Partie 3 · VI
— Il y aura un an, au mois de juillet prochain, que j’ai vu Mary Leavenworth pour la première fois. Je menais alors la plus monotone des existences. J’aime le beau, et ma nature m’attire vers le romanesque ; mais, réduite à passer mes journées à coudre ou à des travaux de ménage, j’entrevoyais déjà une vieillesse précoce et ennuyeuse. Un matin que j’étais en proie à une profonde mélancolie, Mary Leavenworth passa le seuil de ma porte, et un seul de ses sourires changea le courant de ma vie.
Elle avait entendu parler de mon habileté à manier l’aiguille et c’était là l’objet de sa visite. Si vous aviez pu voir son regard quand elle entra, son sourire quand elle me quitta, vous excuseriez le fol enthousiasme d’une vieille femme sentimentale qui s’imagina voir une fée, tandis que pour d’autres elle n’aurait été qu’une ravissante jeune fille.
Quand elle revint quelques jours plus tard, elle s’assit sur un tabouret, à mes pieds, et me demanda la permission de se reposer un peu chez moi, en me disant que le bruit et les bavardages de l’hôtel la fatiguaient tellement que parfois l’envie lui prenait de fuir et de se cacher chez quelqu’un qui la laisserait agir en enfant qu’elle était. Je lui témoignai une vive sympathie, et bientôt je la vis me regarder avec le plus grand intérêt pendant que, presque sans le vouloir, je lui racontais ma vie passée.
Elle revint le lendemain et le surlendemain : c’étaient toujours les mêmes yeux ardents et joyeux.
Le quatrième jour, elle ne vint pas, ni le cinquième, ni le sixième ; puis un soir, au moment où le crépuscule se fondait dans la nuit, elle entra tout doucement, se glissa à côté de moi, me couvrit les yeux de ses petites mains avec un rire argentin qui me remua jusqu’au fond de l’âme.
— Vous ne savez que penser de moi, dit-elle en se débarrassant de son manteau et en se montrant dans une ravissante toilette de soirée… Je ne sais plus ce que je fais, mais une volonté supérieure me pousse à dire à quelqu’un que, pour la première fois, je me sens vivre, et que, depuis que certains yeux ont fixé les miens, jamais Mary Stuart, avec toute sa beauté, toute sa majesté, ne s’est sentie plus reine ni plus femme que je ne le suis ce soir !
Et, avec un geste plein de grâce, elle se dressa dans son manteau.
— Le prince vous a donc rendu visite ? lui répondis-je à voix basse, faisant allusion à une histoire que je lui avais racontée la dernière fois que je l’avais vue.
Elle rougit et se rapprocha de la porte.
— Je ne sais pas… je crains que non… je… je n’ai pas songé à cela. On ne conquiert pas des princes aussi facilement.
— Où allez-vous toute seule ? lui dis-je. Permettez-moi de vous accompagner.
Elle fit un signe de refus et répondit :
— Non, non. Cela gâterait le roman à peine ébauché. Je suis venue comme une fée ; je partirai de même.
Et, en vrai rayon de lune, elle glissa dans la nuit du dehors et disparut.
Àsa prochaine visite, elle donnait les signes d’une certaine agitation fébrile qui me prouva plus clairement encore combien son cœur était pris par les attentions de celui qui l’aimait ; mais lorsque je lui parlai de mariage elle répondit en soupirant :
— Je ne me marierai jamais !
— Pourquoi ? Pourquoi ces belles lèvres roses affirment-elles que leur maîtresse ne se mariera jamais ?
Elle me lança un regard rapide et baissa les yeux. Je craignais de l’avoir offensée et je m’en désolais quand elle murmura :
— Je ne me marierai jamais parce que le seul homme qui me plaise est le dernier que la destinée me permettrait de prendre pour époux.
— La destinée ! m’écriai-je.
— Oui.
— Que voulez-vous dire ? Racontez-moi tout.
— Il n’y a rien à raconter, fit-elle ; seulement j’ai été assez sotte pour admirer — elle ne voulait pas dire « aimer », elle était trop orgueilleuse ! — un homme que mon oncle ne me laissera jamais prendre pour mari.
— Votre oncle ne vous laissera pas l’épouser ? Pourquoi ? Est-ce qu’il est pauvre ?
— Non. Mon oncle aime l’argent, mais pas à ce point-là. De plus, M. Clavering n’est pas pauvre ; il possède une magnifique propriété dans son pays…
— Son pays ? interrompis-je. Il n’est donc pas Américain ?
— Non. C’est un Anglais.
— Alors, où est la difficulté ? N’est-il pas…
J’allais dire estimable, mais je m’abstins.
— C’est un Anglais, continua-t-elle du même ton amer, et, en disant cela je dis tout, car mon oncle ne tolérera jamais que je me marie avec un homme de ce pays-là.
Je la regardai avec stupéfaction.
— C’est une manie de sa part, reprit-elle ; je pourrais tout aussi bien lui demander la permission de me noyer que celle d’épouser un Anglais.
Une femme d’un jugement plus sain que le mien lui aurait dit : « S’il en est ainsi, il faut le chasser de votre pensée et prendre garde de danser, de causer avec lui et de laisser votre sympathie devenir de l’amour. »
Hélas ! dans ce temps-là, j’adorais le romanesque, et le préjugé de M. Leavenworth, que je ne pouvais ni comprendre ni apprécier, m’indigna.
— Mais c’est de la tyrannie pure ! m’écriai-je. Pourquoi votre oncle hait-il ainsi les Anglais ? Et pourquoi vous croyez-vous obligée de céder à une fantaisie aussi déraisonnable ?
— Pourquoi ? Vous voulez le savoir, tendre amie ? dit-elle en se détournant toute rougissante.
— Oui ; avouez-moi tout.
