Partie 3 · I
Ce fut par un jour aigre du mois d’avril que, pour la seconde fois, de ma vie, j’arrivai à R… et suivis la rue large et fréquentée menant à l’hôtel et aux villas avoisinantes. Mais, cette fois, je n’avais aucune intention de faire même un court séjour dans cette ville d’eaux, si pleine de charmes pour les amateurs de plaisirs de New-York. Je n’avais d’autre idée que de chercher notre client, M. Monell, et d’apprendre par lui quelle était la meilleure manière d’approcher Mme Belden. Je me dirigeais en hâte vers sa maison si hospitalière, située sur la route de F…, quand j’eus la chance de le rencontrer venant rapidement vers la ville dans une voiture traînée par son fameux cheval Alfred. Je m’estimai d’autant plus heureux de cette rencontre qu’elle me fournissait l’occasion d’avoir une longue conversation en tête à tête sans les délais qu’aurait nécessairement entraînés une visite chez lui.
— Ah ! comment va notre affaire ? me dit-il, sitôt après les premières salutations, et en poussant vigoureusement son cheval.
— Cela va bien en ce qui vous concerne, répondis-je.
Et comprenant que je ne pourrais captiver son attention pour mes affaires personnelles que lorsque je l’aurais mis tout d’abord au courant des siennes, je lui racontai tout ce que je savais de son procès, qui était en instance. Le sujet comporta tant de questions et de réponses que nous fîmes deux fois le tour de la ville avant qu’il se rappelât qu’il avait une lettre importante à mettre à la poste ; nous nous rendîmes immédiatement au bureau, où il entra en me confiant le soin de garder son cheval. Je n’avais d’autre distraction que de regarder les passants, rares à cette heure dans une petite ville.
Parmi ceux ci, je remarquai particulièrement — cela au reste sans savoir pourquoi, car son apparence n’offrait rien de remarquable — une femme d’âge mûr. Et cependant, quand elle sortit du bureau en tenant deux lettres à la main, l’une grande, l’autre petite, et lorsque, en rencontrant mon regard, elle les cacha précipitamment sous son châle, je ne pus m’empêcher de me demander ce que ces lettres pouvaient contenir, quelle était cette dame, et pourquoi le regard distrait d’un étranger la faisait agir d’une si singulière façon. Mais mon attention fut détournée en ce moment par la venue de M. Monell et, au milieu de la conversation qui suivit, j’oubliai vite cet incident. Comme je ne voulais pas revenir sur l’intarissable sujet du procès, je dis à mon compagnon, aussitôt la voiture en route :
— À propos, je savais bien que j’avais quelque chose à vous demander… Connaissez-vous dans cette petite ville quelqu’un du nom de Belden ?
— Oui, il y a une veuve Belden ; je n’en connais pas d’autre.
— Son prénom est Amy ?
— Oui, Mme Amy Belden.
— C’est bien elle. Qui est-elle ? La connaissez-vous beaucoup ?
— Ma foi, répliqua-t-il, je ne conçois guère pourquoi vous vous intéressez à ce spécimen antique de la beauté ! Mais puisque vous le désirez, je vous dirai que c’est une femme fort honorable, veuve d’un ébéniste de la ville. Elle demeure dans une petite maison au bout de la rue que voilà ; si vous connaissez quelque vieux vagabond qui souhaite obtenir un gîte pour la nuit, ou une pauvre famille de petits orphelins à faire soigner, adressez-vous à elle. Quant à la connaître, je la connais comme une douzaine d’autres paroissiens qui fréquentent l’église que vous voyez là-haut, sur la colline. Lorsque je la rencontre, je lui parle de choses indifférentes, mais voilà tout.
— Une veuve respectable, dites-vous. A-t-elle de la famille ?
— Non ; elle vit seule et possède, je crois, quelques petites rentes ; du reste, il faut qu’elle ait une certaine aisance pour tant donner aux quêtes. Elle passe la plupart de son temps à coudre, et à faire autant de bien qu’il est possible d’en faire dans une petite ville. Mais, par tous les saints du paradis, qu’est-ce que tout cela peut bien vous faire ?
