‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 33 sur 39 · Partie 3 · VII

Partie 3 · VII

Mme Belden s’arrêta, perdue dans les souvenirs qu’avaient évoqués ces paroles, et un court silence s’ensuivit. Ce fut moi qui le rompis en demandant quelques détails sur ce qu’elle venait de raconter, car c’était pour nous tous un mystère que Hannah eût pu pénétrer dans sa maison sans être aperçue par les voisins.

— Voici, reprit-elle. La nuit était fraîche et je m’étais retirée de bonne heure. Vers une heure moins le quart, — le dernier train passe à R… à minuit trente, — on frappa légèrement à la fenêtre près de la tête de mon lit. Pensant qu’un voisin était malade, je m’empressai de me lever et de demander qui était là. On me répondit rapidement et à voix basse : « C’est moi Hannah, la servante de miss Leavenworth. Je vous en prie, faites-moi entrer par la porte de la cuisine. »

Je tressaillis au son de cette voix bien connue, et, saisie d’une vague crainte, je pris la lampe et courus à la porte.

— Êtes-vous seule ? demandai-je.

— Oui.

— Alors, entrez.

Àpeine eut-elle franchi le seuil que je me sentis défaillir et que je fus obligée de m’asseoir ; elle était très pâle et avait l’air égaré, avec quelque chose de l’apparence d’un fantôme errant :

— Hannah ! lui dis-je avec effort, qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qui vous fait venir à cette heure de la nuit et dans un pareil état ?

— Miss Mary m’envoie, répéta-t-elle d’une voix monotone, comme si elle récitait une leçon apprise par cœur. Elle m’a ordonné de venir ici afin que vous me gardiez. Je ne dois pas quitter la maison.

— Mais pourquoi ? demandai-je, en proie à mille terreurs indéfinissables. Qu’est-il arrivé ?

— Je n’ose pas le raconter, murmura-t-elle, et on me l’a défendu. Je dois seulement rester ici et me tenir tranquille.

— Mais, insistai-je en l’aidant à se débarrasser de son châle-couverture dont ont parlé les journaux, mais il est nécessaire que vous vous expliquiez. Sûrement, votre maîtresse ne vous a pas défendu de me donner à moi des éclaircissements ?

— À vous comme à tout le monde, affirma la pauvre fille. Je tiens toujours une parole donnée et le feu ne me ferait pas manquer à ma promesse.

Avec son air résolu, elle ressemblait si peu à la jeune fille douce et timide que j’avais connue que je la regardai avec étonnement.

— Vous me garderez, n’est-ce pas ? Vous ne me chasserez pas ? fit-elle.

— Non, répondis-je, je ne vous chasserai pas.

— Et vous ne direz rien à personne ?

— Je ne dirai rien.

Elle parut alors tranquillisée et me suivit en me remerciant. Je l’installai dans la chambre où vous l’avez trouvée parce que c’était la plus retirée de toutes ; elle y est restée depuis, paisible et contente, je le crois, jusqu’à ce jour néfaste.

— Et c’est tout ? demandai-je à Mme Belden. Vous n’avez pas obtenu plus tard d’autres explications ? Elle ne vous a jamais donné aucun détail sur l’événement qui fut la cause de sa fuite ?

— Non, monsieur. Elle a persisté dans son silence. Le lendemain, je montai chez elle avec les journaux, afin de lui demander si sa fuite avait été motivée par l’assassinat de M. Leavenworth ; elle avoua que oui, sans plus de détails. Évidemment quelqu’un ou quelque chose lui tenait la bouche fermée, et, ainsi qu’elle le disait, le feu et la torture ne l’auraient pas fait parler.

Je poursuivis :

— Alors les soupçons dont vous nous avez fait part étaient fondés sur la situation embarrassante où s’était placée Mary Leavenworth par suite de son mariage clandestin — situation dont elle ne pouvait s’affranchir que par la mort de son oncle — et ensuite par l’aveu de Hannah que, si elle avait quitté la maison pour se réfugier chez vous, c’était à la prière instante de miss Mary ?

— Oui, monsieur, et c’est là la preuve de l’intérêt qu’elle porte à l’affaire, preuve évidente d’après la lettre que j’ai reçue d’elle hier, et que vous déclarez avoir maintenant en votre possession.

Oh ! cette lettre !

— Je sais, continua Mme Belden d’une voix entrecoupée, que c’est mal de tirer des conclusions trop rapides dans une affaire aussi grave, mais comment pourrait-on faire autrement lorsqu’on sait ce que je sais ?

Je ne répondis pas et je me posai encore et toujours la même question : En présence des derniers événements, était-il encore possible de croire que Mary Leavenworth fut innocente du meurtre de son oncle ?

— C’est affreux d’en arriver à de telles conclusions, reprit Mme Belden ; rien ne m’y aurait poussée, n’étaient les lignes écrites de sa propre main, et…

— Excusez-moi, madame Belden ; mais, au commencement de cet entretien, vous avez dit ne pas croire que Mary eût pris une part personnelle au meurtre de son oncle. Seriez-vous prête à renouveler cette assertion ?