— Bien ; puisque vous voulez connaître mes défauts comme vous connaissez déjà mes qualités, je vous dirai que je crains d’encourir le mécontentement de mon oncle, parce que… parce que… on m’a toujours habituée à me regarder comme son héritière, et si je me mariais contre sa volonté je sais qu’il changerait immédiatement les clauses de son testament, et qu’il ne me laisserait pas un centime.
Cet aveu refroidit un peu mon ardeur romanesque.
— Vous me dites pourtant, fis-je, que M. Clavering a de la fortune. Vous ne manqueriez donc de rien, et si vous l’aimez…
Ses yeux d’améthyste étincelèrent littéralement de surprise.
— Vous ne comprenez pas ? observa-t-elle ; M. Clavering n’est pas pauvre, mais mon oncle est excessivement riche. Je serais une reine…
Elle s’arrêta et se jeta dans mes bras.
— C’est honteux, je le sais, sanglota-t-elle, mais c’est la faute de l’éducation que j’ai reçue. On m’a appris à adorer l’argent, et sans la richesse je serais absolument perdue. Et cependant — une autre émotion adoucit ses traits — je ne puis dire à Henry Clavering : « Partez ! j’aime mes richesses plus que vous ! » Je ne puis faire cela.
— Vous l’aimez donc ? demandai-je.
Elle se leva, très émue.
— Mon hésitation n’est-elle pas une preuve d’amour ? Si vous me connaissiez davantage, vous comprendriez que oui.
Et elle se tourna vers une belle image de déesse qui était fixée à l’un des murs.
— Elle me ressemble, fit-elle.
— Oui, c’est pour cela que je l’aime, répliquai-je.
Elle s’absorba dans la contemplation de ces traits idéalisés.
— Elle est jolie, murmura-t-elle, plus jolie que moi ! Agirait-elle de même à ma place ? Hésiterait-elle entre l’amour et la richesse ? Je crois que non. — Et ses traits s’assombrirent. — Elle ne penserait qu’au bonheur qu’elle donnerait à un autre. Elle n’est pas dure comme moi. Eleonore elle-même aimerait comme cette jeune fille.
Je crois qu’elle m’avait oubliée, mais à ces derniers mots elle se retourna vers moi et dit gaiement :
— Allons ! voilà ma chère bonne amie qui est toute scandalisée ! Elle ne pensait pas avoir pour auditrice une petite fille positive comme je le suis, lorsqu’elle racontait ces histoires de dragons tués par l’Amour, et tant d’autres merveilles ; n’est-ce pas ?
— C’est vrai, repris-je en l’attirant vers moi dans un élan irrésistible d’affectueuse admiration ; mais, quand même, je n’aurais pas fait de différence et j’aurais parlé de l’amour, qui sait rendre délicieux et doux ce monde où la souffrance est quotidienne.
— En vérité ? Alors vous n’avez pas une trop mauvaise opinion de moi ?
Qu’ajouterais-je ? Je la regardais comme la créature la plus séduisante qu’il fût possible de trouver et je le lui dis avec franchise.
Aussitôt elle recouvre sa gaieté. Non pas qu’elle tînt, je le compris et je le comprends encore à présent, à mon estime, mais parce que sa nature avait besoin d’admiration pour s’épanouir.
— Vous me permettrez de venir vous voir encore et de vous raconter combien je suis méchante, et vous ne me chasserez pas ?
— Jamais je ne vous chasserai.
— Pas même si je commettais quelque grosse sottise ? Pas même si, par une belle nuit, je me faisais enlever par celui que j’aime et si je laissais à mon oncle le soin de découvrir combien son affection a été mal récompensée ?
Elle dit tout cela d’un ton léger et n’attendit même pas ma réponse ; mais ces paroles prirent racine dans nos deux cœurs, et pendant les deux jours suivants je songeai à la manière dont je pourrais m’y prendre si j’étais chargée de faciliter l’enlèvement dont il s’agissait. Vous comprendrez maintenant combien je fus heureuse lorsqu’un soir Hannah, la pauvre fille qui vient de mourir sous mon toit, et qui était la femme de chambre de Mary Leavenworth, m’apporta un billet dont voici la teneur :
« Demain s’accomplira la plus charmante des aventures de la saison, et j’en serai l’héroïne ; le prince est aussi beau que… quelqu’un dont vous avez entendu parler, et la princesse est aussi folle que la petite capricieuse qui est toute à vous.
» Mary. »
Cela ne pouvait que signifier qu’elle était engagée. Mais pendant toute la journée qui suivit elle ne parut pas. Le surlendemain, il en fut de même, et j’appris seulement que M. Leavenworth était de retour de voyage. Enfin, deux jours plus tard, elle apparut chez moi à la tombée de la nuit ; elle était tellement changée qu’on aurait dit qu’une année entière s’était écoulée depuis notre dernière entrevue et j’eus grand’peine à l’accueillir aimablement, tant j’étais impressionnée.
— Vous êtes un peu désappointée, n’est-ce pas ? fit-elle ; vous vous attendiez à des révélations, à de douces confidences faites à voix basse, et au lieu de cela vous vous trouvez en présence d’une femme attristée, qui, pour la première fois, désire demeurer sur la réserve.
— Cela doit tenir à ce que, jusqu’à cette heure, vous avez eu plus de chagrins que de joies dans votre amour, répliquai-je.
Elle se mit à se promener sans répondre, d’abord tranquillement, puis d’une manière agitée. Au bout de quelques instants, elle s’arrêta soudain et me dit :
— Madame Belden, M. Clavering a quitté R…
— Il est parti !
— Oui ; mon oncle m’a ordonné de me séparer de lui, et j’ai obéi.
Je laissai tomber mon tricot à terre.
— Alors, dis-je, il est en courant de vos relations avec M. Clavering ?
