Partie 3 · II
Je commençai par faire le tour de ma chambre.
Je l’ai déjà dit, c’était une pièce agréable, bien meublée, qui donnait une impression de gaieté et de bien-être. Un tapis cramoisi couvrait le parquet ; des tableaux ornaient les murs ; une vieille épinette était dans un coin, et au centre se trouvait une table recouverte d’un tapis aux couleurs éclatantes, sur laquelle étaient étalés divers bibelots n’ayant pas grande valeur peut-être, mais jolis à l’œil. Au reste, ces objets attirèrent peu mon attention dans l’inspection que je fis de mon nouveau domaine. C’est dans l’aspect général du tout que je cherchai à découvrir des indications sur le caractère, la disposition et les antécédents de la femme à qui j’avais affaire. C’est pour cela que j’étudiai les photographies qui étaient placées sur la cheminée, les livres de la bibliothèque et les morceaux de musique rangés dans un casier ; je cherchai dans tout cela un indice de la présence d’une personne telle que Hannah.
La bibliothèque se composait de quelques livres bien choisis de poésie, d’histoire et de récits divers qui expliquaient la culture intellectuelle dont Mme Belden faisait preuve dans sa conversation. J’ouvris un volume de Byron qui évidemment avait été souvent feuilleté ; beaucoup de passages en étaient soulignés, mais rien n’y indiquait que sa propriétaire fût portée vers de tendres émotions. Je me retournai ensuite du côté de l’épinette. Elle était fermée, recouverte d’un tapis sur lequel se trouvaient des livres de psaumes, un panier de reinettes grises et un tricot inachevé.
Je m’arrêtai ensuite à une fenêtre donnant sur une petite cour ; tout près étaient placés un fauteuil à bascule et une petite table à ouvrage. Tout à coup, j’aperçus une ligne de lettres écrites avec un diamant sur un des carreaux ; des lettres avaient évidemment une signification quelconque, mais je ne réussis pas à la découvrir. Sans y attacher autrement d’importance, je fouillai une corbeille remplie de diverses sortes d’ouvrages à l’aiguille. J’y découvris une paire de bas qui étaient beaucoup trop grands et en trop mauvais état pour appartenir à Mme Belden ; je m’en emparai et les examinai attentivement pour voir s’ils étaient marqués. Les lettres H. C. y étaient distinctement brodées ! Je les remis en place avec un gros soupir de soulagement ; et de nouveau les lettres gravées sur la fenêtre attirèrent mon attention. Elles formaient les mots suivants :
Gnirevalc yram
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Inconsciemment, je me mis à lire à rebours — faites-en autant et vous jugerez de ma surprise ! — Mary Clavering ! Tout joyeux de ma découverte, je m’assis au bureau afin d’écrire mes lettres, et je venais à peine de terminer lorsque Mme Belden entra et me dit que le souper était servi.
— Quant à votre chambre, ajouta-t-elle, j’ai fait arranger la mienne pour vous, pensant qu’il vous serait plus agréable d’être logé au premier.
Quoique je vive d’une façon fort primitive, me dit-elle en me conduisant à la salle à manger, cependant j’aime mes aises et cela me fait plaisir quand les autres se trouvent bien chez moi.
— Il me semble que vous y réussissez à merveille, répondis-je en lançant un regard approbateur vers la table bien garnie.
Elle sourit, et je sentis que j’avais découvert son côté faible ; elle aimait les compliments, c’était certain.
Oublierai-je jamais ce souper ? J’étais honteux de conserver des soupçons contre cette femme. Oublierai-je jamais non plus mon émotion en m’apercevant à la longue que quelque chose l’obsédait, et qu’elle brûlait et en même temps qu’elle tremblait de m’en faire part ? Oublierai-je le tressaillement que lui causa un chat qui sauta de la fenêtre de la cuisine sur la petite pelouse en arrière de la maison ? Oublierai-je le battement de mon cœur quand j’entendis — ou crus entendre — le parquet craquer au-dessus de nos têtes ?
Nous étions dans une petite pièce longue et étroite, communiquant d’un côté avec le palier, de l’autre avec la chambre à coucher qui m’était destinée.
