce qui me concerne, d’humeur à répondre, et je désirais voir l’homme s’en aller aussitôt que possible, afin de pouvoir m’informer des raisons pour lesquelles M. Gryce examinait avec tant de complaisance le bout de ses doigts.

— M. Cook peut agir comme il lui plaira, observa l’inspecteur de police, et s’il préfère une boisson chaude afin de prendre des forces pour faire sa route, M. Morris le conduira.

Dix minutes se passèrent encore avant que nous fussions délivrés de Timothy Cook et de ses regrets inutiles. Le portrait de Mary semblait avoir éveillé les plus profonds sentiments de son cœur, et je m’étonnais que la beauté d’une femme fût capable d’agir de la sorte sur un homme tel que celui-là. Enfin il cédait aux séductions du rusé M. Pourquoi, et sortit.

Lorsque je restai seul avec M. Gryce, sans doute quelque chose de mes émotions confuses se manifesta dans ma contenance, car au bout de quelques instants d’un silence pénible il dit d’un air à demi satisfait et à demi renfrogné :

— Voilà une découverte qui renverse vos suppositions, n’est-ce pas ? Mais, quant à moi, je m’y attendais.

— Certainement, répliquai-je, vous avez tiré diverses conclusions de ce que j’ai fait, car autrement vous estimeriez que cette découverte change toutes les données de l’affaire.

— Cela ne change pas la vérité.

— Quelle est la vérité ?

— Désirez-vous absolument la connaître ? interrogea-t-il d’une voix très grave.

— Est-ce que nous cherchons autre chose ?

— À mon avis, reprit-il, l’état des choses a changé, mais c’est d’une manière heureuse. Aussi longtemps que l’on pouvait croire qu’Eleonore était la femme de Clavering, son action dans l’affaire était compréhensible, mais la tragédie elle-même ne l’était pas. Pourquoi Eleonore ou le mari d’Eleonore auraient-ils souhaité la mort d’un homme dont les bienfaits devaient s’arrêter à leur égard en même temps que sa vie ? Mais alors qu’il est prouvé que c’est Mary, l’héritière de M. Leavenworth, qui a contracté un mariage !… À présent, monsieur Raymond, je vous l’assure, tout est en concordance. Il ne faut jamais oublier, lorsque vous vous occupez d’une affaire d’assassinat telle que celle-ci, de chercher quel est celui auquel la mort de la victime a dû le plus profiter.

— Mais le silence d’Eleonore ? Le fait par elle d’avoir caché certaines pièces à conviction dans son corsage ? Comment arranger tout cela ? Je puis concevoir qu’une femme se dévoue pour éviter à son mari les conséquences d’un crime ; mais la cousine de ce mari, jamais !

— Alors vous vous figurez encore que Clavering est l’assassin de M. Leavenworth ? fit tranquillement M. Gryce.

— Si je me figure encore ? répétai-je, agité à la fois soudain par la crainte et le doute.

— Je vous demande si vous vous figurez encore que M. Clavering est l’assassin de M. Leavenworth.

— Comment ? — Qui soupçonneriez-vous donc ? Vous ne pouvez pas, non, vous ne pouvez pas supposer qu’Eleonore, afin de tirer sa cousine d’une difficulté, se soit délibérément décidé à ôter la vie à leur bienfaiteur à toutes deux ?

— Non, répliqua M. Gryce, non, je ne crois pas qu’Eleonore Leavenworth ait eu la moindre part dans cette affaire.

— Mais alors, qui… ?

Je m’arrêtai devant l’effrayante perspective qui s’ouvrait brusquement devant moi.

— Qui, sinon celle dont les déceptions dans le passé et les nécessités dans le présent réclamaient cette mort ? Qui, sinon cette espèce de déesse, splendide, avide, trompeuse…

Je tremblai d’horreur et de dégoût.

— Ne prononcez pas son nom, m’écriai-je, ne prononcez pas son nom !

— Pardonnez-moi, reprit-il, mais nous aurons à le prononcer bien des fois, et il vaut mieux commencer tout de suite ; il s’agit de Mary Leavenworth, ou, si vous le préférez, de Mme Henry Clavering. Franchement, êtes-vous bien surpris ? C’est cette personne-là que j’ai soupçonnée dès la première heure.

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