‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 34 sur 39 · Partie 4 · I

Partie 4 · I

Une demi-heure plus tard, le train par lequel j’attendais M. Gryce arriva ; mon agitation était à son comble. Serait-il dans la foule mêlée qui se précipitait hors des wagons ? Le télégramme envoyé avait-il été conçu dans des termes suffisamment pressants pour le faire venir, malade comme il l’était ? La confession écrite de Hannah était serrée contre ma poitrine, que soulevaient l’inquiétude et l’impatience. Une partie de la foule s’écoula dans des rues transversales et je vis enfin M. Gryce qui marchait péniblement, non avec deux béquilles, mais appuyé sur une canne.

Son visage aurait pu être l’objet d’une étude curieuse.

— Eh bien ! eh bien ! s’écria-t-il en me tendant la main, voici une jolie affaire ! Hannah est morte, hein ! et tout est sens dessus dessous. Hum ! hum ! Que pensez-vous à présent de Mary Leavenworth ?

Il aurait été naturel, après l’avoir introduit dans la maison et installé dans le salon de Mme Belden, de commencer mon récit en lui faisant lire la confession de Hannah ; mais je n’en fis rien. Diverses émotions m’agitaient, et je voulais qu’il passât par les alternatives de crainte et d’espérance que j’avais éprouvées moi-même depuis mon arrivée à R… D’autre part, j’avais été quelque peu froissé — tel est le ridicule de la nature humaine ! — du peu de cas qu’il avait toujours fait de mes soupçons à l’égard de Henry Clavering, et ce ne fut que lorsque je lui eus raconté par le menu tout ce qui avait eu lieu pendant mon séjour dans la maison que je lui remis la lettre de Mary trouvée dans la poche de Mme Belden. Il la parcourut avec agitation et en laissant échapper des exclamations comme celles-ci : — Extraordinaire !… La plus grosse affaire de ce temps !… N’a pas son égal depuis le procès de Mme Lafarge !

Cela et maints autres indices d’une émotion toujours croissante me prouvèrent que le moment propice était arrivé. Alors — et alors seulement — je me permis de lui passer la lettre que j’avais trouvée sous le cadavre de Hannah.

Jamais je n’oublierai sa stupéfaction en la prenant :

— Grands dieux ! s’écria-t-il, qu’est ceci ?

— La confession écrite de Hannah au moment de mourir, répondis-je. Je l’ai aperçue dans son lit en allant, il y a une demi-heure, l’examiner une seconde fois.

Il l’ouvrit, la lut d’un air incrédule qui fit place immédiatement à des marques du plus vif étonnement, puis il la regarda dans tous les sens.

— Voilà un témoignage des plus remarquables, observai-je avec un certain contentement, et qui change complètement l’aspect de l’affaire.

— Vous croyez ? reprit-il vivement, tandis que je le considérais avec surprise, car sa façon d’être déroutait toutes mes prévisions… Vous dites avoir trouvé ce papier dans son lit. Où cela ?

— Sous le corps même. On en voyait un coin sous les épaules, et je m’en suis emparé.

Il se plaça debout devant moi.

— Était-il alors plié ou ouvert ?

— Plié et enfermé dans cette enveloppe.

Il la prit, la regarda un instant et continua :

— Cette enveloppe et cette lettre sont bien chiffonnées. En était-il ainsi lorsque vous les avez trouvées ?

— Oui ; elles étaient, en outre, pliées en deux, comme cela.

— Pliées en deux ? En êtes-vous sûr ?

— Oui.

— Rien de suspect, n’est-ce pas ? Vous ne supposez pas que la lettre ait été placée, après la mort de Hannah, où vous l’avez découverte ?

— Nullement. Je dirais plutôt que, d’après les apparences, elle la tenait à la main en se mettant au lit, et que plus tard, en voulant se retourner, elle l’aura laissé échapper et se sera couchée dessus.

Les yeux de M. Gryce, si brillants d’abord, s’assombrirent ; il était évident que mes réponses le désappointaient. Il posa la lettre et demeura pensif ; puis il la prit de nouveau, examina de près les bords du papier et, me lançant un regard rapide, il se retira dans l’ombre des grands rideaux de la fenêtre. Son allure était si singulière que, involontairement, je me levai pour le rejoindre, mais il me fit signe que non, en disant :

— Occupez-vous un peu de cette cassette dont vous avez eu tant de peine à vous emparer, et voyez si le contenu en est bien conforme aux déclarations de Mme Belden. Je voudrais être seul un instant.