— Mme Belden — mais gardez cela pour vous — se trouve mêlée à une affaire dont je suis chargé ; j’ai cru devoir demander quelques renseignements sur son compte, — et je n’en ai pas eu assez ! À parler franchement, mon cher Monell, je donnerais beaucoup pour être à même d’étudier cette femme de près. Ne pourriez-vous pas, sous un prétexte quelconque, m’introduire dans sa maison, afin que je puisse la voir et causer avec elle à loisir ? Je vous en serais à tout jamais reconnaissant.
— Hum ! hum ! cela pourrait peut-être se faire. Naguère, pendant la saison, elle prenait des pensionnaires lorsque l’hôtel était au complet, et l’on pourrait sans doute la faire consentir à donner une chambre à un de mes amis qui désirerait loger auprès du bureau de poste à cause de télégrammes qu’il attend et qui sont de la dernière importance.
M. Monell, qui ne se doutait guère combien il était près de la vérité, cligna de l’œil d’un air fin.
— Ne lui dites pas cela, au moins ; racontez plutôt que je déteste l’hôtel et que vous ne connaissez personne dans la ville chez qui je puisse être mieux logé que chez elle.
— Et que dira-t-on de mon hospitalité, quand on saura que je ne vous ai pas retenu chez moi ?
— Je l’ignore ; on dira des choses désagréables peut-être, mais je pense que vous êtes de force à les supporter.
— Bon ! si vous persistez dans vos intentions, nous allons voir ce qu’il y a à faire.
Il arrêta sa voiture devant une jolie maisonnette blanche et sauta à terre.
— C’est ici que cette dame habite, dit-il ; entrons.
Regardant les fenêtres, toutes fermées sauf deux donnant sur une véranda, je pensai que si Mme Belden cachait chez elle quelqu’un dont elle ne voulait pas révéler la présence, il serait à craindre qu’elle ne refusât de me loger, malgré les recommandations les plus chaudes.
Je suivis mon ami le long du petit sentier bordé de gazon qui conduisait à la principale porte d’entrée. Il sonna.
— Elle n’a pas de domestique, dit-il ; par conséquent, elle viendra ouvrir en personne.
J’avais eu à peine le temps de remarquer que les rideaux de la fenêtre à ma gauche étaient retombés brusquement, lorsqu’un pas rapide se fit entendre à l’intérieur et que la porte s’ouvrit. Quelle ne fut pas ma surprise en retrouvant la personne que j’avais rencontrée tantôt au bureau de poste, et qui avait caché les lettres qu’elle tenait à la main ! Je la reconnus immédiatement, bien qu’elle eût changé de toilette ; de plus, elle avait dû subir une grosse contrariété, — on le devinait à ses traits agités et à la contrainte de toute sa façon d’être, — mais elle ne se rappela pas m’avoir vu, car elle me lança un regard interrogateur, plein de curiosité.
M. Monell me présenta en disant :
— Voici un de mes amis, mon avocat de New-York.
Elle me fit une petite révérence à l’ancienne mode qui exprimait manifestement le désir de paraître sensible à l’honneur qu’on lui faisait ; mais on sentait qu’un certain trouble l’agitait.
— Nous avons un service à vous demander, fit mon client d’une voix forte et franche, propre à rappeler à l’ordre les pensées distraites de la bonne dame. J’ai souvent entendu parler de votre jolie maison et je voudrais profiter de l’occasion pour la visiter, si vous voulez bien le permettre.
Il fit semblant de ne pas remarquer la contrariété que causait sa proposition, et il pénétra dans un petit salon, à gauche, dont le gai tapis rouge et les murs ornés de tableaux nous offraient une vue agréable à travers la porte d’entrée, à demi ouverte.
