‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 36 sur 39 · Partie 4 · III

Partie 4 · III

Lorsque, à trois heures précises, j’arrivai à la porte de M. Gryce, il m’attendait sur le seuil.

— Je suis venu à votre rencontre, me dit-il d’un ton grave, afin de vous prier instamment de ne pas prononcer une seule parole, sous quelque prétexte que ce soit, pendant l’entrevue qui va avoir lieu. C’est moi qui parlerai et vous ne ferez qu’écouter. Veuillez non plus ne pas vous étonner de quoi que je puisse dire ou faire. Je me sens d’humeur farceuse — il n’en avait pas l’air — et je pourrai me passer la fantaisie de vous appeler par un autre nom que le vôtre. Si j’agis ainsi, n’y faites pas attention ; surtout ne prononcez pas un mot ; rappelez-vous bien cela !

Et, sans paraître remarquer ma stupéfaction, il me précéda dans l’escalier en me disant de le suivre sans bruit.

D’ordinaire, nos entretiens avaient lieu dans une chambre située au premier étage ; mais cette fois, il me fit monter jusqu’aux mansardes, et là, après une quantité de signes mystérieux, il me poussa dans une pièce d’aspect si étrange et si sinistre qu’elle me fit l’effet désagréable d’une cellule de prison… Tout d’abord il y régnait une quasi-obscurité, car la lumière n’y pénétrait que d’en haut, par une lucarne terne et malpropre. Ensuite elle était seulement meublée d’une table et de deux chaises à dossier droit en bois de sapin, placées à chaque bout ; enfin on voyait tout à l’entour des portes closes surmontées d’impostes rondes, dépolies et sombres ; ces trous blafards ressemblaient aux orbites vides d’une rangée de momies. En somme, l’endroit était des plus lugubres et, dans la disposition d’esprit où j’étais, il me semblait que l’atmosphère même en était anormale et pleine de menaces. Enfermé dans cette pièce glaciale et désolée, je ne pouvais me figurer que le soleil brillait dehors, ni que la vie, la beauté et le bonheur animaient les rues en ce moment.

Le visage grave de M. Gryce, plein de mystère et d’anxiété, contribuait probablement à augmenter ce sentiment de malaise ; il prit un siège et me fit signe de m’asseoir aussi.

— Ne faites pas attention à la chambre, murmura-t-il d’une voix si basse et si sourde que j’eus peine à saisir ses paroles.

Je sais bien que tout ici est triste et lugubre, mais quand on traite de pareilles affaires il ne faut pas être trop difficile au sujet de la salle de réunion, lorsqu’on ne veut pas mettre tout le monde dans le secret. Smith, — continua-t-il en élevant la voix et en agitant son doigt en signe d’avertissement, — Smith, l’affaire est faite ; la prime est à moi, l’assassin de M. Leavenworth est découvert et avant deux heures il sera arrêté. Vous désirez savoir qui il est ?

Je le regardai avec stupéfaction. Y avait-il du nouveau ? Était-il arrivé à d’autres conclusions ? Assurément, toute cette mise en scène n’était pas faite en vue de m’apprendre ce que je savais déjà…

Il coupa court à mes suppositions par un petit rire bas et très expressif.

— La chasse a été longue, je vous assure, et joliment serrée, poursuivit-il en élevant la voix encore davantage… Il y avait une femme dans l’affaire, mais toutes les femmes du monde ne peuvent jeter de la poudre aux yeux d’Ebenezer Gryce quand il est sur une piste et — sa voix devint très aiguë — l’assassin de M. Leavenworth et de Hannah Chester est découvert !

Taisez-vous ! poursuivit-il, bien que je n’eusse ni proféré une parole ni fait un geste. — Vous ignoriez que Hannah Chester avait été assassinée ! Quand je dis assassinée, ce n’est pas tout à fait le mot exact, mais cela revient au même, et la main qui a attenté à ses jours est la même que celle qui a tué le vieux monsieur. Comment je sais cela ? Le voici : on a trouvé par terre dans la chambre de la malheureuse fille ce morceau de papier auquel adhéraient quelques grains d’une poudre blanche ; ces grains ont été analysés hier soir et ont été reconnus pour être du poison. Vous prétendez que Hannah a avalé cette poudre d’elle-même et que c’est un suicide ? D’accord : elle a d’elle-même pris la poudre et c’est un suicide ; mais quel est celui ou celle qui l’a assez terrifiée pour l’amener à prendre une telle résolution, sinon l’homme ou la femme qui avait toute raison de redouter son témoignage ? La preuve, dites-vous. Eh ? cette fille, monsieur, a laissé une confession écrite qui rejette tout le poids du crime sur une personne que l’on croyait innocente. Mais cette confession est l’œuvre d’un faussaire, ainsi que trois faits le prouvent : 1 la malheureuse ne pouvait, là où elle était, se procurer du papier semblable à celui dont on s’est servi ; 2 les mots étaient figurés en caractères grossiers imitant les caractères d’imprimerie, tandis que Hannah, grâce aux leçons de la femme chez qui elle s’était réfugiée, savait depuis peu écrire très correctement ; 3 le récit fait dans la confession ne concorde pas avec celui de Hannah elle-même. Maintenant, au fait de la fausse confession accusant une personne incohérente, qui a été trouvée en la possession de cette fille morte empoisonnée, joignez celui que, le matin même du jour où elle s’est tuée ainsi, elle avait reçu de quelqu’un, évidemment au courant des habitudes de la famille Leavenworth, une lettre assez volumineuse et assez épaisse pour contenir la confession telle qu’on l’a trouvée : qu’en penseriez-vous ? Selon moi, l’assassin de M. Leavenworth a envoyé à Hannah et la soi-disante confession et la poudre, en lui indiquant l’usage qu’elle devait en faire dans le double but de dérouter les soupçons et de la force à se tuer ; car, vous le savez bien, les morts ne parlent pas !

