‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 30 sur 39 · Partie 3 · IV

Partie 3 · IV

Je ne crois pas avoir crié au secours, mais je fus atterré par le terrible choc de cette découverte au moment même où j’atteignais mon but. Le succès de mes projets dépendait du témoignage de cette femme. Je restais là à contempler le calme visage de cette morte souriant dans son repos comme si la fin dernière lui avait été plus douce que la vie. Mais, si éloquente que fût cette expression, les causes et les conséquences de cette mort étaient de trop grande importance pour permettre à l’esprit de s’attarder au côté pathétique de la scène. Hannah, la revenante, disparaissait devant Hannah, le témoin.

Ce visage m’attirait ; je me penchai vers elle, me demandant si elle était bien morte et si le secours d’un médecin ne serait pas encore utile. Mais plus je l’examinais, plus je me rendais compte que la mort remontait déjà à plusieurs heures, et cette certitude me fit — et me fera — toujours regretter de n’avoir pas tenté de pénétrer la veille auprès de la malheureuse, car j’aurais peut-être pu empêcher ainsi sa destinée de s’accomplir. La situation était critique ; je passai un instant dans la chambre à côté, j’ouvris la fenêtre et j’attachai à la persienne le foulard rouge que j’avais eu la précaution d’apporter !

Une minute plus tard, un jeune homme que je supposai être M. Pourquoi — quoiqu’il ne lui ressemblât nullement ni par les habits ni par le visage — sortit de chez l’étameur en face et s’approcha de la maison.

Il me lança un rapide regard et j’allai l’attendre en haut de l’escalier.

— Eh bien ? fit-il à voix basse, aussitôt qu’il fut entré. L’avez-vous vue ?

— Oui, je l’ai vue, répondis-je avec tristesse.

Il monta vivement.

— Et elle a avoué ?

— Non ; je ne lui ai pas parlé.

Le son de ma voix et ma façon d’être l’inquiétèrent visiblement ; je le fis entrer dans la chambre de Mme Belden et lui dis :

— Ce matin, lorsque vous êtes venu m’informer que vous aviez vu cette fille et qu’elle habitait telle chambre où je pourrais la trouver, que vouliez-vous dire ?

— Mais ce que je vous ai dit.

— Vous êtes allé chez elle ?

— Jusqu’à la porte seulement. Hier soir, pendant que vous et Mme Belden étiez dehors, j’aperçus une lumière ; je me suis traîné jusqu’au bord du toit en pente, et en regardant à travers les vitres je l’ai vue allant et venant dans sa chambre… Mais qu’avez-vous ? s’écria-t-il en voyant l’altération de mes traits.

Je ne pouvais plus me contenir.

— Venez ! répondis-je, venez et voyez par vous-même !

Et, le conduisant à la pièce que je venais de quitter, je lui indiquai du doigt le corps rigide étendu dans le lit.

— Grand Dieu ! s’écria-t-il en tressaillant. Elle n’est pas morte ?

— Si, elle est morte.

Il ne voulait pas me croire.

— Mais c’est impossible ! fit-il. Elle a dû prendre un narcotique et elle n’est que plongée dans un lourd sommeil.

— C’est là le sommeil dont on ne se réveille jamais. Voyez !

Et, soulevant encore une fois la main inerte de Hannah, je la laissai retomber sur le lit.

Il parut convaincu ; son agitation se calma et il se mit à la regarder avec une expression curieuse ; puis, tout à coup, je le vis fouiller tranquillement parmi les vêtements épars sur le parquet.

— Que faites-vous ? demandai-je. Que cherchez-vous ?

— Je cherche un bout de papier d’où je l’ai vue tirer hier soir ce que je croyais être une dose de médecine. Ah ! le voici !

Et il ramassa un morceau de papier caché sous le lit.

— Montrez ? demandai-je avec anxiété.

Il me le remit, et j’aperçus à l’intérieur les traces d’une poudre blanche impalpable.

— Voici qui est important, affirmai-je en pliant soigneusement le papier. S’il reste suffisamment de cette poudre pour prouver que c’est du poison, la cause de la mort de cette pauvre fille sera connue et ce sera un cas de suicide prémédité.

— Je ne le pense pas, reprit M. Pourquoi. Je crois que Hannah n’avait pas plus l’idée de s’empoisonner que moi ; elle avait l’air non seulement heureux, mais gai, et en défaisant le papier elle a eu comme un sourire de triomphe. Si Mme Belden lui avait donné cette poudre en lui faisant croire qu’il s’agissait d’une médecine ?

— Il faudrait d’abord savoir si cette poudre est du poison. Il se peut qu’elle soit morte d’une maladie de cœur.

Il haussa les épaules et me montra le déjeuner intact et la porte enfoncée.

— Oui, répondis-je à ce regard, oui, Mme Belden est venue ici ce matin et elle a fermé la porte à clef en se retirant, mais cela ne prouve que sa parfaite tranquillité.

— Une tranquillité qui n’a pas même été ébranlée à la vue de ce visage livide ?

