Partie 3 · V
— Mais c’est une mystification ! Personne n’est malade et on s’est indignement moqué de moi, fit une voix irritée.
Et Mme Belden, rouge et haletante, entra dans la pièce où j’étais et se mit à ôter son chapeau.
— Qu’y a-t-il donc ? fit-elle. Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
— Il est arrivé quelque chose de très grave, répondis-je. Pendant votre absence, on a fait une découverte qui risque d’avoir des suites de la plus haute importance.
Àma grande surprise, elle pâlit, puis fondit en larmes.
— Je l’avais deviné, murmura-t-elle ; je savais que le secret ne serait pas gardé si je recevais des locataires. Elle est si remuante ! Mais, ajouta-t-elle d’un air épouvanté, vous ne me dites pas ce qu’on a découvert. Ce n’est peut-être pas ce que je redoute ; il est possible…
Je l’interrompis sans hésiter :
— Je n’essayerai même pas, madame Belden, d’adoucir votre douleur. Au reste, une femme qui, comme vous et malgré les appels pressants de la justice, reçoit et cache dans sa maison un témoin aussi important que l’est Hannah, ne doit guère avoir besoin de grands ménagements quand il s’agit de lui apprendre que ses efforts ont été couronnés de trop de succès, qu’elle a atteint son but, qu’elle a supprimé un témoignage de la plus grande valeur, qu’elle a outragé la loi, et que la femme innocente, qui aurait été certainement sauvée par la déposition d’une certaine personne, restera à jamais compromise désormais aux yeux du monde, sinon dans l’opinion de la justice.
Le regard de Mme Belden, qui ne me quittait pas, s’anima ; puis enfin elle s’écria avec violence :
— Que voulez-vous dire ? Je n’ai rien fait de mal, et je voulais seulement sauver les gens. Je… je… Au fait, qui êtes-vous et de quoi vous mêlez-vous ? En quoi ce que je fais ou ce que je ne fais pas peut-il vous regarder ? Vous vous donnez comme avocat. Venez-vous de la part de Mary Leavenworth, afin de constater comment je remplis ses instructions, et…
— Peu importe, madame, qui je suis et pourquoi je suis venu ici. Cependant, pour donner plus d’autorité à mes paroles, je veux bien vous dire que je ne vous ai pas trompée en ce qui regarde mon nom et ma profession ; il est vrai, en outre, que je suis un ami des demoiselles Leavenworth et que tout ce qui les touche m’intéresse profondément. C’est à cause de cela que je dis qu’Eleonore Leavenworth est irréparablement perdue par la mort de sa servante…
— La mort ? Que voulez-vous dire ? La mort ?
Le geste et l’accent de Mme Belden étaient alors si naturels et si pleins d’horreur qu’il m’était impossible de douter de son ignorance du terrible événement.
— Oui, insistai-je ; la fille que vous avez cachée si bien et si longtemps vous échappe, à vous et à nous tous. Il ne reste que son cadavre, madame Belden !
Jamais je n’oublierai le cri perçant qui accueillit ces paroles.
— C’est impossible ! c’est impossible ! s’écria-t-elle en se précipitant dans l’escalier.
Je n’oublierai pas davantage la scène qui se passa lorsque, debout à côté du lit de la morte, elle se tordait les mains en protestant avec énergie qu’elle ne savait rien de ce qui devait arriver ; que la veille elle avait quitté la pauvre fille alors qu’elle paraissait être de bonne humeur, et qu’elle ne l’avait enfermée à clef que parce que c’était une chose convenue d’avance, chaque fois qu’il y avait du monde à la maison ; que si Hannah était morte d’un mal subit, elle avait dû expirer tranquillement, car elle avait prêté l’oreille plus d’une fois pendant la nuit, craignant que Hannah ne me donnât l’éveil en faisant du bruit.
— Mais vous êtes venue ici ce matin ? lui dis-je.
— Oui, mais je n’ai rien remarqué. J’étais pressée ; j’ai cru qu’elle dormait, j’ai placé son déjeuner à sa portée et je suis partie en fermant la porte à clef comme toujours.
— Il est singulier qu’elle soit morte cette nuit même. Était-elle malade hier ?
— Non, monsieur. Elle était même plus gaie que d’ordinaire. Je ne l’ai jamais crue malade. Si j’avais pu supposer…
— Vous ne l’avez jamais crue malade ? fit soudain une voix. Pourquoi donc vous êtes-vous alors donné tant de mal pour lui faire prendre une médecine hier au soir ?
Et M. Pourquoi apparut.
— Je ne lui ai rien donné, répliqua-t-elle, croyant évidemment que c’était moi qui parlais… N’est-ce pas, Hannah ? n’est-ce pas ma pauvre fille ? continua-t-elle en caressant avec tendresse la main inerte qu’elle gardait entre les siennes.