— Vous demeurez seule dans cette maison et vous n’avez pas peur ? demandai-je à Mme Belden. N’y a-t-il pas des maraudeurs, des vagabonds, qu’une femme isolée comme vous l’êtes pourrait craindre sans fausse honte ?
— Personne ne me fera du mal, répondit-elle, car tous ceux qui frappent à ma porte, me demandant du pain ou un abri, n’y ont jamais frappé en vain.
— Je pense qu’étant si près d’un chemin de fer vous devez être envahie par des vauriens dont le métier est de mendier ?
— Je ne puis pas les renvoyer, fit-elle. Mon seul luxe à moi, c’est de nourrir les pauvres.
— Mais les fainéants, les vagabonds, qui ne veulent ni travailler ni laisser travailler les autres ?
— Qu’importe ! Ce sont des pauvres.
Je me levai de table, songeant, en effet, que c’était bien là une femme capable d’abriter une malheureuse, mêlée malgré elle à un crime, et je pensai aussi que si Hannah était réellement cachée dans la maison, elle lui porterait bientôt à manger. Je regardai les plats encore sur la table, et je me promis de vérifier plus tard s’ils restaient intacts.
— Je vais fumer un cigare sous la véranda, dis-je, et j’espère que vous voudrez bien me tenir compagnie, si vous n’avez rien de mieux à faire.
— Merci, dit-elle avec un empressement visible. Mais il est inutile de sortir si vous n’en avez pas envie. Je ne crains pas l’odeur du tabac.
— Je préfère la véranda ; un peu d’air me sera agréable après dîner.
Àvrai dire, j’étais inquiet de M. Pourquoi. Le moindre indice de sa présence m’aurait fait le plus grand plaisir. Je me promenai en vain de long en large, je n’entendis point ce petit rire singulier que j’espérais percevoir venant de quelque coin obscur. Où était-il donc allé ?
En allant chercher un verre d’eau à la cuisine, je vis Mme Belden descendre l’escalier et poser sur la table une assiette vide. Elle vint me rejoindre et, après beaucoup d’hésitation, elle entama la conversation, tout en faisant marcher ses aiguilles à tricoter avec une agilité fiévreuse.
— Vous êtes avocat, n’est-ce pas ?
— Oui, madame.
— Alors, auriez-vous l’obligeance de me donner quelques conseils ? À dire la vérité, je me trouve dans une situation singulière et je ne sais comment en sortir ; cependant il faut que je prenne un parti sans tarder. Je voudrais tout vous raconter. Le permettez-vous ?
— Certainement ; je serai très heureux de vous donner tous les conseils possibles.
Elle soupira bruyamment comme si elle était soulagée, mais son front resta assombri.
— Cela peut s’expliquer en peu de mots. J’ai entre les mains un paquet de lettres que deux dames m’ont confié ; il a été entendu que je ne devais ni les renvoyer ni les détruire sans un avis formel des deux parties donné soit en personne, soit par écrit. Ces lettres sont donc restées en ma possession jusqu’à ce moment, et je ne devais les remettre à qui que ce soit.
— C’est facile à comprendre, répondis-je en la voyant s’arrêter.
— Mais une de ces dames — la plus intéressée dans l’affaire — vient de me faire savoir que, pour certaines raisons, sa sécurité personnelle dépendait de la destruction immédiate des papiers dont il s’agit.
— Et vous voulez savoir quel est votre devoir en cette occasion ?
— Précisément, murmura-t-elle.
Je me levai ; malgré moi, un flot de suppositions m’assiégèrent ; je dis enfin :
— Mon avis est que vous devez conserver, quoi qu’il arrive, tous ces documents jusqu’à ce que vous soyez délivrée de votre garde par l’ordre écrit et signé des deux dames, ou par elles-mêmes en personne.
— Est-ce votre conseil comme avocat ?