Je dissimulai mon étonnement et me hâtai de faire selon ses désirs, mais j’avais à peine soulevé le couvercle qu’il se précipita sur moi, jeta fiévreusement la lettre sur la table et s’écria :

— N’ai-je pas dit que depuis le procès de Mme Lafarge on n’avait rien vu de semblable ? C’est une affaire exceptionnelle et tout à fait singulière. Monsieur Raymond, — et pour la première fois ses yeux se fixèrent sur les miens, — préparez-vous à une grande déconvenue. Cette prétendue confession de Hannah n’est qu’une supercherie.

— Une supercherie ?

— Oui, une supercherie, un faux, tout ce que vous voudrez. Cette fille n’a jamais écrit ceci.

Stupéfait, presque indigné, je bondis de ma chaise.

— Comment savez-vous cela ? m’écriai-je.

— Regardez bien, dit-il en me donnant la lettre ; examinez-la de près. Dites-moi maintenant ce qui vous frappe à première vue.

— D’abord les mots sont imprimés au lieu d’être écrits.

— Bien ; après ?

— Ils sont imprimés au verso d’une feuille de papier ordinaire ?

— De papier ordinaire ?… C’est-à-dire sur une feuille de papier de commerce ordinaire ?

— C’est évident.

— Regardez les lignes.

— Eh bien ! quoi ? Ah ! je vois : elles montent jusqu’en haut de la page ; on s’est ici servi de ciseaux, c’est clair.

— En somme, c’est une feuille de papier qui a été coupée dans un livre de commerce.

— Parfaitement.

— Et voilà tout ce que vous pouvez y voir ?

— Tout, sauf les mots eux-mêmes.

— Vous ne vous apercevez pas de ce qui a été enlevé avec les ciseaux ?

— Non, à moins que ce ne soit la marque du fabricant dans le coin.

Les yeux de M. Gryce lancèrent des éclairs.

— Mais je ne vois pas quelle importance cela peut avoir, ajoutai-je.

— Vraiment ? Pas même en songeant que cette disparition nous prive peut-être de tout moyen de découvrir à quel cahier de papier cette feuille a été enlevée ?

— Non.

— Allons ! vous êtes encore plus novice comme policier amateur que je ne le supposais. Ne comprenez-vous donc pas que Hannah, au moment de mourir, ne pouvait avoir aucune raison de cacher la provenance du papier sur lequel elle écrivait des derniers aveux, et que cette feuille a dû être préparée par une autre personne ?

— Non, repris-je, je ne puis dire que je vois tout cela.

— Vous ne le pouvez pas ? Eh bien ! répondez à cette question-ci : Pourquoi Hannah, sur le point de se tuer, se serait-elle préoccupée de la piste fournie par sa confession, ou du bureau, du tiroir, ou du cahier de papier qui contenait la feuille sur laquelle elle allait écrire ?

— En effet, elle n’avait aucun motif de s’en préoccuper.

— On s’est donné, cependant, une peine infinie pour effacer cette piste.

— Mais…

— Il y a autre chose encore. Lisez la confession elle-même, monsieur Raymond, et dites-moi ce que vous en concluez ?

Je fis ce qu’il demandait et je répondis ensuite :

— Je conclus que la pauvre fille, affolée par une appréhension de tous les jours, a pris le parti extrême de se tuer, et que Henry Clavering…

— Henry Clavering ?

Cette interrogation fut faite d’un ton si singulier que je le regardai surpris :

— Oui, fis-je.

— Ah ! excusez-moi ; je ne croyais pas avoir lu le nom de M. Clavering.

— Il n’est pas nommé, c’est vrai, mais il est décrit d’une façon si frappante que je…

M. Gryce m’interrompit :

— Ne vous semble-t-il pas étonnant qu’une fille telle que Hannah se soit arrêtée à décrire un homme dont elle connaissait si bien le nom ?

Je tressaillis ; en effet, c’était étrange.

— Vous ajoutez foi au récit de Mme Belden, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Vous croyez qu’elle a raconté exactement les faits qui se sont passés ici il y a un an ?