— Oui ; il n’y avait pas cinq minutes qu’il était de retour qu’Eleonore lui avait déjà tout raconté.
— Alors elle savait ?
— Oui ; hélas ! j’avais été assez étourdie pour lui faire mes confidences dans un moment d’expansion. J’aurais dû songer aux conséquences que cela pouvait entraîner avec une personne aussi consciencieuse qu’elle l’est.
— Ce n’est pas de la conscience que de révéler les secrets des autres.
— Eleonore ne vous ressemble pas.
— Et votre oncle, poursuivis-je, n’a pas accueilli favorablement vos projets ?
— Favorablement ! Ne vous ai-je pas dit qu’il ne me permettrait jamais d’épouser un Anglais ? Il m’a déclaré qu’il préférerait me voir morte.
— Et vous avez consenti ? Vous n’avez fait aucune résistance à cet homme cruel ?
Elle s’approcha encore de ce portrait qui avait déjà attiré son attention, puis elle me lança un regard oblique qui signifiait bien des choses.
— J’ai obéi lorsqu’il a commandé, fit-elle.
— Et vous avez congédié M. Clavering après lui avoir juré d’être sa femme ?
— Pourquoi pas, puisque j’étais dans l’impossibilité de tenir ma promesse ?
— Alors vous êtes résolue à ne pas l’épouser ?
— Mon oncle, dit-elle au bout d’un instant et en regardant le portrait, pourrait vous dire que je suis décidée à accomplir toutes ses volontés.
Je me mis à fondre en larmes.
— Oh ! Mary ! Mary ! m’écriai-je.
— Avez-vous quelque reproche à me faire ? N’est-ce pas mon devoir de me soumettre aux volontés de mon oncle ? Ne m’a-t-il pas recueillie depuis l’enfance ? Ne m’a-t-il pas élevée au milieu du luxe ? Ne m’a-t-il pas faite ce que je suis ? N’est-ce pas lui qui, par chacun de ses dons, par chacune de ses paroles, m’a inculqué l’adoration de la richesse, depuis que je suis assez grande pour comprendre ce que ce mot signifie ? Me serait-il permis maintenant de récompenser si mal tous ses soins parce qu’un homme que j’ai rencontré par hasard, il y a quelques jours, a bien voulu m’offrir ce qu’il lui plaît d’appeler son amour ?
— Mais, répliquai-je, si pendant ces quinze jours vous avez appris à aimer cet homme-là plus que tout, plus même que les richesses dont votre oncle vous comble…
— Bien ; continuez.
— Pourquoi n’assureriez-vous pas votre bonheur en épousant en secret l’homme de votre choix, en comptant ensuite sur votre influence pour obtenir de votre oncle un pardon que, sans doute, il ne vous refusera pas toujours ?
Il aurait fallu voir l’expression bizarre de son visage en ce moment.
— Ne vaudrait-il pas mieux, fit-elle en appuyant sa tête sur mon épaule, m’assurer tout d’abord du consentement de mon oncle, avant de courir des risques dangereux avec un homme qui m’aime trop ardemment ?
— Oh ! ma chérie, m’écriai-je, mais alors vous n’avez pas congédié M. Clavering ?
— Je l’ai prié de s’éloigner.
— Mais sans lui ôter toute espérance ?
Elle se mit à rire.
— Oh ! chère excellente amie, répondit-elle, quelle merveilleuse confidente vous faites ! Vous paraissez être aussi intéressée à cette affaire que si vous étiez l’amoureux lui-même !
— Mais parlez donc, je vous en supplie !
Elle redevint sérieuse.
— Il m’attendra, murmura-t-elle.
Le lendemain, je lui fis part du plan que j’avais formé pour son union secrète avec M. Clavering. Il fallait qu’ils prissent tous deux de faux noms ; elle pourrait se servir du mien comme devant faire naître moins de suppositions, et lui devait se faire appeler Le Roy Robbins. Mon projet la séduisit ; elle l’adopta immédiatement, et il fut entendu qu’un certain signe, marqué sur l’enveloppe, distinguerait ses lettres des miennes.
C’est ainsi que j’ai pris la fatale décision qui m’a précipitée dans tant d’ennuis. En permettant à cette jeune fille de se servir de mon nom à sa guise, j’abandonnais, en vérité, tout ce que je pouvais posséder de jugement ; mais j’étais devenue son esclave toute dévouée. Je me mis à copier les lettres qu’elle m’apportait et à les adresser sous le faux nom dont nous étions convenus, et je m’ingéniai à trouver le moyen de lui remettre sans danger celles que je recevais de M. Clavering. Hannah nous servait habituellement d’intermédiaire, car Mary avait compris qu’il serait imprudent de venir trop souvent chez moi. Je remettais à cette fille, qui, au reste, aurait été incapable de les lire et était d’une nature discrète, toutes les lettres que je ne pouvais pas faire parvenir autrement et qui étaient adressées à Mme Amy Belden. Autant, au surplus, que je le sais, il n’est résulté aucune difficulté des complaisances de Hannah en cette occasion.
Un événement vint changer l’état des choses. M. Clavering, qui avait laissé en Angleterre sa mère souffrante, reçut subitement l’avis qu’elle était au plus mal et qu’elle le priait de revenir sans tarder. Il se prépara à obéir ; mais, dominé par l’amour, il écrivit à Mary et la supplia de l’épouser avant son départ :
« Soyez dès à présent ma femme, disait-il, et ensuite j’accomplirai vos désirs en toutes circonstances. La certitude que vous m’appartenez me donnera le courage de partir ; mais, sans cela, je ne le pourrais pas ; non, je ne le pourrais pas, alors même que ma mère devrait mourir sans avoir dit adieu à son fils unique. »
Elle était précisément chez moi lorsque je rapportai cette lettre de la poste, et je n’oublierai jamais quelle fut son attitude après l’avoir lue. Elle se mit à examiner la situation rapidement et avec calme, et elle écrivit et me fit copier quelques lignes dans lesquelles elle donnait son consentement s’il s’engageait : à lui laisser le soin de choisir le moment où elle jugerait utile de rendre publique leur union, à se séparer d’elle à la porte même de l’église ou de tout autre endroit où la cérémonie aurait lieu, et enfin à ne jamais reparaître devant elle jusqu’au jour où elle se serait proclamée sa femme devant tous.