— En ce cas, comment l’a-t-elle eue et où l’a-t-elle prise, si elle ne la tenait pas de vous ?
Cette fois, elle comprit qu’un étranger était là. Elle se retourna, le regarda avec surprise et dit :
— Je ne sais qui vous êtes, monsieur, mais je puis vous assurer que la pauvre enfant n’avait à sa disposition aucune médecine et qu’elle n’en a pas pris, car je suis sûre qu’elle n’était pas malade hier soir.
— Cependant, je l’ai vue avaler une poudre.
— Vous l’avez vue ! Le monde est fou ou c’est moi qui suis folle. Vous l’avez vue avaler une poudre ? Et comment cela, puisqu’elle est demeurée enfermée depuis vingt-quatre heures dans cette chambre ?
— C’est vrai, madame, mais il n’est pas bien difficile de voir ce qui se passe dans une chambre par une fenêtre mansardée comme celle-ci.
— Ah ! s’écria-t-elle en reculant, il y a un espion chez moi ! Mais je mérite ce qui arrive, car je l’ai enfermée et je ne suis pas venue la voir pendant la nuit. Mais que disiez-vous qu’elle avait avalé ? Un remède ? du poison ?
— Je n’ai pas dit du poison.
— Mais c’est ce que vous vouliez dire. Vous croyez qu’elle s’est empoisonnée et que j’y suis pour quelque chose.
— Non, monsieur ne croit pas cela, observai-je. Il dit seulement qu’il a vu Hannah avaler quelque chose qui serait la cause de sa mort, et il vous demande où elle aurait pu se procurer la drogue dont il s’agit.
— Comment voulez-vous que je le sache ? Tout ce que je puis dire, c’est que je ne lui ai rien donné.
Je ne pouvais m’empêcher de la croire et je ne désirais pas prolonger cette scène, d’autant plus que chaque instant retardait les démarches actives que nous devions faire.
Après avoir fait signe à M. Pourquoi d’aller au télégraphe, je voulus emmener Mme Belden ; mais elle résista et se rassit en disant :
— Je ne la quitterai plus ; ne me le demandez pas. Ma place est ici et j’y resterai.
Mais M. Pourquoi, qui paraissait s’obstiner pour la première fois, nous regardait tous deux d’un air sévère et ne bougeait pas, malgré mes injonctions de se hâter de télégraphier à M. Gryce.
— Je ne quitterai pas la chambre aussi longtemps que cette femme y restera, fit-elle, et à moins que vous ne vous engagiez à la surveiller à ma place, je ne quitterai même pas la maison.
Très surpris, je lui dis à l’oreille :
— Vos soupçons vous font dépasser la mesure. Rien ne justifierait une telle façon d’agir ; au reste, elle ne peut faire aucun mal ici. Quoi qu’il en soit, je vous promets de la surveiller, si cela peut vous tranquilliser.
— Je ne tiens pas à ce qu’on la surveille ici ; il faut que ce soit en bas. Emmenez-la, car je ne pourrai partir aussi longtemps qu’elle ne sera pas descendue.
— N’auriez-vous pas trop de prétentions à vouloir commander.
— C’est possible ; je n’en sais rien. Mais dans l’affirmative, ce serait parce que j’ai dans ma poche quelque chose qui autorise ma conduite.
— Ouest-ce donc ? Une lettre ?
— Oui.
Très agité à mon tour, j’avançai la main.
— Montrez, fis-je.
— Pas avant que cette femme ait quitté la chambre.
En voyant qu’il était inébranlable, je revins auprès de Mme Belden.
— Je vous en supplie, lui dis-je, venez avec moi ! Cette mort n’est pas une mort naturelle, et il faut que nous fassions venir le coroner. Il vaut mieux descendre.
— Que m’importe ! C’est un de mes voisins, et cela ne saurait m’empêcher de veiller la pauvre enfant jusqu’à son arrivée.
— Mme Belden, repris-je, vous êtes la seule personne ayant eu connaissance de la présence de cette fille sous votre toit, et il est plus prudent de ne pas éveiller les soupçons en restant plus longtemps qu’il ne faut auprès de son cadavre.
— Est-ce que mon abandon d’aujourd’hui serait la meilleure garantie de mes bonnes intentions dans le passé ?
— Ce n’est pas l’abandonner que de condescendre à ma prière. En restant ici, vous vous ferez plutôt du mal que du bien. Suivez mon conseil, ou je serai forcé de vous laisser à la garde de cet homme et d’aller moi-même prévenir les autorités.