— Je le crois.

— Vous devez croire de même, alors, que Hannah, l’intermédiaire, connaissait M. Clavering personnellement et de nom ?

— Sans aucun doute.

— Alors pourquoi n’a-t-elle pas écrit son nom en toutes lettres ? Si son intention a été vraiment — comme elle le prétend — de sauver Eleonore Leavenworth de la fausse accusation qui pèse sur elle, elle aurait pris naturellement le meilleur moyen de le faire. Donc cette description d’un homme dont l’identité aurait été prouvée d’une façon indiscutable par la seule mention de son nom est l’œuvre, non d’une pauvre fille ignorante, mais d’une personne qui, en voulant jouer ce rôle, a échoué piteusement. Mais ce n’est pas tout. D’après vous, Mme Belden affirme que Hannah lui a déclaré avoir été envoyée chez elle par miss Mary ; or, dans ce document, elle déclare que c’est sur le désir du « monsieur à la moustache noire ».

— Je le sais ; mais ne pouvaient-ils pas être complices ?

— Quand les déclarations verbales et écrites d’une personne ne sont pas d’une rigoureuse conformité, elles sont toujours suspectes. Mais pourquoi restons-nous ici à faire des suppositions quand quelques mots de cette Mme Belden, dont vous parlez tant, suffiraient sans doute à éclaircir toute l’affaire ?

— Quelques mots de Mme Belden ! J’en ai échangé des milliers avec elle aujourd’hui, et tout reste aussi obscur qu’au début.

— Vous, vous avez causé avec elle, mais pas moi. Faites-la venir, je vous prie.

— Un seul mot avant de l’appeler. Que diriez-vous si Hannah eût trouvé la feuille de papier coupée telle quelle, et s’en fût servie sans se douter des soupçons qui se produiraient ?

— Voilà justement ce que nous allons nous efforcer de découvrir.

Je trouvai Mme Belden au salon, agitée et impatiente : « Quand le coroner devait-il venir ? Que ferait l’inspecteur de la police de sûreté ? — C’était affreux d’attendre là, toute seule, etc., etc… »

Je la calmai de mon mieux en lui disant que j’ignorais les intentions du détective qui tout d’abord désirait l’interroger. Voulait-elle se rendre immédiatement auprès de lui ? Elle se leva avec empressement. Tout valait mieux que l’attente.

M. Gryce, pendant ma courte absence, avait quitté son air sévère et il reçut Mme Belden avec assez de bienveillance et de courtoisie respectueuse pour produire une impression favorable sur cette nature sensible et nerveuse.

— Ah ! voici la dame dont la maison est le théâtre d’un événement bien désagréable ! s’écria-t-il en se levant pour la saluer… Oserai-je vous prier de vouloir bien prendre un siège, si toutefois un étranger peut se permettre de parler ainsi à une dame dans sa propre maison ?

— Cela n’a plus l’air d’être ma maison, répondit-elle d’un ton triste plutôt qu’agressif, tellement elle était amadouée par ces façons cordiales et aimables… Je ne suis guère qu’une prisonnière : je viens ou je m’en vais, je parle ou je me tais, selon les ordres que l’on me donne, et tout cela parce qu’une malheureuse créature, que j’ai recueillie pour le plus généreux des motifs, est morte chez moi !

— En effet, fit M. Gryce, c’est très injuste. Mais peut-être pourrons-nous tout arranger ; j’en ai l’espoir. Cette mort subite doit facilement s’expliquer. Vous dites n’avoir aucun poison chez vous ?

— Aucun.

— Et Hannah ne sortait jamais ?

— Jamais.

— Personne n’est venu la voir ?

— Personne.

— Donc, même l’eût-elle voulu, elle n’aurait pu se procurer elle-même du poison ?

— Absolument pas.

— À moins, ajouta-t-il doucement, qu’elle ne l’eût en sa possession en arrivant chez vous ?

— Cela ne se peut pas, monsieur. Elle n’avait pas de bagages et elle n’avait pas cette drogue dans sa poche ; j’y ai regardé.

— Qu’y avez-vous trouvé ?

— Un ou deux billets de banque, plus d’argent, en somme, qu’une fille en sa position n’en possède généralement, plus quelques sous et un mouchoir de poche très ordinaire.