Deux jours après, on lui répondit :
« Tous vos désirs seront les miens. »
L’intelligence et toutes les ressources d’Amy Belden furent alors mises en œuvre pour la seconde fois, afin que les choses pussent se passer sans risque de découverte, et c’était difficile. Tout d’abord il était nécessaire que le mariage fût célébré dans un délai de trois jours, car M. Clavering, à la réception de la lettre de sa mère, avait assuré son passage sur un navire qui partait le samedi suivant ; ensuite M. Clavering et Mary étaient trop soucieux de leur réputation pour ne pas chercher à éviter les bavardages, et ils voulaient se marier à une certaine distance de R… Enfin il était désirable que le lieu où la cérémonie serait célébrée ne fût pas très éloigné, car si l’absence de Mary devait durer trop longtemps, cela éveillerait les soupçons d’Eleonore, ce qu’elle souhaitait d’éviter par-dessus tout. Quant à son oncle, j’ai oublié de le dire, il était reparti en voyage presque aussitôt après le renvoi apparent de M. Clavering.
F…… était la seule ville qui me parût, après réflexions, se trouver dans les conditions requises. Quoique située sur une ligne de chemin de fer, c’était un endroit sans importance, et le pasteur qui y vivait était, chose encore plus précieuse, un homme très obscur, dont l’habitation n’était qu’à quelques mètres de la station. Ils devaient pouvoir se rencontrer là, et je me mis à étudier les détails de ce roman réel.
J’arrive à un événement qui aurait pu renverser tous nos desseins ; Eleonore découvrit la correspondance échangée entre sa cousine et M. Clavering ; voici comment :
Hannah, au cours de ses fréquentes visites, avait pris du plaisir à ma compagnie et était venue passer quelque temps chez moi un certain soir. Il n’y avait pas dix minutes qu’elle était arrivée, lorsqu’on frappa à la porte ; j’allai ouvrir et j’aperçus une personne enveloppée dans un grand manteau, que je pris pour Mary. Imaginant qu’elle m’apportait une lettre pour M. Clavering, je lui offris mon bras et la conduisis au salon en disant : « La lettre est-elle prête ? Il faut que je la jette à la poste ce soir même, sans cela il ne la recevrait pas à temps ». Je m’arrêtai, regardant la femme tremblante qui était avec moi ; c’était une étrangère.
— Vous vous trompez, fit-elle ; je suis Eleonore Leavenworth, et je viens chercher Hannah, ma femme de chambre. Est-elle ici ?
Dans mon trouble, je pus seulement montrer de la main Hannah qui était assise dans un coin de la pièce.
— J’ai besoin de vous, dit Eleonore à la domestique.
Et elle allait quitter la maison sans prononcer un mot de plus, lorsque de nouveau je lui pris le bras.
— Oh ! mademoiselle, commençai-je…
— Je n’ai rien à vous dire à vous, fit-elle d’une voix basse et avec un regard qui me fit peur… Laissez-moi tranquille !
Et elle partit avec Hannah.
Pendant longtemps, je restai immobile là où elle m’avait laissée, puis j’allai me coucher, mais il me fut impossible de fermer les yeux. Vous pouvez maintenant comprendre ma surprise lorsque le lendemain, de bonne heure, je vis Mary, plus belle que jamais, entrer dans ma chambre tenant à la main une lettre destinée à M. Clavering.
— Ah ! m’écriai-je dans un accès de joie et de soulagement, elle n’a donc pas deviné ?
— Si c’est d’Eleonore que vous parlez, répondit-elle avec un air dédaigneux, oui, elle a deviné : elle sait tout à fait à quoi s’en tenir, chère amie ; elle sait que j’aime M. Clavering et que je lui écris. Je ne pouvais pas tenir la chose secrète après votre méprise d’hier soir, et j’ai pris le meilleur parti, celui de tout avouer.
— Mais vous ne lui avez pas dit que vous alliez vous marier ?
— Certainement non ; je n’aime pas les confidences inutiles.
— Et elle n’a pas été aussi irritée que vous le supposiez ?
— Je ne prétends pas cela ; elle a été suffisamment en colère. Il ne me convient pas de qualifier de haute indignation le sentiment d’Eleonore, mais elle était blessée, vraiment blessée.
Et avec un éclat de rire, elle se mit à me regarder comme si elle avait voulu me dire : « Combien je vous cause de tourments ! »
— Est-ce qu’elle ne va pas prévenir votre oncle ? murmurai-je.
— Non, répondit-elle avec une expression différente.
— Alors nous pouvons continuer ?
Par manière de réplique, elle me tendit la lettre.
Voici quel était le plan convenu : au moment désigné, Mary devait dire à sa cousine qu’elle m’avait promis de m’accompagner dans une visite que j’allais faire dans les environs, à une de mes amies. Il était décidé qu’elle monterait dans une voiture retenue d’avance et qu’elle viendrait me prendre chez moi. Nous devions alors partir immédiatement pour F…, où — nous en avions l’assurance — tout serait préparé chez le pasteur. Mais dans ce plan, si simple qu’il fût, quelque chose avait été oublié, c’était la nature de l’affection qu’Eleonore portait à sa cousine. Qu’elle se doutât de quelque chose de répréhensible, nous en avions la certitude, mais, ni Mary, qui la connaissait si bien, ni moi qui la connaissais si peu, ne pouvions supposer qu’elle allait la suivre et lui demanderait une explication de sa conduite. Or, c’est précisément ce qui arriva.