Il s’arrêta et contempla le vitrage terne qui s’étendait au-dessus de nos têtes.

Pourquoi l’air me semblait-il devenir de plus en plus lourd ? Pourquoi étais-je saisi d’une vague épouvante ? Je connaissais cependant déjà tout cela ; pourquoi donc me semblait-il l’entendre raconter pour la première fois ?

— Mais quel est l’assassin ? me demandez-vous. Ah ! voilà le secret ; c’est cette découverte-là qui doit me conduire à la célébrité et à la fortune. Mais, secret ou non, je veux bien vous le dire à vous. — Il baissa la voix et l’éleva aussitôt. — Le fait est que je ne puis plus garder ce secret ; il m’étouffe ! Smith, mon ami, l’assassin de M. Leavenworth, c’est… — Mais voyons, qui serait-ce, d’après le monde ? Quelle est la personne sur laquelle se portent les soupçons de la presse, ravie de ce scandale ? C’est une femme jeune, une femme ravissante, séduisante ! Ha ! ha ! les journaux ont raison : c’est une femme jeune et belle. Mais laquelle ? Voilà la question. Plus d’une femme est mêlée à cette affaire ; laquelle est-ce donc ? Depuis la mort de Hannah, je l’ai entendue ouvertement accuser du crime. Ce n’est pas sérieux ! D’autres affirment que c’est la nièce si maltraitée par le testament de l’oncle. Cette supposition-là ne mérite pas non plus qu’on s’y arrête, quoiqu’elle ait cependant quelque raison d’être, car Eleonore Leavenworth en savait plus sur l’affaire qu’on ne le supposait, et ce qui est pis encore, c’est qu’elle se trouve aujourd’hui dans une position réellement dangereuse. Vous ne le croyez pas ? Permettez-moi de vous énumérer les preuves que la police a réunies contre elle :

1 Un mouchoir de poche marqué à ses initiales a été trouvé, taché avec de la graisse de revolver, sur le lieu du crime, alors qu’elle avait auparavant formellement nié être entrée dans la pièce depuis vingt-quatre heures avant la découverte du cadavre ;

2 Elle a été terrifiée par cette constatation et elle s’est montrée, à partir de ce moment, décidée à égarer la justice, à ne pas répondre directement à certaines questions et à rester muette sur d’autres ;

3 Elle a tenté de détruire une lettre ayant évidemment rapport au crime ;

4 On a trouvé en sa possession la clef de la porte de la bibliothèque.

Tout ceci, joint au fait que les fragments de la lettre qu’elle a tenté de détruire une heure après l’enquête ont été plus tard recollés ensemble et qu’on a pu ainsi s’assurer qu’elle contenait une plainte violente portée contre une des nièces de M. Leavenworth par un personnage que nous appellerons M. X… — c’est-à-dire une quantité inconnue, — tout cela, dis-je, constitue une accusation contre elle d’autant plus terrible que les recherches ont révélé qu’un secret existait dans la famille Leavenworth.

Un mariage a été célébré, il y a un an, à l’insu du monde en général et de M. Leavenworth en particulier, entre une des nièces et M. X…, dans la petite ville de F… En d’autres termes, le personnage qui, dans la lettre à moitié détruite, se plaignait à M. Leavenworth de la façon dont une de ses nièces le traitait était marié secrètement à l’une d’elles. En outre, il s’est, pendant la nuit de l’assassinat, présenté sous un nom d’emprunt chez M. Leavenworth et il a demandé à parler à miss Eleonore.

Remarquez-bien qu’avec cet ensemble de preuves accusatrices Eleonore Leavenworth serait perdue si on ne pouvait prouver d’abord que les objets qui paraissent indiquer sa culpabilité, c’est-à-dire le mouchoir, la lettre et la clef ont, après le crime, passé par d’autres mains avant d’arriver entre les siennes ; ensuite, qu’une autre personne a eu des motifs encore plus puissants que les siens pour désirer la mort de M. Leavenworth.