— Bien ; voilà qui prouve que cette fille n’est pas morte empoisonnée, puisqu’il n’y avait pas de poison ici.

Il parlait avec un tel air de conviction qu’elle s’y laissa prendre.

— Voilà ce que je dis et redis à M. Raymond, fit-elle en me jetant un regard de triomphe.

— Elle est morte, sans doute, d’une maladie de cœur, poursuivit-il… Vous dites qu’hier elle était bien portante ?

— Parfaitement, monsieur. Elle en avait l’air, du moins.

— Mais elle n’était pas gaie ?

— Je n’ai pas dit cela, monsieur. Elle était gaie, très gaie même.

Il me regarda.

— Quoi ! madame, cette fille était gaie ! Je n’y comprends rien. Il me semble que l’anxiété à l’égard de ceux qu’elle avait laissés derrière elle à New-York eût suffi à l’attrister.

— On aurait pu le croire, mais il n’en a pas été ainsi ; au contraire, elle ne semblait pas s’en préoccuper du tout.

— Comment ! Pas même de miss Eleonore qui, d’après les journaux, se trouve dans une situation si critique ! Au fait, peut-être l’ignorait-elle, — je parle de la situation de miss Eleonore.

— Elle l’ignorait ; c’est moi qui la lui ai fait connaître. J’avais considéré Eleonore comme au-dessus de tout reproche ; je fus affreusement peinée de voir son nom mêlé par la presse à un crime ; je montai chez Hannah et, tout en l’observant, je lui lus l’article.

— Eut-elle de l’émotion ?

— Je n’en sais rien. Elle avait l’air de ne pas comprendre ; elle me demanda pourquoi je lui lisais des choses qu’elle ne voulait pas entendre, me dit que j’avais promis de ne pas lui parler de l’assassin et qu’elle ne m’écouterait plus si je revenais sur ce sujet.

— Hum ! Et quoi encore ?

— Pas autre chose. Elle se boucha les oreilles avec les mains, et se mit à bouder de telle sorte que je quittai la chambre.

— Quand tout ceci s’est-il passé ?

— Il y a trois semaines environ.

— Elle a cependant parlé du crime depuis ?

— Non, monsieur, jamais.

— Comment ! elle n’a même pas demandé ce qu’on allait faire de sa maîtresse ?

— Non, monsieur.

— Elle a laissé voir, au moins, une obsession morale quelconque, de la peur, du remords, de l’inquiétude ?

— Au contraire, monsieur, elle paraissait souvent en proie à une joie secrète.

M. Gryce me lança un coup d’œil à la dérobée.

— Tout cela, ajouta-t-il, est bien étrange, bien anormal, et je n’y comprends rien.

— Ni moi non plus, monsieur. Je m’efforçai d’expliquer sa conduite en supposant que sa sensibilité était émoussée et que son ignorance l’empêchait de saisir l’atrocité du crime ; mais je changeai d’avis à mesure que je la connus mieux. Il y avait trop de méthode, trop de suite dans sa gaieté et je voyais clairement qu’elle se préparait à un avenir quelconque. Par exemple, elle me demanda un jour si elle pourrait apprendre à jouer du piano. J’en vins à conclure qu’on lui avait promis de l’argent si elle gardait le secret confié à sa discrétion, et que cette perspective lui faisait tellement plaisir qu’elle oubliait l’horrible passé. C’était, du reste, la seule explication plausible de son assiduité en général, de son désir d’apprendre et des sourires qui éclairaient souvent son visage.

Je gage toutefois que ces sourires n’avaient pas valu celui qui illumina en ce moment les traits de M. Gryce.

— Sa mort subite, continua Mme Belden, m’a fait une impression d’autant plus grande que je ne pouvais croire qu’une fille si robuste, si gaie, viendrait à mourir comme cela au milieu de la nuit, toute seule, et sans que personne ne s’en aperçût. Mais…

— Une minute, interrompit M. Gryce. Vous parlez de son désir d’apprendre. Qu’entendez-vous par là ?

— J’entends son désir d’apprendre tout ce qu’elle ignorait : à écrire, à lire, à lire l’écriture surtout, par exemple. Lors de son arrivée chez moi, elle ne savait qu’imiter et écrire les lettres d’imprimerie, et cela bien maladroitement.