— Comme elle était très pressée, il est possible qu’elle ne l’ait pas regardée et qu’elle ait tout simplement posé les plats sur la chaise sans s’arrêter.

— Je ne veux rien soupçonner de mal, mais certainement c’est là une bien singulière coïncidence !

Cette réflexion me frappa douloureusement.

— Enfin, dis-je, à quoi bon hasarder tant de suppositions ? Nous avons autre chose à faire. Venez.

Et je m’élançai vers la porte.

— Qu’allez-vous faire ? demanda-t-il. Oubliez-vous que ce n’est là qu’un épisode du grand mystère que nous avons mission d’éclaircir ? Il est de notre devoir de rechercher si la mort de Hannah est aussi le résultat d’un crime.

— C’est l’affaire du coroner.

— Je le sais ; mais du moins pouvons-nous noter tout ce que la chambre contient avant que des personnes étrangères s’y soient introduites. Je suis sûr que M. Gryce, s’il était au courant de ce qui se passe, s’attendrait à cela de notre part.

— Je connais à fond la chambre. Elle est en quelque sorte photographiée tout entière dans mon esprit, et je crains seulement de ne jamais l’oublier !

— Et le cadavre ? Avez-vous bien remarqué sa position et l’arrangement des draps ? Avez-vous observé l’absence de toute trace de lutte ou de frayeur, le repos du visage, la pose naturelle des mains ?

— Oui, oui ; je ne veux plus rien regarder.

— Et les vêtements accrochés, le long du mur ? continua-t-il en indiquant rapidement chaque objet dont il parlait. Voyez-vous ? une robe d’indienne, un châle — pas celui qu’elle portait au moment de sa fuite, — mais un vieux châle noir, appartenant à Mme Belden sans doute. Et cette malle ; ouvrons-la : voici un peu de linge de corps marqué… ah ! voyons cela !… oui, marqué aux initiales de la propriétaire. Mais ces effets ne sont pas assez grands, ils ont été faits pour Hannah, remarquez-le bien, et marqués aux initiales de Mme Belden, afin de dérouter les soupçons. Et puis, tous ces vêtements éparpillés par terre, marqués de la même façon. Ensuite ce… Holà ! regardez ! s’écria-t-il subitement.

Je m’approchai et j’aperçus une cuvette à moitié remplie de papiers brûlés.

— Je l’avais bien vue se pencher sur quelque chose dans ce coin, mais il m’a été impossible de savoir ce que c’était. Après tout, est-ce vraiment un suicide ? Il est évident qu’elle a détruit un papier qu’elle désirait cacher à tout le monde.

— Je ne sais, repris-je, mais je voudrais presque qu’il en fût ainsi.

— Il ne nous reste rien qui puisse nous mettre sur la trace. Quel malheur !

— Il faudra que Mme Belden nous explique cette énigme ! m’écriai-je.

— Très certainement, et complètement, répliqua-t-il. Le secret de l’affaire Leavenworth en dépend. Qui sait ? Le papier était peut-être une confession !

Cette supposition ne paraissait que trop fondée.

— Quoi qu’il en soit, fis-je, il n’y a plus là qu’un tas de cendres. Il faut accepter le fait et en tirer le meilleur parti possible.

— Oui, dit-il en poussant un gros soupir, c’est vrai, mais M. Gryce ne me le pardonnera jamais ! Il dira que j’aurais dû comprendre combien était suspect l’acte d’avaler une soi-disant médecine au moment même d’être découvert.

— Mais elle ignorait qu’elle allait être découverte ; elle ne vous avait pas vu ?

— Nous ignorons ce qu’elle ou Mme Belden a vu. Les femmes sont toujours mystérieuses, et, bien que je me flatte d’être de force à lutter avec la plus fine d’entre elles, j’avoue à ma honte que dans cette affaire-ci je suis absolument joué.

— Enfin, le dernier mot n’est pas encore dit. Qui sait ce qui pourra résulter d’un entretien avec Mme Belden ? À propos, elle va bientôt revenir et il faut que je sois prêt à me rencontrer avec elle. Le tout est de savoir si elle est ou n’est pas au courant de ce drame ; c’est ce que je vais essayer de découvrir. Il est, en somme, possible qu’elle n’en connaisse rien.

Je l’entraînai hors de la chambre en refermant la porte derrière nous, et je le conduisis en bas.

— Il faut envoyer immédiatement une dépêche à M. Gryce, lui dis-je, pour lui faire part de cet incident imprévu.

— Très bien, monsieur, répondit M. Pourquoi en se dirigeant vers la porte.

— Attendez un instant, continuai-je, j’ai encore quelque chose à vous dire. Hier, Mme Belden est allée chercher deux lettres à la poste, l’une dans une grande enveloppe, l’autre dans une petite. Si vous pouviez découvrir le timbre du bureau d’expédition !

M. Pourquoi porta la main à sa poche.

— Je ne crois pas avoir à chercher longtemps d’où vient l’une d’elles. Ciel ! je l’ai perdue !

Et il remonta l’escalier avec précipitation.

Àce moment même, j’entendis grincer la serrure de la porte de la grille.

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