— Oui, comme avocat et aussi comme homme. Vous n’avez pas le choix, puisque vous vous êtes engagée à ne rendre ces papiers qu’aux deux parties ; en agissant autrement, vous manqueriez à votre parole. Des chagrins et des ennuis pouvant résulter de la restitution de ce dépôt ne vous relèvent pas de votre promesse. En outre, qui vous dit que les raisons invoquées par une seule de ces dames soient les vraies ? Ne pourriez-vous faire un mal plus grand encore en détruisant ce que toutes deux regardent évidemment comme ayant une grande valeur, qu’en conservant intacts, selon le pacte convenu, les documents qui vous ont été confiés ?
— Mais les circonstances ne peuvent-elles pas tout changer ? Il me semble que je dois surtout respecter les volontés de celle qui est la plus intéressée dans l’affaire, cela d’autant plus qu’il existe un refroidissement de relations entre ces deux dames et que je doute que l’on obtienne jamais le consentement de l’autre.
— Pardon ! deux torts ne sauraient faire un droit ; il n’est pas possible de faire un acte de justice en commettant d’autre part une injustice. Il faut conserver ces documents, madame Belden.
Elle baissa tristement la tête ; elle aurait voulu, c’était visible, contenter la personne intéressée.
— La loi est dure, dit-elle, bien, bien dure !
— Ce n’est pas seulement la loi qui vous oblige, repris-je, mais le simple devoir. Renversons le cas : supposez que le bonheur et l’honneur de l’autre personne dépendent de l’existence de ces papiers, qu’auriez-vous alors à faire ?
— Mais…
— Un contrat est un contrat ; on ne peut s’y soustraire et vous êtes forcée, l’ayant accepté sur l’honneur, d’en remplir exactement toutes les clauses. Ce serait manquer à la foi donnée de renvoyer ou de détruire ces papiers sans le consentement mutuel qui a été stipulé.
Son visage s’assombrit.
— Vous avez raison sans doute, fit-elle.
Et elle devint silencieuse.
Je la guettais du regard :
— Si j’étais M. Gryce, pensai-je, ou seulement M. Pourquoi, je ne quitterais pas ce fauteuil avant d’avoir examiné cette affaire à fond, d’avoir appris qui sont les personnes intéressées et où sont cachés ces documents qui paraissent être d’une importance capitale.
Mais, n’étant ni l’un ni l’autre, je ne pouvais que faire causer mon interlocutrice dans l’espoir de saisir une parole qui serait un trait de lumière, et j’allais lui poser une question quand mon attention fut attirée par la figure d’une femme qui sortait par la porte de derrière de la maison voisine. Son apparence peu soignée et ses habits en loques en faisaient le type parfait de ces vagabonds dont nous avions parlé à dîner. Elle rongeait une croûte de pain qu’elle jeta en arrivant dans la rue et prit lentement le sentier menant à la maison où nous nous trouvions ; sa robe malpropre et déchirée flottait au gré de la bise aigre du printemps, laissant voir des souliers usés et éculés, tout rougis par la boue des grands chemins.
— Voilà une cliente, dis-je, qui vous intéressera.
Mme Belden eut l’air de sortir d’un rêve ; elle se leva et regarda avec une profonde compassion la malheureuse créature.
— Pauvre femme ! murmura-t-elle. En voilà une qui a besoin de charité. Mais je ne puis ce soir faire autre chose pour elle que de lui donner un bon souper.
La mendiant s’arrêta à la grille ; Mme Belden lui dit de faire le tour jusqu’à la porte de la cuisine. Un instant après, j’entendis une voix rauque dire un « Dieu vous bénisse ! » motivé évidemment par toutes les bonnes choses que Mme Belden s’empressait de placer devant elle.
Mais elle ne désirait pas manger seulement, et je l’entendis supplier qu’on lui accordât un abri pour la nuit.
— La grange, madame, disait-elle, ou le bûcher ; n’importe où, pourvu que je ne sois pas à la merci du vent.
Puis elle raconta une si longue et si poignante histoire de maladie et de détresse que je ne fus nullement surpris lorsque Mme Belden vint me dire qu’elle ne saurait résister à tant de misère et qu’elle avait autorisé la pauvre femme à coucher près du feu de la cuisine.
— Elle a le regard franc et honnête et, vous le savez, la charité est mon seul luxe, ajouta-t-elle.