M. Gryce me pinça le bras avec une grande violence.

— À son arrivée chez vous ? Voulez-vous dire que, pendant son séjour ici, elle apprit à lire ?

— Oui, monsieur, je lui faisais des modèles et…

— Où sont ces modèles ? demanda M. Gryce d’un ton grave. Et où sont ses essais d’écriture à elle ? Je voudrais bien les voir. Pourriez-vous nous en montrer ?

— Je ne sais, monsieur. Je déchirais généralement ces exercices aussitôt faits, car je ne tenais pas à les voir traîner dans tous les coins. Mais je vais aller voir.

— C’est cela, fit-il, et je vous accompagnerai. Il faut, en tout cas, que je voie ce qui s’est passé là-haut.

Et il se leva, sans souci apparent de sa goutte.

— Voilà que cela se corse, lui dis-je à voix basse, quand il passa à côté de moi.

Rien ne peut dépeindre mon inquiétude pendant leur absence, qui dura dix minutes environ. Lorsqu’ils revinrent, ils étaient chargés de cartons qu’ils jetèrent sur la table.

— Voici le papier à lettres de la maison, dit M. Gryce. Nous avons ramassé chaque bout, chaque demi-feuille. Mais avant de l’examiner, regardez ceci :

Et il me tendit une feuille de papier écolier bleuâtre sur laquelle étaient écrites une demi-douzaine d’imitations de modèles bien connus :

— « Soyez bon et vous serez heureux ». — « La beauté se flétrit bientôt. » — « Les liaisons dangereuses nuisent à la bonne éducation. »

— Comment trouvez-vous cela ? ajouta-t-il.

— C’est régulier et très lisible.

— C’est la dernière production de Hannah et les seuls spécimens de son écriture que nous ayons pu trouver. Cela ne ressemble guère à certain griffonnage que nous venons de voir, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Mme Belden m’assure que Hannah savait écrire aussi bien que cela depuis plus de huit jours. Elle y mettait tout son amour-propre et parlait sans cesse de sa facilité à apprendre.

Il se pencha vers moi et me dit à l’oreille :

— Si elle a vraiment griffonné cette lettre, il y a longtemps qu’elle a été faite !

Puis à haute voix :

— Voyons le papier dont elle se servait d’habitude.

Il ouvrit les cartons et étala devant moi les feuilles éparses dont ils étaient remplis. Il nous suffit d’un seul coup d’œil pour voir qu’elles ne ressemblaient en rien à celle sur laquelle la confession avait été écrite.

— Voilà tout le papier de la maison, fit M. Gryce.

— En êtes-vous sûre ? demandai-je à Mme Belden. N’avez-vous pas quelque part encore une ou deux feuilles de papier écolier, ministre, ou quelque chose comme ceci, qu’elle aurait pu se procurer à votre insu ?

— Je ne le crois pas, monsieur. Du reste, Hannah avait une quantité de papier dans sa chambre et n’avait nul besoin d’en chercher d’autre.

— Mais vous ne savez pas ce qu’elle a pu avoir envie de faire. Regardez cette feuille, — et je lui montrai la page blanche de la confession. Ne pourrait-il y en avoir de pareilles dans la maison ? Regardez bien ; c’est très important.

— J’ai regardé, dit-elle, mais je n’ai jamais eu chez moi une feuille de papier de cette sorte.

M. Gryce me prit la confession des mains en murmurant :

— Ne pensez-vous pas maintenant qu’il n’y a pas grande chance que Hannah ait confectionné ce précieux document ?

Convaincu enfin, je fis un signe de tête négatif et je répondis à voix basse :

— Mais si Hannah n’a pas écrit, qui donc l’a fait ? Et comment ce papier a-t-il été mis là où je l’ai trouvé ?

— C’est justement ce que nous avons à apprendre, répondit-il.

Il reprit son interrogatoire ; les réponses ne tendirent qu’à prouver que Hannah ne possédait pas de papier lors de son arrivée et qu’aucun messager secret n’avait pu pénétrer jusqu’à elle. Le mystère paraissait impénétrable, à moins de soupçonner la bonne foi de Mme Belden, et je commençais à désespérer du succès, lorsque M. Gryce, après m’avoir regardé de nouveau, se tourna vers elle et demanda :

— On m’a dit que vous aviez reçu hier une lettre de miss Mary Leavenworth ?