Mary, après avoir laissé un billet d’excuses sur la table à toilette d’Eleonore, était venue chez moi et était en train d’ôter son manteau afin de me montrer sa robe, lorsqu’on frappa à la porte avec une allure de commandement. Mary remit son manteau en toute hâte, tandis que j’allais ouvrir avec l’intention, comme vous pouvez le croire, de congédier rapidement le visiteur importun, lorsque Mary, qui avait regardé à travers la jalousie, s’écria :
— Grands dieux ! c’est Eleonore !
— Que faut-il faire ? demandai-je en reculant.
— Il faut ouvrir. Eleonore ne me fait pas peur.
C’est ce que je fis, et Eleonore, très pâle, mais avec une contenance résolue, entra et alla tout droit vers Mary.
— Je suis venue, dit-elle avec un visage sur lequel se mêlaient l’énergie et la douceur, et que, même en cet instant, je ne pouvais m’empêcher d’admirer, je suis venue afin de vous demander de vous accompagner dans votre promenade.
— Je le regrette beaucoup, répliqua Mary en se tournant avec nonchalance vers la glace, mais il n’y a que deux places dans la voiture et je suis obligée de refuser.
— J’enverrai chercher une voiture plus grande.
— Mais, Eleonore, je ne souhaite pas que vous m’accompagniez. Madame et moi, nous avons combiné une petite excursion que nous voulons faire seules.
— Alors vous ne voulez pas que j’aille avec vous ?
— Je ne puis pas vous empêcher de monter dans une autre voiture si cela vous convient.
La figure d’Eleonore prit une expression des plus sérieuses.
— Mary, dit-elle, nous avons été élevées ensemble et je suis votre sœur par l’affection, sinon par le sang ; c’est pour cela que je ne puis pas vous laisser partir sans autre compagne que Madame. Ma conscience, ainsi que mon affection et ma gratitude pour notre oncle, qui est absent, me le défendent. Je suis décidée à vous suivre. Il s’agit seulement de savoir si ce sera à vos côtés, comme une sœur, ou derrière vous et contre votre volonté, comme le gardien de votre honneur.
— De mon honneur ?
— Vous allez retrouver M. Clavering.
— Après ?
— À vingt milles d’ici.
— Après ?
— Est-il digne et honorable de vous conduire ainsi ? Si oui, la dignité et l’honneur ne sont pas les vertus que j’ai été habituée à révérer.
Les lèvres de Mary prirent une expression hautaine.
— La main qui vous a élevée est aussi celle qui m’a élevée, moi, répliqua-t-elle.
— Ce n’est pas le moment de parler de cela, répondit Eleonore.
Mary devint rouge, et dans sa colère elle avait absolument l’air impérieux d’une déesse.
— Eleonore, s’écria-t-elle, je vais à F… afin d’épouser M. Clavering. Maintenant voulez-vous m’accompagner ?
— Oui, je le veux.
L’attitude de Mary changea tout à fait ; elle saisit le bras de sa cousine et l’agita avec force.
— Comment ! s’écria-t-elle ; mais alors, que prétendez-vous faire ?
— Je veux être témoin de votre mariage, si c’est un mariage véritable, et me jeter entre vous et la honte si quelque élément de fausseté pouvait en entacher la légalité.
— Je ne vous comprends pas, répliqua Mary en abandonnant le bras de sa cousine ; j’avais cru que vous ne consentiriez jamais à donner votre sanction à un acte que vous réprouvez.
— Et je n’en donne aucune. Tous ceux qui me connaissent sauront bien que ma présence comme témoin involontaire de cette cérémonie n’aura impliqué nullement mon approbation.
— Alors, pourquoi venir ?
— Parce que je place votre honneur plus haut que ma propre tranquillité. Parce que j’aime notre bienfaiteur à toutes deux et que je sais qu’il ne me pardonnerait jamais de laisser sa nièce chérie se marier — quelque opposé, au reste, qu’il puisse être à cette union — sans lui donner l’appui de ma présence, afin que l’engagement contracté soit au moins respectable.
— Mais en agissant ainsi vous allez vous jeter dans un monde de tromperies, et c’est là ce que vous haïssez le plus.
— Y aurait-il encore quelque autre chose ?
— M. Clavering ne reviendra pas avec moi.
— C’est ce que j’avais déjà compris.
— Je dois le quitter immédiatement après la cérémonie.
Eleonore fit un signe d’assentiment.
— Il retourna en Europe, ajouta Mary.
Il y eut un silence.
— Et moi, je rentrerai à la maison.
— Afin d’y attendre quoi ? interrogea Eleonore.
— Afin d’attendre, répliqua Mary en rougissant, que des sentiments plus raisonnables viennent à naître dans le cœur d’un parent obstiné.
Eleonore poussa un soupir, puis, soudain, elle se jeta aux genoux de sa cousine :
— Oh ! Mary, fit-elle d’un ton suppliant et humble, réfléchissez à ce que vous allez faire, avant qu’il soit trop tard. Un mariage qui repose sur la dissimulation ne saurait jamais être heureux. L’amour… — mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit… l’amour aurait pu vous pousser soit à rejeter immédiatement les offres de M. Clavering, soit à accepter résolument le destin qu’aurait entraîné pour vous une union avec lui. Et vous, — poursuivait-elle en se tournant vers moi, — vous qui avez mis des enfants au monde et qui les avez élevés, vous est-il possible de voir cette pauvre fille sans mère, que le caprice emporte sans qu’aucun frein moral la retienne, se précipiter dans le plus noir des abîmes, sans lui adresser un seul mot d’avertissement et de conseil ! Dites-moi, vous, la mère d’enfants qui sont maintenant au cimetière, quelle sera votre excuse si, quelque jour, écrasée par la douleur, elle vient à vous ?…
— Elle s’excusera, sans doute, de la même façon, interrompit Mary, que vous l’avez fait lorsque votre oncle vous a demandé comment vous aviez pu laisser s’entamer une pareille intrigue en son absence ; elle dira que Mary a prétendu avoir le droit d’agir à sa guise, et qu’il n’existait aucun moyen de l’en empêcher.