Cet incident mit fin à notre entretien. Mme Belden monta chez elle et je restai seul à réfléchir sur ce que j’avais appris et sur ce que je devais faire. Quelques minutes plus tard, je l’entendis descendre à pas de loup et sortir par la grande porte. Je saisis mon chapeau et la suivis à la hâte. Elle remonta la grande rue ; je crus d’abord qu’elle se rendait chez un voisin, ou même à l’hôtel, mais son pas ferme et rapide me prouva qu’elle avait un but plus éloigné. Nous dépassâmes ainsi l’hôtel et ses dépendances, même la petite maison d’école, qui était le dernier bâtiment de ce côté-ci du village, et nous arrivâmes en pleine campagne. Où allions-nous ?
Devant moi, je voyais toujours sa silhouette devenant de moins en moins distincte dans l’obscurité de la nuit ; je suivais, marchant sur le gazon, pour étouffer le bruit de mes pas. Nous arrivâmes enfin sur un pont que je l’entendis traverser, puis, plus rien. Il était évident qu’elle s’était arrêtée et prêtait l’oreille ; il ne fallait à aucun prix que je m’arrêtasse aussi. Dissimulant ma figure le mieux possible, et contrefaisant ma façon de marcher, je la dépassai lentement comme en flânant. Mais, arrivé à une certaine distance, je m’arrêtai et revins sur mes pas en guettant vivement son approche. J’étais de nouveau sur le pont ; elle avait disparu !
Convaincu qu’elle avait deviné le motif de mon séjour dans sa maison et qu’elle cherchait à m’éloigner afin de favoriser la fuite de Hannah, je pressais le pas pour rentrer quand un son étrange attira mon attention.
Il venait du bord de la petite rivière qui coulait sous le pont et ressemblait au grincement d’une porte tournant sur des gonds rouillés.
Sautant par-dessus une haie, je m’élançai, à travers le champ en pente, dans la direction d’où ce bruit était venu. Comme il faisait tout à fait nuit, j’avais avec lenteur, lorsqu’un éclair qui illumina subitement le paysage me fit découvrir une sorte de grange délabrée. Je jugeai d’après le bruit de l’eau qu’elle était située tout près de la rivière et j’hésitais à m’approcher davantage lorsque, tout à coup, j’entendis respirer fortement auprès de moi ; puis, ce fut un bruit de pas sur des planches. Une petite flamme bleue éclaira l’intérieur de la grange, et je vis, en face, à travers la porte à moitié arrachée, Mme Belden, une petite bougie à la main, considérant les quatre murs qui l’entouraient. Elle regarda tour à tour le toit, si délabré qu’il laissait voir le ciel à maints endroits, puis le plancher, en plus mauvais état encore ; finalement, elle tira de dessous son châle une petite boîte en fer et la plaça par terre à ses pieds. Cette boîte me fit deviner immédiatement dans quel but elle était sortie : elle allait cacher là ce qu’elle n’osait pas détruire. Je voulus m’approcher, mais la bougie s’éteignit. Elle la ralluma et je pensai alors qu’il vaudrait mieux, afin de ne pas éveiller ses soupçons, attendre son départ avant d’essayer de mettre à exécution mon projet de m’assurer de la cassette.
Je me cachai tout près de la grange, au risque d’être découvert à cause des éclairs qui se succédaient sans interruption. Les minutes s’écoulèrent avec des alternatives d’obscurité profonde et de lueurs rapides ; mais Mme Belden ne partait pas ; j’étais sur le point de quitter ma cachette quand elle apparut de nouveau et se dirigea à pas chancelants vers le pont. Lorsqu’elle fut à une certaine distance, je m’aventurai dans la grange. Je fis prendre une allumette ; la lumière était bien faible, et elle s’éteignit avant que je me fusse rendu compte de l’endroit où il fallait commencer mes recherches. Puis je songeai aux difficultés de ma tâche. Il était probable qu’avant de quitter la maison, Mme Belden avait décidé d’avance le point précis où elle cacherait son trésor, mais je n’avais aucun indice pour me guider ; je ne pouvais que gaspiller des allumettes ! Une douzaine s’étaient déjà éteintes que je n’avais fait encore aucun progrès ; je saisis la dernière et je vis qu’une planche du parquet vermoulu faisait saillie sur les autres. Une seule allumette ! et il fallait déterminer la planche, examiner l’espace qu’elle recouvrait et extraire la cassette si elle s’y trouvait.