— C’est vrai, monsieur.

— Cette lettre-ci ?

Et il la lui montra.

— Oui.

— Était-elle seule dans l’enveloppe qui la renfermait ? N’y en avait-il pas une autre à l’intérieur pour Hannah ?

— Non, monsieur, répondit-elle avec une singulière vivacité. Il n’y avait rien pour elle dans ma lettre, mais elle en a reçu une hier, elle aussi. Elles sont arrivées toutes deux par le même courrier.

— Hannah a reçu une lettre, et par le même courrier ? fîmes-nous ensemble.

— Oui ; mais c’est à moi qu’elle était adressée.

Elle me jeta un regard de désespoir.

— C’est seulement par une certaine marque dans le coin de l’enveloppe que je compris…

— Bonté divine ! m’écriai-je. Où est cette lettre ? Pourquoi n’en avez-vous pas déjà parlé ? Pourquoi nous laissez-vous tâtonner ainsi dans l’obscurité quand la vue de cette lettre nous aurait indiqué la vraie piste ?

— Je n’y ai songé qu’à l’instant même, car je n’y attachais aucune importance. Je… je…

J’étais hors de moi.

— Madame Belden, insistai-je, où est cette lettre ? L’avez-vous ?

— Non, je l’ai remise hier à Hannah, et je ne l’ai pas revue.

— Elle doit être en haut alors ; je vais regarder encore.

Et je m’élançai vers la porte.

— Vous ne trouverez rien, fit M. Gryce ; j’ai cherché partout. Il n’y a qu’un tas de papier brûlé dans un coin. Qu’est-ce que cela pouvait être, madame Belden, que ce papier brûlé ?

— Je l’ignore, monsieur. Elle n’avait rien à brûler, excepté la lettre.

— Nous verrons cela, murmurai-je en montant rapidement l’escalier.

Je revins avec la cuvette et son contenu.

— Si c’est la lettre, continuai-je, que j’ai vue hier entre vos mains en sortant de la poste, elle était dans une enveloppe jaune. Le papier jaune ne brûle pas de la même façon que le papier blanc et je dois pouvoir reconnaître la cendre du papier jaune. Ah ! La lettre est détruite, mais voici un débris de l’enveloppe.

Et je retirai un tout petit morceau intact.

M. Gryce repoussa la cuvette.

— Il est inutile de chercher ce que contenait la lettre ; il faut que vous nous le disiez, Mme Belden, ajouta-t-il.

— Mais je ne le sais pas. Il est vrai qu’elle m’était adressée, mais Hannah m’avait prévenue, en se mettant à apprendre à écrire, qu’elle attendait une lettre sous mon couvert ; c’est pour cela que je ne l’ai pas ouverte et que je la lui ai donnée telle quelle.

— Cependant, vous êtes restée auprès d’elle pendant qu’elle la lisait ?

— Non, monsieur. Lorsque je lui ai monté son thé, elle ne m’a rien dit ; elle était d’une réserve absolue quand elle le voulait, et elle ne m’a même pas dit que cette lettre venait de sa maîtresse.

— Ah ! vous avez vu que cette lettre était de miss Mary Leavenworth ?

— Mais oui, monsieur. Que pouvais-je penser d’autre en voyant la marque dans le coin ? Il est vrai que M. Clavering aurait pu faire aussi cette marque, ajouta-t-elle d’un air pensif.

— Vous disiez qu’hier elle était gaie ; l’était-elle encore après la réception de cette lettre ?

— Oui, je le crois. Je ne suis pas restée longtemps auprès d’elle ; il me fallait prendre une décision au sujet de la cassette qui m’était confiée ; mais M. Raymond vous a déjà raconté cela, sans doute ?

M. Gryce fit signe que oui.

— J’étais épuisée et j’avais absolument oublié Hannah, mais…

— Attendez ! fit M. Gryce qui m’appela dans un coin et me dit à voix basse :

« Voici où se place la tentative qu’a faite M. Pourquoi. Pendant votre absence et avant que Mme Belden eût revu Hannah, il l’a aperçue qui se penchait sur quelque chose dans un des coins de sa chambre ; cela pouvait bien être la cuvette que nous avons trouvée. Après cela, il l’a vue avaler, le plus gaiement du monde, une dose d’une drogue quelconque tirée d’un morceau de papier. Est-ce tout ? »

— Tout.