Smith, mon ami, j’ai étudié avec soin ces deux hypothèses. À force de fouiller dans de vieux secrets et de suivre beaucoup de charmantes traces, je suis arrivé enfin à conclure que, malgré toutes les apparences, ce n’est pas Eleonore Leavenworth qui est la coupable, mais une autre femme tout aussi belle et tout aussi intéressante qu’elle. C’est sa cousine, l’exquise Mary, qui a assassiné M. Leavenworth et aussi, par conséquent, Hannah Chester.

Il parlait avec un tel accent de triomphe que je restai abasourdi pendant quelques instants ; j’étais ému comme si je n’avais pas su d’avance ce qu’il allait dire. Je reculai brusquement et le bruit que je fis provoqua un espèce d’écho. Il me sembla entendre un cri étouffé ; la chambre paraissait respirer l’horreur et la consternation. Je jetai un coup d’œil autour de moi, mais je ne rencontrai que le regard fixe et vide des lucarnes rondes.

— Vous êtes stupéfait ! continua M. Gryce…… Cela ne m’étonne pas, car, tandis que le monde est occupé à guetter les actions de miss Eleonore, moi seul je sais où trouver la vraie coupable. Vous secouez la tête ! — Ce n’est pas vrai ! — Vous ne me croyez pas ! Vous supposez que je me trompe ! Ha ! ha ! Ebenezer Gryce se tromper après un mois entier du plus pénible travail !

Vous êtes, sur ma parole, aussi incorrigible que miss Mary Leavenworth elle-même ; elle avait si peu de foi dans ma pénétration qu’elle m’a offert une prime énorme si je découvrais l’assassin de son oncle. Mais peu importe ! Vous avez vos doutes et je dois les dissiper. Rien n’est plus facile. Sachez d’abord que, le matin de l’enquête, j’ai fait une ou deux découvertes qui ne sont pas inscrites aux procès-verbaux. Je vous ai déjà dit que le mouchoir trouvé dans la bibliothèque était taché avec de la graisse de revolver ; malgré cela, il conservait encore la forte odeur d’un parfum. J’ai visité les cabinets de toilette de ces demoiselles pour y découvrir ce même parfum ; il appartenait à miss Mary et non pas à miss Eleonore. Ensuite j’ai eu l’idée de fouiller les poches des robes qu’elles portaient la veille. Dans celle d’Eleonore, j’ai trouvé un mouchoir ; il n’y en avait pas dans celle de Mary, et il n’y en avait aucun qui trainât dans sa chambre, comme cela serait arrivé si elle l’avait jeté au moment de se coucher. J’ai conclu de là que c’était elle, et non pas Eleonore, qui avait porté le mouchoir chez M. Leavenworth, et ma conviction a été fortifiée par une des domestiques, qui m’a déclaré que miss Mary était dans la chambre de sa cousine au moment où la cuisinière a rapporté le linge qu’elle avait lavé, et que le mouchoir en question se trouvait sur le dessus du panier.

Ce n’est pas tout. J’ai entendu distinctement miss Eleonore accuser sa cousine du crime, et une femme comme elle n’accuserait pas sa parente d’un assassinat sans avoir les raisons les plus fortes et les plus probantes. D’abord elle devait avoir la certitude que sa cousine s’était placée dans une impasse telle que la mort seule de son oncle pouvait l’en délivrer ; puis elle savait que sa cousine était d’un caractère à ne pas hésiter à recourir aux moyens les plus désespérés pour sortir d’embarras, et enfin elle possédait des preuves morales qui confirmaient ses soupçons d’une façon absolue. Smith, tout ceci, en ce qui concerne Eleonore Leavenworth, est vrai, vous en conviendrez. Quant au caractère de sa cousine, elle ne connaissait que trop son ambition, son amour de l’argent, ses caprices et son hypocrisie. C’est Mary Leavenworth et non pas Eleonore, comme on l’avait cru d’abord, qui a contracté un mariage clandestin. Vous connaissez la position critique qui en a été la suite, la menace de son oncle de la déshériter, son amour immodéré des richesses. Ce sont tous ces détails divers, que je viens de vous donner, qui proclament l’innocence d’Eleonore et qui constituent les grandes lignes du rapport qui, avant une heure, aura amené l’arrestation de Mary Leavenworth sous l’inculpation d’avoir assassiné son oncle et son bienfaiteur.

Il y eut un silence qui, pareil aux ténèbres d’Égypte dont parle l’Écriture, se faisait en quelque sorte sentir ; puis un cri terrible, presque surnaturel, retentit dans la chambre : un homme, venant je ne sais d’où, s’élança, rapide comme l’éclair, et tomba aux pieds de M. Gryce :

— C’est un mensonge, fit cet homme, un mensonge ! Mary Leavenworth est aussi innocente que l’enfant qui n’est pas encore né. L’assassin de M. Leavenworth, c’est moi ! moi ! moi !

C’était Trueman Harwell.

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