Ce dernier argument l’affecta sensiblement, et elle se leva en lançant à M. Pourquoi un regard chargé de haine.
— Je suis entre vos mains, fit-elle.
Et sans proférer une autre parole elle couvrit de son mouchoir le visage de la morte et quitta la chambre. Un instant plus tard, j’avais en ma possession la lettre trouvée par M. Pourquoi.
— C’est la seule que j’ai pu découvrir, monsieur. Elle était dans la poche de la robe que portait Mme Belden hier au soir. Quant à l’autre, elle ne doit pas être loin, mais je n’ai pas eu le temps de la chercher. Au reste, celle-ci suffira, je pense.
Je ne fis pas attention sur le moment à son étrange accent, et j’ouvris la lettre. C’était la plus petite des deux que Mme Belden avait cachées sous son châle, en sortant la veille du bureau de poste. Elle contenait ce qui suit :
» Je me trouve dans la plus terrible des perplexités. Vous qui m’aimez, vous devinerez ce dont il s’agit. Sans pouvoir rien expliquer, je vous adresse une prière : Détruisez aujourd’hui même ce que vous avez, sans réflexion, sans hésitation. Le consentement d’une autre est inutile. Il faut m’obéir, car je suis perdue si vous refusez. Faites ce que je vous demande et sauvez
» Une personne qui vous aime. »
Cette lettre adressée à Mme Belden, et qui ne portait ni date ni signature, était timbrée de New-York. Je reconnus l’écriture. C’était celle de Mary Leavenworth !
— Une lettre damnable et une preuve damnable aussi contre celle qui l’a reçue ! fit M. Pourquoi avec le ton ironique qu’il avait adopté depuis le matin.
— En effet, ce serait là un témoignage terrible, répliquai-je, si je ne savais pas qu’il se rapporte à la destruction de quelque chose d’absolument étranger à ce que vous soupçonnez. Il s’agit de documents confiés à Mme Belden, et pas d’autre chose.
— En êtes-vous sûr ?
— Tout à fait, mais nous en reparlerons plus tard, car il est temps d’envoyer votre dépêche et de prévenir le coroner.
— Bien, monsieur.
Et il sortit.
Je retrouvai Mme Belden au salon du rez-de-chaussée : elle se lamentait sur sa triste situation, se demandait ce que diraient les voisins, ce que penserait le pasteur, ce que Clara (qui était-ce ? je l’ignore) ferait à sa place, et déclarait qu’elle aurait voulu mourir plutôt que d’être mêlée à toute cette affaire.
Ce ne fut qu’après bien des efforts que je réussis à la calmer et à la faire m’écouter.
— Vous ne pouvez que vous rendre malade avec cet excès d’émotion, observai-je, et vous allez être incapable de subir l’interrogatoire du coroner.
Je fis mon possible pour consoler la malheureuse femme, je lui expliquai tous les détails de l’affaire et lui demandai si elle n’avait pas d’ami sur lequel elle pouvait compter dans une telle occasion.
Elle répondit que non ; elle n’avait que de bons voisins et d’aimables amies, mais c’était tout, et elle devait se préparer à lutter seule, à moins que je n’eusse pitié d’elle.
— J’ai été au reste, ajouta-t-elle, habituée à agir sans appui depuis la mort de M. Belden jusqu’au jour où, l’année dernière, j’ai perdu toutes mes économies dans un incendie.
Je fus ému : cette femme si charitable se trouvait ainsi délaissée ! Je lui offris de grand cœur de faire tout ce que je pourrais pour elle, si elle voulait me promettre d’être d’une entière franchise. À mon grand soulagement, elle m’assura de sa bonne volonté et de son désir de m’apprendre tout ce qu’elle savait.
— Il me semble, dit-elle, que je voudrais me rendre sur la place publique et avouer à la face de tous ce que j’ai fait pour Mary Leavenworth. Mais tout d’abord, dites-moi, au nom du ciel, quelle est la situation de ces demoiselles. Je n’ai osé ni m’informer ni écrire. Si les journaux parlent beaucoup d’Eleonore, ils ne disent rien de Mary, et c’est cependant elle qui me parle du danger qu’elle courrait si certains faits venaient à être connus. Quelle est la vérité ? Je ne désire pas leur faire du tort, mais seulement prendre les précautions nécessaires à ma propre sécurité.
— Miss Eleonore, répondis-je, se trouve dans une situation critique à cause de ses réticences. Mary Leavenworth… Mais je ne puis rien dire d’elle jusqu’à ce que vous m’ayez fait part de ce que vous savez. Ce que nous voulons apprendre, c’est comment vous avez eu connaissance de l’assassinat et pourquoi Hannah a été obligée de quitter New-York et de se réfugier ici ?