— Très bien.

Et il se rapprocha de Mme Belden.

— Vous disiez : « Mais… »

— Mais, quand je suis montée le soir me coucher, le souvenir de la pauvre fille m’est revenu et j’ai ouvert la porte de sa chambre. Il n’y avait pas de lumière, elle semblait dormir ; j’ai refermé doucement la porte et je me suis retirée chez moi.

— Sans parler ?

— Sans parler.

— Avez-vous remarqué comment elle était couchée ?

— Pas trop. Sur le dos, je crois.

— À peu près comme elle était ce matin ?

— Oui, monsieur.

— Et voilà tout ce que vous avez à nous raconter de la lettre et de cette mort mystérieuse ?

— Tout, monsieur.

M. Gryce se redressa de toute sa hauteur.

— Madame Belden, vous connaissez l’écriture de M. Clavering ?

— Parfaitement.

— Et celle de miss Mary Leavenworth ?

— Également.

— Lequel des deux avait écrit l’adresse sur l’enveloppe de la lettre que vous avez remise à Hannah ?

— Je ne puis répondre. L’écriture était déguisée et pouvait être de l’un ou de l’autre, mais je crois…

— Continuez !

— Qu’elle ressemblait plutôt à celle de miss Mary, quoique ce ne fût pas bien la sienne non plus.

M. Gryce, tout souriant, enferma la confession dans l’enveloppe où elle avait été trouvée :

— Vous rappelez-vous si la lettre était volumineuse ?

— Oh ! oui, très volumineuse même.

— Et épaisse ?

— Oui, oui, assez épaisse pour contenir deux lettres.

— Suffisamment volumineuse et assez épaisse pour contenir ceci ?

Et il plaça devant elle la confession pliée dans l’enveloppe.

— Oui, monsieur, fit-elle stupéfaite, c’était bien cela.

Les yeux de M. Gryce étincelèrent comme des escarboucles, firent le tour du salon et s’arrêtèrent enfin sur une mouche posée sur la manche de ma redingote.

— Éprouvez-vous encore le besoin, murmura-t-il à mon oreille, de demander d’où et de qui vient cette soi-disant confession ?

M. Gryce s’accorda un moment de triomphe silencieux, puis il se leva, plia divers documents et les serra dans sa poche.

— Qu’allez-vous faire ? lui demandai-je rapidement.

Il s’éloigna de quelques pas avec moi et répondit :

— Je retourne à New-York. Je vais rechercher d’où vient le poison qui a tué cette fille et quelle est la main qui a forgé ce misérable faux.

— Mais, dis-je, très ému de cette déclaration, mais M. Pourquoi et le coroner seront ici tout à l’heure ! Ne voulez-vous pas les attendre ?

— Non ; il est indispensable de suivre une pareille piste tandis que les traces sont encore chaudes.

— Les voici précisément, fis-je en entendant un bruit de pas à la porte.

C’étaient bien eux. M. Gryce s’empressa de les faire entrer.

D’après les procédés ordinaires, nous avions lieu de craindre qu’aussitôt la venue du coroner toutes démarches personnelles ne nous fussent interdites. Mais heureusement pour nous le docteur Fink, de R… était un homme intelligent, et il suffit de lui raconter franchement et loyalement tous les détails de l’affaire pour qu’il reconnût la nécessité d’agir avec la plus grande prudence. Il se prit pour M. Gryce d’une sympathie d’autant plus remarquable qu’il ne l’avait jamais rencontré auparavant ; il entra volontiers dans nos projets, en offrant non seulement de nous laisser provisoirement l’usage des papiers dont nous avions besoin, mais encore de ne remplir les formalités pour la convocation du jury que lorsque nous aurions eu tout le temps nécessaire de faire les recherches que nous jugerions utiles.

Aussi ne fûmes-nous guère retardés ; M. Gryce put prendre le train pour New-York à 6 h. 50 du soir ; quant à moi, je devais le suivre par le train de dix heures. C’est dans cet intervalle qu’eurent lieu la convocation du jury, l’ordre de procéder à l’autopsie du cadavre et l’ajournement de l’enquête jusqu’au mardi suivant.

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