— Oui, oui, certainement. Quoi que je puisse penser de l’influence qu’elle a eue sur son exécution, jamais il ne me sera possible de croire à une participation directe de sa part. Non, non ; vous pouvez être assuré que, quels que soient les détails du crime, Mary n’a pas touché au revolver et n’a pas assisté à la terrible scène. Celui seul qui a pu s’armer d’assez de courage pour commettre un acte aussi épouvantable, c’est l’homme qui l’aimait, la désirait, et qui voyait l’impossibilité de l’obtenir par d’autres moyens !

— Alors vous pensez…

— Je pense que M. Clavering est le coupable, oui. N’est-ce pas assez horrible quand on sait qu’il est son mari ?

— En effet, dis-je en me levant pour cacher combien ces dernières paroles m’avaient ému.

Elle parut frappée, soit par mon accent, soit par ma physionomie, et dit en me regardant avec une expression où perçait un doute naissant :

— J’espère ne pas avoir été indiscrète, et je sais bien qu’avec cette fille morte dans ma maison je devrais faire grande attention ; cependant…

— Vous n’avez rien à vous reprocher, m’écriai-je en me dirigeant à la hâte vers la porte, afin d’échapper, ne fût-ce que pendant un instant, à une atmosphère qui m’étouffait. Personne ne saurait vous blâmer pour ce que vous avez dit et fait aujourd’hui. Je voudrais pourtant vous adresser une dernière question : À part la répulsion si naturelle que vous inspirez la pensée qu’une femme si jeune et si belle puisse être une aussi grande coupable, n’auriez-vous pas d’autres raisons pour soupçonner Henry Clavering, sur le compte duquel vous vous êtes exprimée avec déférence jusqu’ici ?

— Non, aucune, reprit-elle avec un peu d’effarement.

— Veuillez m’excuser, fis-je ; j’ai besoin de quelques minutes de solitude pour réfléchir aux faits que je viens d’apprendre. Je reviendrai bientôt.

Et je m’éloignai précipitamment.

Cédant à une force irrésistible, je montai à l’étage supérieur et je me mis à la fenêtre de la grande pièce située au-dessus de la chambre de Mme Belden. Les stores étaient baissés et la chambre se trouvait dans de profondes ténèbres ; mais je n’y fis pas attention. Une lutte terrible se livrait dans mon esprit : Mary Leavenworth était-elle l’auteur principal ou seulement le complice du crime ? Les préjugés inébranlables de M. Gryce, les convictions d’Eleonore, l’évidence apparente des faits, tout cela rendait-il impossible l’exactitude des conclusions de Mme Belden ? Je ne me faisais aucune illusion sur la conviction des détectives qui s’occupaient de l’affaire : mais fallait-il la condamner ? Était-il absolument impossible de trouver même encore maintenant la preuve que Henry Clavering était le seul assassin de M. Leavenworth ?

Ces pensées m’obsédaient. Mes yeux se tournèrent vers la pièce à côté où était étendu le cadavre de celle qui, selon toutes probabilités, connaissait la vérité, et je fus saisi d’un immense désir. Ah ! pourquoi la morte ne pouvait-elle parler ? Pourquoi demeurait-elle muette, inerte, rigide, quand un seul mot d’elle eût suffi à élucider ce terrible mystère ? N’y avait-il aucune puissance qui pût desserrer ses lèvres blanches ?

Entraîné par mon ardeur, je m’approchai. Mon Dieu ! quelle immobilité ! Mon regard anxieux et interrogateur ne rencontra que l’expression de pierre de ces yeux fermés, de ces lèvres à jamais closes !

Je restais là, debout, mécontent de mon impuissance, quand je vis, faisant saillie au-dessous de ses épaules, une enveloppe… une lettre.

L’étonnement et l’espérance inspirés par cette découverte m’agitaient à la fois. Je me penchai sur le lit, je retirai la lettre, je l’ouvris fiévreusement et je jetai un coup d’œil sur son contenu. Juste ciel ! c’était de Hannah elle-même ! On le devinait à première vue. Il me semblait qu’un miracle venait d’avoir lieu, et je me précipitai dans l’autre chambre afin de déchiffrer une écriture qui était très difficile.

Voici ce que je lus, grossièrement tracé au crayon sur une feuille de papier à lettre ordinaire:

« Je suis coupable. Je sais depuis longtemps des choses que j’aurais dû dire ; mais je n’ai pas osé parce qu’il avait menacé de me tuer si je parlais ; je veux dire le beau grand monsieur à la moustache noire que j’ai vu sortir de la chambre de M. Leavenworth, le soir du meurtre, avec une clef à la main. Il eut peur et me donna de l’argent pour m’en aller, venir ici et me taire. Je vois toujours miss Eleonore pleurer et me dire que je la faisais envoyer en prison. Dieu sait, j’aime mieux mourir ! Voilà la vérité et mes dernières paroles. Je demande pardon à tout le monde, et j’espère que personne ne m’en blâmera et qu’on n’ennuiera plus miss Eleonore, mais que l’on ira arrêter le si beau monsieur à la moustache noire. »

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

(Note du traducteur.)

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