Mme Belden se tordait les mains d’un air de doute et de frayeur.
— Vous ne me croirez jamais, s’écria-t-elle ; cependant j’ignore ce que Hannah pouvait savoir. Je ne connais ni ce qu’elle a vu ni ce qu’elle a entendu pendant cette fatale nuit ; elle ne me l’a jamais raconté et je ne l’ai pas interrogée. Elle m’a assurée seulement que Miss Mary me priait de la cacher pendant un certain temps ; j’ai eu la faiblesse d’y consentir parce que je chérissais et admirais Mary au-dessus de tout, et…
— Voulez-vous me faire croire, interrompis-je, qu’après avoir eu connaissance de l’assassinat vous avez continué à cacher Hannah, sur un simple désir de miss Mary, sans avoir réclamé d’autre explication ?
— Oui, monsieur ; vous ne le croirez jamais peut-être, mais c’est ainsi. J’ai supposé que Mary avait ses raisons pour l’envoyer chez moi ; j’ai agi aveuglément, comme je vous l’ai dit.
— C’est étrange. Vous devez avoir de bien puissants motifs pour obéir de la sorte à Mary Leavenworth.
— Ah ! monsieur, je pensais tout comprendre ; je pensais que si Mary, si belle, si jeune, daignait s’abaisser jusqu’à moi et m’honorer de son affection, je pensais, dis-je, que c’était parce qu’il existait un lien quelconque entre elle et le coupable, et je jugeais qu’il valait mieux ne pas chercher à en savoir davantage, mais faire ce qu’elle désirait, en espérant que tout se terminerait heureusement. Je n’ai pas raisonné ; j’ai obéi à une impulsion de ma nature qui ne me permettait pas d’agir d’une autre manière : lorsqu’une personne que j’aime me demande un service, je ne puis le lui refuser.
— Et vous aimez Mary Leavenworth, quoique vous paraissiez la croire coupable d’un grand crime ?
— Oh ! non, je n’ai pas dit cela et je ne crois pas même l’avoir pensé. Elle a pu être mêlée au crime, — comment, je l’ignore, — mais sans en être l’auteur, car elle a pour cela le cœur trop haut placé.
— Madame Belden, que savez-vous de Mary Leavenworth et qu’est-ce qui vous autorise à regarder une pareille supposition comme possible ?
Le visage pâle de la pauvre femme se couvrit d’une rougeur pénible.
— Je ne sais que répondre, murmura-t-elle. Ce serait une longue histoire, et…
— Peu importe sa longueur ! repris-je. Donnez-moi seulement le raison principale sur laquelle vous fondez votre manière de voir.
— La voici. Miss Mary se trouvait dans une impasse dont la mort de son oncle pouvait seule la faire sortir.
— Ah ! comment cela ?
Nous entendîmes à ce moment un bruit de pas, et je vis M. Pourquoi à la porte de la maison.
— Eh bien ! fis-je, qu’y a-t-il ? N’avez-vous pas trouvé le coroner ?
— Non, il est parti en voiture à une dizaine de milles d’ici, afin d’examiner le corps d’un homme que l’on a trouvé mort dans un fossé, à côté d’une paire de bœufs.
Il remarqua l’expression de contentement que je ne pus dissimuler, car j’étais, je l’avoue, heureux de ce retard, et il ajouta en clignant de l’œil :
— Il faudra plusieurs heures pour aller le chercher.
Sa façon d’être m’amusait :
— Ah ! vraiment ! Un mauvais chemin alors ?
— Affreux. Le meilleur cheval du monde ne pourrait aller qu’au pas.
— Tant mieux pour nous ! Mme Belden a un long récit à me faire, et…
— Vous désirez ne pas être dérangés. Parfait !
Il salua et s’apprêta à partir.
— Avez-vous télégraphié à M. Gryce ? lui demandai-je.
— Oui, monsieur.
— Pensez-vous qu’il vienne ?
— Oui, même s’il était obligé de venir appuyé sur deux béquilles.
— Et à quelle heure l’attendez-vous ?
— Vous, vous pourrez le voir à peu près vers trois heures ; mais, moi, je serai dans la montagne à contempler tristement un attelage brisé, ou quelque chose de ce genre.
Il toucha les bords de son chapeau et s’en alla en descendant la rue, d’un air désœuvré, comme s’il n’avait su que faire de son temps.
Je retournai expliquer à Mme Belden que le coroner était absent et qu’il ne serait pas de retour avant le soir ; par conséquent, nous avions devant nous plusieurs heures que je ne pouvais mieux employer qu’à écouter tout ce qu’elle savait de l’affaire qui nous préoccupait.
Elle y consentit et commença ainsi :