Afin de ne pas prodiguer mes ressources, je me mis à genoux en tâtant la planche qui, à ma grande joie, ne tenait guère. Après un effort, je réussis à l’arracher ; je frottai ensuite mon unique allumette, je regardai dans le trou et j’aperçus quelque chose ; mais était-ce une pierre, ou une boîte ? J’étendis la main, l’allumette s’éteignit. Je plongeai dans l’ouverture et, une seconde plus tard, l’objet de ma convoitise se trouvait entre mes mains. C’était la cassette.
Ravi du résultat, je me hâtai de partir, désirant arriver à la maison avant Mme Belden. Regagnant le grand chemin, je m’avançai d’un pas pressé. En arrivant à un détour, je me trouvai tout à coup auprès de Mme Belden, arrêtée au milieu du sentier, et regardant derrière elle. Un peu confus, je passai rapidement, m’attendant à ce qu’elle m’adressât la parole. Mais elle ne dit rien, ne fit pas un mouvement, et je crois encore aujourd’hui qu’elle ne me vit ni ne m’entendit. Très étonné et voulant savoir ce qui pouvait la tenir là, immobile et inconsciente, je me retournai. La grange était en feu !
La pensée me vint tout de suite que c’était là mon œuvre ; peut-être avais-je laissé tomber une allumette à moitié éteinte sur quelque substance inflammable.
Je restais épouvanté de ce spectacle, tandis que de grandes flammes rouges s’élevaient avec violence et que les nuages et la petite rivière devenaient de plus en plus brillants et lumineux. J’avais oublié, fasciné par l’horrible beauté de la scène, jusqu’à la présence de Mme Belden, lorsqu’un sanglot étouffé me rappela à la réalité. Prêtant l’oreille, je l’entendis dire comme dans un rêve : « Enfin ! Je n’ai pas mis le feu avec intention ; » — et puis, plus bas, d’un ton qui dénotait une certaine satisfaction : « En somme, tout va bien. Les papiers sont détruits à tout jamais, et miss Mary sera contente sans qu’il y ait eu de la faute de personne. »
Je ne m’attardai pas à en écouter davantage. Si telle était sa conclusion, elle ne devait certainement pas demeurer longtemps là, d’autant plus qu’un bruit de cris et de pas annonçait l’arrivée sur le lieu du sinistre de tous les gamins du village.
En rentrant, mon premier soin fut de m’assurer qu’il n’était rien arrivé d’insolite pendant mon absence, car j’avais commis une grosse imprudence en laissant la maison à la merci de la mendiante. Rassuré à cet égard, je me retirai dans ma chambre pour regarder la cassette. C’était un joli petit coffre en fer, fermé à clef. Convaincu, d’après le poids, qu’il ne contenait pas autre chose que les documents dont m’avait parlé Mme Belden, je le cachai sous mon lit et me rendis au salon où j’avais eu à peine le temps de m’asseoir et de prendre un livre, quand mon hôtesse y entra à son tour.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle en ôtant son chapeau et en découvrant son visage tout animé par la course rapide qu’elle venait de faire, mais aussi avec un ton dégagé de tout souci, mon Dieu ! quelle nuit ! Les éclairs sont terribles ; il y a un incendie tout près d’ici ; le temps est affreux. J’espère que vous ne vous êtes pas trop ennuyé en mon absence. J’avais une course à faire qui m’a retenue plus longtemps que je ne pensais, ajouta-t-elle en me lançant un regard scrutateur.
Je fis une réponse quelconque, et elle quitta le salon pour fermer la maison et mettre les verrous.
J’attendis son retour, mais ce fut inutilement ; elle s’était retirée chez elle, sans doute dans la crainte de se trahir. J’en éprouvai une vive satisfaction, car je me sentais incapable de supporter d’autres émotions ce soir-là ; aussitôt l’orage passé, j’allai me mettre au lit.