Partie 4 · II
M. Gryce, avant de quitter R…, m’avait suffisamment mis au courant de ses projets pour que je comprisse que son intention était de suivre la nouvelle piste indiquée par le papier de la confession. « Trouver à qui appartient le cahier où cette feuille de papier a été coupée sera découvrir l’auteur des deux assassinats », avait-il dit.
Aussi, lorsque j’allai chez lui, le lendemain matin, je ne fus pas surpris de le trouver assis devant une table sur laquelle était placé un monceau de papier à lettres et un pupitre de dame qui — il me le déclara — appartenait à Eleonore.
— Comment ! m’écriai-je. Vous n’êtes donc pas encore convaincu de son innocence ?
— Si fait, mais il faut être consciencieux, et mes conclusions n’auraient aucune valeur si l’enquête n’était pas complète. J’ai même fouillé — et il regarda la pelle et les pincettes avec complaisance — les effets de M. Clavering, cela à son insu, bien entendu, quoiqu’il soit clair comme le jour que ce n’est pas lui qui a fabriqué la confession. Il ne suffit pas de chercher des preuves là où on pense les trouver, il faut encore les chercher parfois où on ne croit pas devoir les découvrir. — Il tira le pupitre à lui. — Par exemple, maintenant, je ne m’attends pas à trouver dans ce pupitre ce dont j’aurais besoin ; toutefois cela ne serait pas impossible, et les probabilités suffisent à un détective.
Et il en renversa le contenu sur la table.
— Avez-vous vu miss Eleonore Leavenworth ce matin ? demandai-je.
— Oui ; je ne pouvais, sans cela, me procurer ce pupitre. Elle me l’a remis elle-même sans faire la moindre objection. Elle a sans doute imaginé que ce petit meuble m’était nécessaire afin que je pusse m’assurer qu’elle n’y cachait pas le document dont on a a tant parlé. Mais cela n’aurait rien changé, eût-elle connu la vérité, car il n’y a rien ici qu’elle puisse redouter de laisser voir.
— Était-elle en bonne santé ? demandai-je sans être capable de dissimuler mon anxiété… Avait-elle appris la mort subite de Hannah ?
— Elle se portait bien, mais elle était profondément agitée ; je dirai même que ses soupçons au sujet de sa cousine sont plus accentués. Voyons un peu ce que nous avons ici. — Et il attira le paquet de papiers. — J’ai trouvé ce tas tel quel dans le tiroir du bureau de la bibliothèque, chez miss Mary Leavenworth, Cinquième avenue. Si je ne me trompe pas, voici ce que nous cherchons.
— Cependant…
— Cependant ce papier est carré, tandis que celui de la confession est de la grandeur et du format d’un papier de commerce ? Je le sais, mais rappelez-vous que la feuille de Hannah avait été raccourcie avec des ciseaux. Comparons la qualité.
Il prit la confession et une des feuilles qui étaient sur la table, les examina de près, puis me les passa ; un coup d’œil suffisait pour démontrer qu’elles étaient de la même couleur.
— Examinons-les à la lumière, fit-il.
L’expérience confirma qu’elles étaient absolument semblables.
— À présent, comparons les lignes.
Mesurées avec soin, celles-ci se trouvèrent tracées d’une façon identique ; il n’y avait pas de doute à avoir !
Le triomphe de M. Gryce était assuré.
— J’en étais certain, dit-il. Aussitôt que j’ai ouvert le tiroir et que j’y ai vu cette quantité de papier si bien rangée, je savais qu’une démonstration définitive était proche.
— Toutefois, fis-je avec l’esprit d’opposition qui ne me quittait pas, ne peut-on douter encore ? Ce papier est de la sorte la plus ordinaire, et tout le monde peut en avoir du pareil.
— Non pas ; c’est là du papier à lettres d’un format dont la mode est passée. M. Leavenworth s’en servait pour son manuscrit, sans quoi, il n’en aurait sans doute pas eu chez lui. Mais, si vous êtes encore incrédule, voyons ce que nous pouvons faire pour vous convaincre.
Il se leva, porta la confession près de la fenêtre, la regarda en tout sens et, y découvrant apparemment ce qu’il cherchait, il revint l’étaler devant moi. Il me fit observer que l’une des lignes était plus foncée que le reste, tandis qu’une autre était si légère qu’elle était à peine visible.
— Ces défauts se retrouvent souvent dans un nombre de feuilles consécutif, dit-il, et si nous pouvions découvrir la main de papier d’où celle-ci a été précisément enlevée, ce serait une preuve qui dissiperait tous les doutes.
