‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 29 sur 39 · Partie 3 · III

Partie 3 · III

— Monsieur Raymond !

La voix était basse et pressante, elle parvint à mes oreilles à travers un rêve et m’éveilla. Je levai la tête.

Àla clarté du jour qui commençait à poindre, j’aperçus vaguement, debout auprès de la porte ouverte menant à la salle à manger, la piteuse figure de la mendiante de la veille au soir. Inquiet et mécontent, j’allais lui donner l’ordre de sortir lorsque, à ma profonde stupeur, elle sortit de sa poche un foulard rouge. C’était M. Pourquoi !

— Lisez ceci, me dit-il en s’approchant rapidement et en me glissant un morceau de papier dans la main.

Puis il quitta la chambre en refermant la porte.

Fort intrigué, je sautai à bas du lit et, grâce à la lumière croissante du jour, je réussis à déchiffrer les lignes suivantes, écrites au crayon :

« Elle est ici ; je l’ai vue, dans la chambre marquée d’une croix sur le plan ci-joint. Attendez jusqu’à huit heures, puis montez chez elle. Je trouverai un moyen quelconque pour éloigner Mme Belden de la maison. »

Plus bas était dessiné le plan de l’étage supérieur.

Donc Hannah habitait bien la petite chambre de derrière, au-dessus de la salle à manger, et je ne m’étais pas trompé la veille en croyant entendre des pas au second étage. Soulagé et, en même temps, très ému à l’idée de voir bientôt face à face celle qui — j’avais toute raison de le supposer — possédait le terrible secret de l’assassinat de M. Leavenworth, je m’étais recouché dans l’espoir de reposer encore une heure. Mais autant aurait valu essayer de dormir le doigt sur la détente d’un revolver, en attendant l’approche de l’ennemi ! Je me mis à écouter les bruits qui commençaient à se produire dans la maison et dans le voisinage.

Comme M. Pourquoi avait refermé la porte, c’est à peine si j’avais entendu Mme Belden descendre l’escalier ; mais son exclamation de surprise lorsque, arrivant à la cuisine, elle s’aperçut que la mendiante était partie et que la porte de derrière était grande ouverte, arriva clairement jusqu’à mes oreilles et, pendant un instant, je me demandai si M. Pourquoi avait agi sagement en décampant avec aussi peu de cérémonie.

Mais il n’avait pas inutilement étudié le caractère de Mme Belden, car, pendant qu’elle préparait le déjeuner dans la pièce à côté, je l’entendis murmurer :

— Pauvre créature ! Elle a vécu si longtemps dans les champs et sur les grands chemins qu’elle n’a pu supporter, sans doute, d’être enfermée entre quatre murs pendant toute une nuit.

Après le déjeuner, qui me paraissait interminable, je me trouvai libre de rentrer dans ma chambre et d’attendre le moment de l’entrevue si désirée. Les minutes s’écoulèrent lentement ; huit heures sonnèrent ; au dernier coup, on frappa brusquement à la porte de derrière et un petit gamin se précipita dans la cuisine, en criant de toute la force de ses poumons :

— Papa a une attaque, madame Belden. Venez, venez vite ! papa a une attaque !

Je m’élançai vers la cuisine et trouvai Mme Belden sur le seuil.

— Un pauvre bûcheron qui demeure au bout de la rue vient d’avoir une attaque d’apoplexie, fit-elle, et on m’envoie chercher. Auriez-vous la bonté de garder la maison pendant mon absence ? Je resterai dehors le moins longtemps possible.

Sans attendre ma réponse, elle prit un châle, s’en entoura la tête et suivit dans la rue le petit garçon.

Il s’écoula quelques secondes avant que j’eusse rassemblé le courage nécessaire pour accomplir ma tâche ; mais, une fois dans l’escalier, la terreur qui m’écrasait disparut, et ce fut avec une sorte de curiosité agressive que j’ouvris, plus violemment qu’il n’était nécessaire, la porte qui se trouvait en haut de l’escalier.

J’étais dans une vaste chambre à coucher, évidemment celle occupée la veille par Mme Belden. Je m’arrêtai à peine à remarquer que, d’après certains indices, elle avait dû passer une nuit sans sommeil, et je m’approchai d’une porte communiquant avec la chambre marquée d’une croix sur le plan dessiné par M. Pourquoi.

Je m’arrêtai et prêtai l’oreille. Rien ne bougeait. Soulevant le loquet, j’essayai d’entrer ; la porte était fermée à clef. Je me penchai vers le trou de la serrure. Pas un son ; un silence de mort. Irrésolu et effrayé à la fois, je regardai autour de moi en me demandant ce qu’il fallait faire. Tout à coup je me rappelai que, d’après le plan de M. Pourquoi, une autre porte donnait accès aussi à cette chambre par l’autre côté du vestibule. Je me hâtai de faire le tour et je tentai également d’ouvrir. Mais cette deuxième entrée était encore fermée à clef. Convaincu qu’il ne me restait plus aucun moyen que la force, j’élevai la voix, j’appelai la jeune fille par son nom, en lui ordonnant d’ouvrir. Pas de réponse. Je fis alors sévèrement :

— Hannah Chester, vous êtes découverte. Si vous n’ouvrez pas, nous serons obligés d’enfoncer la porte. Évitez-nous cette peine et ouvrez immédiatement.

Toujours pas de réponse !

Reculant d’un pas, je me jetai de tout mon poids contre la porte. Elle craqua d’une façon sinistre, mais ne céda pas. Après m’être assuré une fois de plus que rien ne bougeait à l’intérieur, j’appuyai de toutes mes forces ; la porte se détacha des gonds : je pénétrai dans une chambre si froide, si obscure, que je dus faire appel à tout mon courage avant d’oser regarder autour de moi. Un instant après, j’aperçus le pâle et joli visage de la jeune Irlandaise, couchée au milieu des draps d’un lit à moitié défait, placé le long du mur. Peu à peu une terreur mortelle me saisit ; je regardai plus attentivement la forme silencieuse étendue sous l’édredon dans un repos de marbre. Je me demandais si le sommeil pouvait vraiment tant ressembler à la mort, mais je ne doutais pas un instant que la femme qui était là ne fût plongée dans un profond sommeil ; en outre, il y avait dans la chambre tant de preuves de vie ! Ses vêtements étaient encore par terre tels qu’ils étaient tombés, et une assiette remplie d’un des mets du déjeuner était placée sur une chaise auprès de la porte.

Tout indiquait une robuste santé et une parfaite indifférence du lendemain. Mais la pâleur livide du front, le ton vitreux des yeux à demi ouverts, l’immobilité du bras en partie dehors, en partie sous la couverture, tous ces symptômes étaient de nature à inspirer l’épouvante. Je m’armai de courage et je soulevai la main, marquée d’une cicatrice ; je voulus parler, crier, faire quelque chose, n’importe quoi, pour éveiller la femme. Mais le seul contact de cette main me fit tressaillir d’une horreur indicible. Elle était raide et froide comme la glace ! Je la laissai tomber ; dans mon agitation, je me reculai et regardai le visage de la jeune fille de nouveau. Je me penchai tout près des lèvres. Pas un souffle, pas un mouvement ! Pénétré d’horreur jusqu’à la moelle des os, je fis un dernier essai. Soulevant les draps, je posai la main sur le cœur de Hannah. Ce cœur ne battait plus !

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