Ces paroles produisirent l’effet d’un courant d’air glacé entrant dans une chambre très chaude.
Eleonore se releva :
— Alors, demanda-t-elle, rien ne peut vous détourner de votre projet ?
L’attitude résolue de Mary répondit pour elle.
Je ne voudrais pas vous fatiguer, monsieur Raymond, avec l’exposition de mes sentiments, mais ce fut l’attitude de Mary en cet instant qui éveilla en moi le premier doute sur la sagesse de toute ma conduite en cette affaire. Ses manières dédaigneuses, bien plus que les supplications d’Eleonore, me montraient en quelles dispositions elle se lançait dans cette entreprise, et c’est sous cette impression que j’allais parler, lorsque Mary m’arrêta.
— Ne me dites pas que vous avez peur, chère excellente amie, fit-elle, car je ne vous écouterais pas. J’ai promis d’épouser Henry Clavering aujourd’hui même et je tiendrai ma parole, alors même que je ne l’aimerais pas.
Puis elle me lança un sourire qui me fit tout oublier, et je l’aidai à mettre son voile. Au moment de sortir, elle dit à Eleonore :
— Vous venez de montrer plus d’intérêt pour ma destinée que je ne vous en aurais cru capable. Avez-vous l’intention de continuer de la sorte jusqu’à F…, ou puis-je espérer que, durant la route, vous me laisserez songer tranquillement aux conséquences de l’acte que je vais accomplir et qui, suivant vous, amènera de si terribles conséquences ?
— Si je vous accompagne à F…, répliqua Eleonore, c’est en qualité de témoin et non pas autrement ; mon devoir de sœur est maintenant terminé.
— Alors tout est pour le mieux ! s’écria Mary en reprenant sa gaieté : je dois, je l’imagine, accepter la situation. Ma très chère madame Belden, je suis désolée de vous causer un désappointement, mais il n’y pas place pour trois personnes dans la voiture. C’est vous, au reste, qui, je l’espère, serez la première à me féliciter ce soir à mon retour.
Et elles montèrent toutes deux dans la voiture qui attendait à la porte.
— Au revoir ! cria Mary en agitant la main. Souhaitez-moi bonne chance.
Il me fut impossible de prononcer un seul mot ; je fis seulement un signe avec la main et je rentrai chez moi tout en pleurs.
Àdater de ce jour, j’ai passé de longues heures dans le remord et l’anxiété… Mais j’arrive au moment où, assise à la clarté de ma lampe, j’attendais le retour de Mary, ainsi qu’elle me l’avait promis. Elle vint enveloppée dans un long manteau.
L’ayant levé, elle m’apparut dans son blanc costume de mariée et la tête couronnée de roses couleur de neige.
— Oh ! Mary, m’écriai-je en pleurant vous êtes donc…
— Je suis Mme Clavering, votre servante ; chère excellente amie, je suis mariée !
— Et votre mari n’est pas là, murmurai-je en l’embrassant avec ardeur.
Elle fut sensible à mon émotion, elle se blottit tout près de moi et pendant un long instant, elle se mit, elle aussi, à pleurer en me disant une quantité de choses tendres ; au milieu de ses sanglots, elle m’assura qu’elle m’aimait, que j’étais la seule personne qu’elle osât venir voir le soir de ses noces, et elle m’avoua que tout était terminé ; elle ressentait une profonde terreur, comme si son nom avait perdu quelque chose d’une inestimable valeur.
— Est-ce que la pensée que vous avez donné votre foi au plus loyal des hommes ne vous console pas ? demandai-je.
— Je ne sais. Quelle satisfaction peut-il y avoir pour lui à se sentir lié pour toujours à une femme qui, plutôt que d’avoir le courage de renoncer à la fortune, l’a obligé à une séparation ?
— Racontez-moi comment les choses se sont passées.
Mais elle n’y était pas disposée en ce moment ; les émotions de la journée l’avaient épuisée, et son esprit était assailli par mille frayeurs. Elle s’assit à mes pieds.
— Je suis continuellement à me demander comment tout cela pourra rester secret, fit-elle.
— Il n’y a aucun danger. Est-ce que vous avez remarqué que quelqu’un vous ait suivie ?
— Non, murmura-t-elle, tout s’est bien passé.
— Alors, qu’avez-vous à craindre ?
— Je l’ignore. Seulement certaines actions semblent évoquer des spectres ; on a beau les chasser, ils reviennent toujours. Je n’y avais pas songé auparavant ; j’étais folle, étourdie. Mais depuis que la nuit est tombée, j’ai senti cette terreur m’écraser comme si elle avait dû chasser de mon cœur la vie, la jeunesse et l’amour. Aussi longtemps qu’a brillé le soleil, j’ai pu la supporter, mais à présent… Ah ! ma chère amie, je comprends que j’ai fait quelque chose qui me tiendra perpétuellement dans un état de crainte. Je me suis étroitement liée à une appréhension vivante, et c’en est fait à jamais de mon bonheur.
J’étais trop épouvantée pour pouvoir répondre.