Il prit le premier cahier du tas, et en compta rapidement les feuilles ; il n’y en avait que huit. Mais en vérifiant les lignes il vit qu’elles étaient toutes pareilles.
— Hum ! ce n’est pas cela, murmura-t-il.
Cinq ou six autres mains de papier furent ensuite examinées ; elles étaient intactes. M. Gryce frappa la table de ses doigts et son visage s’assombrit.
— Cela serait pourtant si agréable de réussir ! fit-il en me passant un cahier de papier et en gardant un autre… Comptez les feuilles, je vous prie.
J’obéis : — Douze.
Il compta sa part et la posa sur la table :
— Prenez encore.
Je comptai les feuilles du cahier suivant : — Douze.
Il fit de même et s’arrêta : — Onze !
— Recommencez, hasardai-je.
Il vérifia, puis le repoussa tranquillement :
— Je m’étais trompé, fit-il.
Mais il ne se découragea point et renouvela vainement l’épreuve plusieurs fois. Il poussa enfin un soupir d’impatience et me regarda.
— Holà ! s’écria-t-il. Qu’avez-vous ?
— Le cahier que voici ne contient que onze feuilles, répondis-je en le lui tendant.
Son enthousiasme devint contagieux et je ne pus m’empêcher de le partager.
— Oh ! c’est admirable ! fit-il. Regardez ! voilà bien la ligne indistincte au verso et la ligne foncée au recto ; c’est absolument identique à la feuille de Hannah. Que pensez-vous à présent ? Avez-vous besoin d’autres preuves ?
— Il est impossible de conserver le moindre doute, répliquai-je.
Il se détourna, plein d’égards pour mon chagrin.
— Je suis forcé de me féliciter, continua-t-il, malgré la gravité de la découverte que nous venons de faire à l’instant même. C’est si adroit et si concluant que j’avoue être étonné moi-même de la perfection de la chose. Quelle femme ! s’écria-t-il tout à coup, avec un ton d’immense admiration. Quelle intelligence ! quelle finesse ! quelle habileté ! C’est presque dommage de prendre au piège une personne qui a fait une semblable merveille !
Enlever une feuille dans un cahier de papier, la tailler d’un autre format, puis, se rappelant que Hannah ne savait écrire, imprimer grossièrement, ce qu’elle avait à dire, c’est splendide ! Du moins, cela l’aurait été si tout autre que moi se fût trouvé chargé de la conduite de cette affaire.
Dans sa satisfaction, il fixait le lustre comme s’il avait réfléchi sa propre pénétration.
Désespéré, je gardais le silence.
— Pouvait-elle mieux faire ? poursuivit-il. Surveillée et entourée comme elle l’était, pouvait-elle mieux faire ? Je ne le crois pas ; ce qui lui a été fatal, c’est que Hannah, après son départ, a appris à écrire. Mais elle ne pouvait pas connaître cette particularité.
Il m’était impossible de supporter plus longtemps une telle torture.
— Monsieur Gryce, interrompis-je, avez-vous eu ce matin un entretien avec miss Mary Leavenworth ?
— Non, cela n’entrait pas dans mes intentions. Je ne sais même pas si elle était chez elle, mais une domestique qui a quelque rancune est une précieuse auxiliaire pour un détective, et comme j’avais Molly auprès de moi, je n’ai éprouvé nul besoin de présenter mes hommages à sa maîtresse.
Après de nouvelles félicitations qu’il s’adressa à lui-même et qui furent autant de nouvelles tortures pour moi, je dis :
— Qu’allez-vous faire maintenant, monsieur Gryce ? Vous avez suivi votre piste jusqu’au bout et vous êtes content ; mais un tel résultat doit être le précurseur d’une action immédiate.
— Hum ! Nous verrons cela, reprit-il.
Il alla à son bureau et y prit la boîte de papiers que nous n’avions pas eu le temps de vérifier à R…
— Examinons d’abord ces documents, fit-il, et voyons s’ils ne contiennent pas quelque indice qui puisse nous être utile.
Et il se mit à feuilleter une quantité de pages détachées du journal d’Eleonore.
Pendant ce temps, j’examinai le reste du contenu de la cassette. Tout était conforme à la déclaration de Mme Belden ; il y avait le certificat du mariage de Mary et de M. Clavering et quelques lettres. J’étais en train de parcourir le premier de ces papiers, quand une exclamation de M. Gryce me fit lever la tête.
— Qu’y a-t-il ?