En voyant sa petite propriété ainsi envahie, Mme Belden fit bon visage contre mauvaise fortune ; elle nous pressa d’entrer et s’adonna tout entière aux devoirs de l’hospitalité. Quant à M. Monell, il s’épanouissait littéralement dans ses efforts pour se rendre agréable, et je ne pus m’empêcher de rire à toutes ses facéties, quoique je fusse plein d’inquiétude au sujet du succès de notre visite. Mme Belden devenait de plus en plus aimable et prenait part à la conversation avec une aisance très étonnante quand on songeait à sa position modeste. Au reste, je m’aperçus bientôt qu’elle n’était point une femme ordinaire. Il y avait en effet dans ses paroles et dans ses manières un raffinement qui, combiné avec son air doux et maternel, me plaisait infiniment. Jamais je n’aurais soupçonné cette femme d’hypocrisie si je n’avais saisi son expression d’hésitation lorsque M. Monell avait abordé l’objet de notre visite.
Elle me regarda d’un air perçant et répondit :
— Vraiment, je ne sais que faire ; j’aurais été très heureuse de vous recevoir, mais depuis quelque temps je ne prends plus de locataires, et je crains que monsieur ne se trouve pas bien chez moi. Enfin je vous prie de m’excuser.
— Mais il sera inutile de vous excuser, riposta M. Monell en lançant un regard d’admiration tout autour de l’appartement. Comment ! lorsque vous nous avez fait entrer dans une chambre si agréable et si bien meublée, vous voudriez renvoyer mon pauvre ami qui vous demande de lui accorder l’honneur de passer une seule nuit au milieu de ce bien-être charmant ! Je vous connais trop pour vous croire capable d’un tel procédé.
— Vous êtes très bon, commence-t-elle, tandis que ses yeux exprimaient tout le plaisir que ces louanges lui causaient ; malheureusement, je n’ai pas de chambre prête. Je viens de faire nettoyer la maison et tout est sens dessus dessous. Mais Mme Wright, là, en face…
— Mon jeune ami restera ici, interrompit M. Monell d’un ton d’autorité enjouée. Pour certaines raisons, je ne puis à mon grand regret lui offrir moi-même un asile, mais je le regretterais moins si je le laissais aux soins de la meilleure ménagère de tout R…
Elle eut encore un moment d’hésitation, puis murmura :
— On ne m’a jamais reproché un manque d’hospitalité ; mais tout est dans un tel désordre !… À quelle heure désirez-vous venir ? me demanda-t-elle tout à coup.
— J’avais espéré m’installer ici dès à présent, répondis-je, car j’ai quelques lettres urgentes à écrire.
Au mot « lettres », sa main se porta instinctivement à sa poche, mais elle répliqua sans émotion apparente :
— Eh bien ! restez, si vous pouvez vous accommoder de ce que j’ai à vous offrir. Je ne veux pas refuser à M. Monell ce qu’il lui plaît d’appeler un service.
Elle devint alors aussi aimable qu’elle avait paru contrainte ; elle me sourit gracieusement et accompagna M. Monell jusqu’à sa voiture, afin de faire prendre ma valise et d’écouter encore — ce qu’elle aimait tant ! — les compliments qu’il lui prodiguait plus que jamais.
— Je vais faire préparer rapidement votre chambre, me dit-elle lorsque nous fûmes seuls. En attendant, faites ici comme chez vous ; si vous avez besoin d’écrire, vous trouverez tout ce qu’il faut dans ce secrétaire.
Elle roula une table à écrire auprès de mon fauteuil et montra un tel empressement à pourvoir à tous mes besoins, à prévenir mes moindres désirs, que j’éprouvais un sentiment d’embarras voisin de la honte en songeant aux motifs qui, en quelque sorte, m’avaient fait envahir sa maison.
— Merci, madame, mais j’ai tout ce qu’il faut pour écrire, dis-je en ouvrant le sac de voyage qui ne me quittait jamais.
Elle sortit ; je l’entendis traverser le vestibule, monter quelques marches, s’arrêter, continuer de nouveau, s’arrêter encore, puis marcher.
J’étais seul au premier étage !