— Pendant deux heures, j’ai essayé d’être gaie ; je me suis promenée dans les salons avec mon costume de mariée, et ma couronne de roses, en m’efforçant de croire que je recevais les personnes invitées à la cérémonie, et que chacun des compliments que l’on m’adressait était des félicitations à l’occasion de mon mariage. Tout a été inutile. Eleonore l’a bien compris ; elle s’est retirée dans sa chambre afin de prier, et moi, je suis venue ici, pour la première fois et peut-être aussi pour la dernière fois tomber aux pieds de quelqu’un et m’écrier : « Que Dieu ait pitié de moi ! »
— Oh ! Mary, dis-je dans mon chagrin, je n’aurai donc réussi qu’à vous rendre malheureuse !
Elle ne répondit pas, et ramassa sa couronne qui était tombée à terre.
— Hélas ! poursuivit-elle enfin, pourquoi ai-je été élevée à tant aimer l’argent ? Si, pareille à Eleonore, je pouvais regarder les splendeurs qui nous entourent depuis l’enfance comme de simples accessoires de la vie, dont on se prive aisément lorsque le devoir ou l’amour vous appelle ! Pourquoi le prestige, les adulations, toutes les élégances, sont-ils tout pour moi, et pourquoi l’amitié, l’affection et le bonheur domestique comptent-ils si peu ! Si seulement j’étais capable de faire un pas sans entraîner avec moi tout cet attirail de la richesse ! Eleonore, elle, avec sa beauté souveraine et sa hauteur, lorsque sa personnalité délicate est trop rudement atteinte, a ce pouvoir ; je l’ai vue pendant des heures, dans un grenier où l’on grelottait, bercer sur ses genoux un enfant en guenilles et donner à manger à une vieille femme repoussante que nul autre n’aurait consenti à toucher. Ah ! on parle de repentir et de changement de caractère ! Comme je souhaiterais voir changer le mien ! Mais il ne faut pas l’espérer ! Jamais je ne serai autre chose que ce que je suis, c’est-à-dire une créature égoïste et intéressée !
Cette disposition d’esprit ne devait pas être passagère. Pendant la même soirée, elle fit une découverte qui augmenta encore son effroi et son appréhension. Elle apprit qu’Eleonore avait tenu un journal de tout ce qui s’était passé durant les dernières semaines.
— Oh ! fit-elle en me racontant la chose le lendemain, serai-je jamais en sûreté aussi longtemps que ce journal existera comme un témoin accusateur ? Et elle refuse de le détruire, malgré mes efforts pour lui démontrer que cela constitue une sorte de trahison ! Elle prétend que c’est là que se trouve la justification de sa conduite, et qu’autrement elle ne pourrait pas se défendre, si notre oncle venait un jour à l’accuser d’avoir manqué de dévouement à son bonheur et à lui-même. Elle a promis de le conserver sous clef, mais ce n’est pas là une garantie. Il peut se produire mille accidents qui le feront tomber aux mains de mon oncle.
Je m’efforçai de la calmer en lui disant que si Eleonore n’avait pas de mauvaises intentions, ses craintes ne reposaient sur aucune base, mais elle ne voulut pas se laisser persuader ; je lui suggérai alors l’idée de prier Eleonore de confier ce manuscrit à ma garde jusqu’au moment où elle jugerait utile de s’en servir. Cette proposition lui plut :
— Oui, s’écria-t-elle, et j’y joindrai le certificat de mariage.
Eleonore accepta, mais à la condition expresse qu’aucun de ces papiers ne serait détruit ou ne sortirait de mes mains à moins de leur consentement réciproque nettement exprimé. Elles se procurèrent une petite boîte en métal dans laquelle en enferma toutes les preuves relatives au mariage de Mary : le certificat, les lettres de M. Clavering et le journal d’Eleonore, et qui me fut remise. Jusqu’à hier soir, je l’avais précieusement conservée dans un placard qui est en haut de la maison.
Mme Belden s’arrêta, rougit et me regarda avec des yeux qui indiquaient à la fois l’anxiété et la prière.
— Je ne sais ce que vous allez dire, reprit-elle, mais hier soir, sous l’impulsion de mes craintes, j’ai été cacher cette boîte hors de la maison, et maintenant elle est…
— Elle est en ma possession, interrompis-je tranquillement.
Je ne crois pas l’avoir jamais vue aussi stupéfiée, pas même lorsque je lui avais annoncé la mort de Hannah.
— Mais c’est impossible ! s’écria-t-elle ; je l’ai cachée dans une vieille baraque qui a brûlé cette nuit. Au milieu de mon inquiétude, je n’avais pu penser à une meilleure cachette que cet endroit, que l’on dit être hanté depuis qu’un homme s’y est pendu. Vous ne pouvez donc pas l’avoir, à moins que…
— À moins que je ne l’y aie trouvée et ne l’aie rapporté avant l’incendie, observai-je.
— Alors vous m’avez suivie ?
— Oui ; nous avons joué, — ajoutai-je un peu honteux, — vous et moi, d’asssez singuliers rôles, et lorsque tous ces affreux événements ne seront plus qu’un souvenir, il nous faudra nous demander mutuellement pardon. Quoi qu’il en soit, la boîte est en sûreté ; n’ayez aucune inquiétude et veuillez continuer votre récit.
— Mary, poursuivit-elle, parut désormais plus tranquille ; mais, en raison du retour de son oncle et de leurs préparatifs de départ, je ne la vis plus aussi fréquemment. J’arrivai bientôt à craindre que l’idée que son mariage était nul depuis que les preuves en étaient cachées n’eût germé dans son esprit ; cependant il est possible que je la juge mal sur ce point.