Il me donna les feuillets du journal d’Eleonore.
— Lisez cela, dit-il. C’est, la plupart du temps, une répétition du récit de Mme Belden, quoique partant d’un point de vue différent ; mais, si je ne me trompe pas, il s’y trouve un passage qui expliquerait l’assassinat d’une façon nouvelle pour nous. Lisez dès le commencement ; cela ne vous ennuiera pas.
M’ennuyer ! Les sentiments et les pensées d’Eleonore pendant cette période d’anxiété, m’ennuyer !
Faisant appel à tout mon sang-froid, je plaçai les feuillets par ordre et j’en commençai la lecture :
« R…, 5 juillet 1883.
— Deux jours après leur arrivée, remarquez-le bien, dit M. Gryce.
« Un monsieur nous a été présenté aujourd’hui sur la place ; je ne puis m’empêcher d’en parler, d’abord, parce qu’il est le plus parfait specimen de l’élégance masculine que j’ai jamais vu ; ensuite, parce que Mary, d’ordinaire si expansive sur le compte des messieurs, n’a rien eu à me dire lorsque, rentrées dans notre appartement particulier, je lui ai demandé quelle était l’impression que lui avaient produite ses manières et sa conversation. Cela peut s’expliquer en partie par le fait que c’est un Anglais, et nous connaissons toutes deux l’antipathie de mon oncle pour les gens de cette nation. Pourtant je ne suis pas contente. Je crains que l’affaire de Mary avec Charles Somerville ne m’ait rendue soupçonneuse. Qu’arriverait-il si l’histoire de l’été dernier se répétait ici avec un Anglais comme héros ? Mais je ne veux pas me laisser aller à de semblables suppositions ; mon oncle revient dans quelques jours et alors, nécessairement, toute relation cessera avec celui qui, tout charmant et distingué qu’il puisse être, est d’une famille et d’une race avec lesquelles il nous est impossible de nous allier. Je ne crois pas que ces pensées me fussent venues si M. Clavering, lorsqu’il a été présenté à Mary, n’avait donné les preuves d’une admiration sans bornes.
8 juillet.
» On va jouer de nouveau la comédie de l’année dernière. Non seulement Mary reçoit les hommages de M. Clavering, mais elle les encourage. Elle est restée aujourd’hui pendant deux heures assise au piano et lui a chanté ses morceaux favoris, et ce soir… Mais je ne veux pas noter chaque petit détail dont je m’aperçois ; c’est indigne de moi. Et cependant, comment rester aveugle lorsque le bonheur de ceux que j’aime est en jeu ?
11 juillet.
» Si M. Clavering n’est pas encore éperdument amoureux de Mary, il est sur le point de le devenir. Il ne la quitte plus guère et ne déguise aucunement ses sentiments. Il a grand air, beaucoup trop même pour qu’on badine avec lui de façon aussi téméraire.
13 juillet.
» La beauté de Mary s’épanouit comme une rose. Elle était tout simplement merveilleuse ce soir avec sa toilette rouge et argent. Je n’ai jamais vu une aussi belle créature et je suis sûre que M. Clavering est absolument de mon avis ; il ne l’a pas quittée des yeux de toute la soirée. Mais c’est une chose d’aimer une femme comme Mary, et c’en est une autre de se voir payer de retour avec la même passion. Et cependant, d’après certaines indications toutes féminines, je commence à croire que si M. Clavering était Américain elle ne serait pas indifférente à sa beauté virile, à son intelligence et à son amour profond. Mais ne nous a-t-elle pas fait croire l’année dernière qu’elle aimait Charles Somerville ? Rougir et sourire lui importent peu, je le crains ; mais, en ce cas, ne vaudrait-il pas mieux dire : je l’espère !
17 juillet.
» Que mon cœur bat ! Mary est venue dans ma chambre et m’a littéralement fait peur ; elle s’est jetée à genoux devant moi en se cachant le visage.
» — Oh ! Eleonore ! Eleonore ! murmura-t-elle au milieu des sanglots de bonheur.
» Mais lorsque je voulus lui faire lever la tête, elle se dégagea de mes bras, reprit son attitude ordinaire d’orgueil et de réserve, m’imposa silence d’un geste plein de hauteur et quitta la chambre. Cette scène ne peut être interprétée que d’une façon : M. Clavering a dû lui faire sa déclaration, et elle est remplie en ce moment d’une joie folle, qui la rend insensible à des obstacles jugés insurmontables jusqu’ici. Quand donc arrivera mon oncle ?
18 juillet.
» En écrivant ce qui précède, je ne me doutais guère que mon oncle fût déjà à la maison. Il est arrivé à l’improviste par le dernier train et est entré dans ma chambre au moment où j’enfermais mon journal. D’un air assez préoccupé, il me serra dans ses bras et s’enquit de Mary. Je baissai la tête et ne pus m’empêcher de balbutier en lui répondant qu’elle était dans sa chambre. Son affection s’alarma et il s’empressa d’aller la rejoindre. J’ai appris plus tard qu’il l’avait trouvée assise distraitement devant sa table à toilette et ayant doigt une bague de fiançailles qui lui avait été donnée par M. Clavering. Je ne sais ce qui s’est passé, mais Mary est malade ce matin et mon oncle est extrêmement triste et sévère.
L’après-midi.
» On est bien malheureux chez nous. Mon oncle a refusé non seulement de prendre en considération un seul instant la possibilité d’un mariage entre Mary et M. Clavering, mais il va jusqu’à exiger d’elle, sous peine de son plus vif mécontentement, qu’il soit congédié immédiatement sans conditions. J’ai appris sa volonté formelle de la manière la plus pénible. La situation m’était connue, mais je me révoltais secrètement à l’idée qu’un tel préjugé pût séparer à jamais deux personnes qui se convenaient mutuellement, et j’allai trouver mon oncle ce matin pour plaider leur cause. Mais il me ferma aussitôt la bouche par cette observation :
« — Tu es la dernière personne, Eleonore, qui devrais chercher à faire conclure ce mariage.
» — Pourquoi ? demandai-je en tremblant.
» — Par la raison qu’en agissant ainsi tu travailles absolument dans ton propre intérêt.
De plus en plus troublée, je le suppliai de s’expliquer.
» — Je veux dire, fit-il, que si Mary me désobéit et épouse cet Anglais, je la déshérite et je mets ton nom à la place du sien dans mon testament et dans mon affection.
Tout tourna autour de moi.
» — Vous ne voudriez pas mon malheur ! m’écriai-je.
» — Tu seras mon héritière si Mary persiste dans sa résolution.
Et, sans une parole de plus, il quitta gravement la chambre.
Que pouvais-je faire, excepté me jeter à genoux et prier ? Je suis la plus malheureuse de tous les misérables habitants de cette maison. La supplanter, moi ! Oh ! cela ne sera pas, et Mary renoncera à M. Clavering… »
— Eh bien ! interrompit M. Gryce, que pensez-vous de cela ? Le motif qui a poussé Mary à commettre l’assassinat n’est-il pas clair ? Mais voyons la suite.
J’obéis, le cœur déchiré.
19 juillet.
« J’avais raison. Après avoir longtemps lutté contre l’implacable volonté de mon oncle, Mary consent à congédier M. Clavering. J’étais présente lorsqu’elle a fait connaître sa décision ; jamais je n’oublierai avec quelle expression d’orgueil satisfait mon oncle l’a serrée dans ses bras en l’appelant « sa chère adorée ». Cette affaire l’a beaucoup préoccupé, c’est évident, et grand a été mon soulagement en voyant les choses se terminer aussi heureusement. Mais Mary ? Pourquoi me cause-t-elle encore une vague inquiétude ? Qu’y a-t-il dans sa manière d’être et dans ses actions qui semble vouloir élever une barrière entre nous ? Je l’ignore. Je sais seulement que j’ai frémis lorsque, se tournant vers moi, elle m’a demandé si j’étais enfin satisfaite. Imposant silence à mes sentiments, je lui ai tendu la main, mais elle ne l’a pas prise.
26 juillet.
» Que les journées sont longues ! Le souvenir de cette récente épreuve me hante toujours. Il me semble voir partout les traits désespérés de M. Clavering. Comment se fait-il que la gaieté de Mary ne s’altère pas ? Si elle ne l’aime pas, il me semble que le respect devrait au moins la préserver de la légèreté.
Mon oncle est reparti ; il m’a été impossible de l’en empêcher.
28 juillet.
» Tout est découvert ! Mary ne s’est séparée de M. Clavering qu’en apparence ; elle caresse toujours l’idée de devenir un jour sa femme. Le fait m’a été révélé d’une singulière façon qu’il est inutile de relater à cette place, et Mary m’en a confirmé l’exactitude plus tard.
» — J’aime M. Clavering et je ne veux pas renoncer à lui, déclare-t-elle.
» — Alors pourquoi n’avez-vous pas dit la vérité à mon oncle ? ai-je demandé.