L’histoire de ce qui s’est passé durant ces quelques semaines est presque finie. À la veille de son départ, Mary vint me faire ses adieux ; elle m’apportait un cadeau que je refusai malgré toute son insistance, mais elle me dit ce soir-là une chose que je n’ai jamais oubliée. Comme je l’entretenais de mon espoir qu’avant peu elle aurait si bien persuadé M. Leavenworth qu’elle pourrait rappeler son mari, et que je souhaitais vivement être avertie aussitôt que ce fait heureux se produirait, elle m’interrompait soudain :
— Mon oncle, fit-elle, refusera de se laisser convaincre aussi longtemps qu’il vivra. Si je n’en avais que la crainte autrefois, j’en ai la certitude maintenant. Rien que sa mort ne me permettra de me réunir à M. Clavering.
Elle remarqua l’effroi que je ressentais à la perspective d’une aussi longue séparation.
— C’est là un avenir douteux, murmura-t-elle en rougissant ; mais, si M. Clavering m’aime, il peut attendre.
— Cependant, remarquai-je, votre oncle n’est pas très âgé ; il jouit d’une santé robuste, et il vous faudra attendre des années, Mary.
— Je n’en sais rien, mais je ne le crois pas. Mon oncle n’est pas aussi vigoureux qu’il en a l’air, et…
Elle n’acheva pas, effrayée sans doute de la tournure que prenait la conversation. Mais son attitude avait quelque chose de particulier qui me donna alors à penser et qui, depuis, m’a préoccupée bien davantage.
Non pas qu’aucune véritable crainte d’une catastrophe telle que celle qui s’est produite soit venue m’assaillir pendant ces derniers mois, — j’étais pour cela trop profondément dominée par son souvenir, — mais je redoutais quelque chose de pire encore peut-être, au moins dans un certain sens. Et lorsque je recevais une lettre de M. Clavering, dans laquelle il me demandait instamment de lui envoyer des nouvelles de la femme qui, en dépit de ses vœux les plus ardents, le tenait éloigné d’elle, ou lorsque, à peu près en même temps, quelque ami revenant de New-York me parlait des fêtes au milieu desquelles brillait Mary Leavenworth, entourée d’une foule d’admirateurs, je ne pouvais m’empêcher de frémir. Un jour, je lui écrivis, et, comme elle n’était pas là, avec toutes ses séductions qui faussaient mon jugement, je lui parlai sévèrement et j’appelai son attention sur les dangers qu’elle courait en persistant à ne pas rappeler l’homme qui l’adorait.
La réponse que je reçus me stupéfia :
« J’ai pour le moment, m’écrivait-elle, placé M. Robbins en dehors de mes préoccupations, et je vous prie d’en vouloir bien faire autant pour votre part, quel que soit au reste le désappointement que vous en puissiez ressentir. Quant à M. Robbins, il sait que je le préviendrai lorsqu’il en sera temps, mais ce temps n’est pas encore venu.
« Ne vous découragez pas, ajoutait-elle en post-scriptum ; le jour où il sera heureux, il le sera tout à fait. »
« Quand cela ? pensai-je. Ah ! c’est cette incertitude qui ruinera tout ! » Cependant, afin de lui obéir, j’écrivis à M. Clavering, je lui fis connaître la réponse de sa femme et je l’engageai à prendre patience, en l’assurant que, s’il survenait quelque changement dans la situation de Mary, il en serait immédiatement prévenu. Cela fait, j’attendis les événements.
Deux semaines plus tard, j’appris la mort subite de M. Stobbins, le pasteur qui avait célébré le mariage. J’étais encore sous le coup de cette triste nouvelle, lorsque je lus dans un journal que M. Clavering, arrivé à New-York, était descendu à l’hôtel Hoffman ; cela me prouvait que ma lettre n’avait pas produit l’effet que j’espérais, et que, contrairement à la conviction aveugle de Mary, la patience de son mari touchait à son terme. Aussi fus-je peu surprise lorsque, environ quinze jours après, je reçus de lui une lettre que j’ouvris parce qu’il avait oublié de faire sur l’enveloppe la marque convenue ; j’en lus assez pour comprendre qu’il était au désespoir à la suite des échecs qu’il avait éprouvés en cherchant à l’approcher, soit en public, soit en particulier, échecs qu’il attribuait à son mauvais vouloir. Il déclarait qu’il était résolu à tout braver, même son déplaisir, et à en appeler à son oncle afin d’en finir immédiatement et complètement avec une situation intolérable. « Je veux vous avoir, écrivait-il, avec ou sans fortune, peu m’importe. Si vous ne voulez pas venir à moi de vous-même, je suivrai l’exemple des braves chevaliers mes aïeux ; je donnerai l’assaut au château qui vous garde, et je vous enlèverai par la force des armes. »
Je ne fus pas non plus fort étonnée, connaissant Mary comme je la connaissais, lorsque, quelques jours après, elle m’envoya la réponse que voici, avec prière de la copier :
« Si M. Robbins souhaite toujours d’être heureux avec Amy Belden, il faut qu’il réfléchisse à la détermination dont il parle. Non seulement une telle action ruinerait à jamais le bonheur de celle qu’il prétend aimer, mais elle pourrait faire disparaître l’affection qui rend durable le lien qui existe entre eux. »
Il n’y avait ni date ni signature. C’était le cri d’avertissement donné par une personne altière et maîtresse d’elle-même en réponse à une menace, et cette lettre-là me fit réfléchir que toutes les grâces enchanteresses de cette jolie femme ne servaient qu’à dissimuler la profondeur de son caractère froid et résolu.
Quel a été réellement l’effet de cette réponse ? Je puis seulement le conjecturer. Tout ce que je sais, c’est que deux semaines plus tard, on trouvait M. Leavenworth assassiné, et que Hannah Chester, au nom, disait-elle, de l’affection que j’avais pour Mary Leavenworth et de mon désir de la servir, venait frapper à ma porte, juste après l’heure où le crime a été commis, et me suppliait de la cacher soigneusement à tous les yeux.