» Elle a eu un sourire et m’a répondu durement :
» — C’est un plaisir que je vous laisse.
30 juillet.
» Minuit ! Je suis épuisée, mais il faut que j’écrive avant de chercher un peu de repos. Mary Leavenworth est mariée. Je viens de la voir s’unir à Henry Clavering. Comment puis-je écrire cela aussi tranquillement, quand toute mon âme indignée est en pleine révolte ? Mais revenons au fait. Je m’étais absentée quelques instants de ma chambre ce matin ; lorsque je suis rentrée, j’ai trouvé sur ma table un billet de Mary me disant qu’elle allait faire une promenade en voiture avec Mme Belden et ne serait de retour que le soir. J’avais toutes les raisons possibles de supposer qu’elle allait rejoindre M. Clavering ; je n’eus que le temps de mettre mon chapeau et… »
Là s’arrêtait le journal.
— Mary a interrompu ici Eleonore, sans doute, dit M. Gryce ; mais nous connaissons tout ce que nous désirions savoir. M. Leavenworth a menacé de substituer Eleonore à Mary dans son testament si celle-ci se mariait contre sa volonté expresse. Il est donc impossible d’arriver à une autre conclusion que celle-ci : quatre ou cinq mois plus tard, il a appris que le mariage avait eu lieu ; il a renouvelé ses menaces et c’est alors que sa mort a été décidée.
— En effet, fis-je convaincu ; ce n’est que trop clair.
M. Gryce se leva.
— Mais l’auteur de ce journal est hors de danger, continuai-je en m’attachant à la seule consolation qui me restait. Tous ceux qui le liront comprendront qu’elle était incapable de commettre un crime.
— Oui, certainement ; le journal le prouve absolument.
Je m’efforçai de ne penser qu’à Eleonore et de me réjouir de son innocence, sans songer aux autres, mais je n’y réussis pas.
— Mary, sa cousine, presque sa sœur, Mary est perdue ! murmurai-je.
M. Gryce enfonça ses mains dans ses poches et, pour la première fois, montra quelques signes de trouble intérieur :
— Je le crains, fit-il, je le crains réellement.
Puis, après une pause qui me donna une lueur d’espoir :
— Une créature si séduisante. C’est dommage ! Vraiment, c’est dommage ! Je déclare, maintenant que tout est découvert, que j’ai presque du regret d’avoir réussi aussi bien. C’est étrange n’est-ce pas ? pourtant, c’est la vérité. S’il y avait le plus petit moyen d’en sortir… Mais il n’y en a pas. C’est clair comme A B C.
Il se leva et se promena de long en large tout rêveur ; il regardait ici, là, partout excepté où j’étais ; cependant j’ai tout lieu de croire que j’étais son unique point de mire.
— Cela vous ferait-il beaucoup de chagrin, monsieur Raymond, si miss Mary Leavenworth était arrêtée sous l’inculpation d’assassinat ? demanda-t-il en s’arrêtant devant une sorte de bassin dans lequel nageaient mélancoliquement quelques malheureux poissons.
— Oui, cela me causerait un immense chagrin.
— Il faut en arriver là cependant, dit-il, mais sans son accent de décision ordinaire.
Il faut que je l’arrête, c’est mon devoir d’honnête fonctionnaire chargé de livrer à la justice l’assassin de M. Leavenworth.
Son allure étrange me fit quand même concevoir de nouveau l’ombre d’un espoir.
— Puis il y va de ma réputation de détective. En outre, je ne suis ni assez riche ni assez célèbre pour ne pas songer à tout ce que peut me rapporter un pareil succès, et, malgré sa beauté, il faut que j’aille jusqu’au bout.
Mais, tout en laissant tomber ces paroles, il demeurait de plus en plus pensif ; il regardait l’eau trouble du bassin avec une attention soutenue. Qu’y avait-il ? À quoi réfléchissait-il donc ainsi ?
Lorsqu’il se retourna vers moi, toute trace d’indécision avait disparu.
— Monsieur Raymond, fit-il, revenez ici à trois heures. Mon rapport au surintendant sera terminé ; je voudrais vous le soumettre avant de le lui envoyer. Aussi je vous prie d’être exact.
Il avait un air si réservé et si singulier que je ne pus m’empêcher de lui adresser une question :
— Vous avez pris une décision irrévocable ?
— Oui, répondit-il avec un ton et un geste étranges.
— Vous allez procéder à l’arrestation dont vous venez de parler ?
— Revenez à trois heures !