Partie 4 · IV
Le visage du détective s’illumina d’une expression de triomphe telle que je n’en vis jamais chez aucun homme.
— En vérité, dit-il, ceci, pour être inattendu, n’en est pas moins bien accueilli. Je suis réellement heureux d’apprendre l’innocence de miss Mary Leavenworth ; mais, avant d’être absolument convaincu, j’ai besoin de posséder encore quelques détails. Relevez-vous, monsieur Harwell, et veuillez vous expliquer. Si vous êtes l’assassin de M. Leavenworth, comment se fait-il que les apparences accusent si fortement tout le monde, excepté vous-même ?
Mais si, dans les yeux ardents et fiévreux de celui qui se tordait à nos pieds, on lisait une inquiétude folle et une atroce douleur, on ne découvrait aucune explication. Le voyant faire des efforts inutiles pour arriver à parler, je m’approchai :
— Appuyez-vous sur moi, lui dis-je. Et je l’aidai à se tenir debout.
Il tourna vers moi un visage débarrassé à tout jamais de son masque de contrainte, mais exprimant le plus affreux désespoir.
— Sauvez-la, murmura-t-il haletant… Sauvez-la… Sauvez Mary !… On va envoyer un rapport… Ne le laissez pas partir !
— Oui, fit une autre voix, s’il y a un homme ici croyant en Dieu et qui estime que l’honneur d’une femme a quelque valeur, qu’il empêche l’envoi de ce rapport !
Et Henry Clavering, digne comme toujours, mais en proie à une agitation profonde, entra par une des portes de droite.
En l’apercevant, l’homme que nous maintenions frissonna, cria et fit un bond qui aurait renversé M. Clavering, malgré sa force herculéenne, si M. Gryce ne se fût interposé.
— Attendez ! s’écria-t-il en maintenant le secrétaire d’une main — son rhumatisme avait soudain disparu ! — tandis que de l’autre il retirait de sa poche un document qu’il montra à M. Clavering. Le rapport n’est pas parti, soyez sans inquiétude… Quant à vous, continua-t-il, en se tournant vers Trueman Harwell, tenez-vous tranquille, ou bien…
Sa phrase demeurait inachevée ; l’homme cherchait à échapper à son étreinte.
— Laissez-moi ! suppliait-il. Laissez-moi ! Laissez-moi me venger de celui qui, malgré tout ce que j’ai fait pour Mary Leavenworth, ose l’appeler sa femme, cette divine créature ! Laissez-moi…
Il s’arrêta tout à coup, comme s’il avait été pétrifié, et ses mains étendues vers la gorge de son rival retombèrent inertes.
— Écoutez ! poursuivit-il en lançant des regards enflammés par dessus les épaules de M. Clavering… Écoutez ! C’est elle ! Elle vient ! Je l’entends ! Je la sens ! Elle monte l’escalier ! Elle est à la porte ! Elle…
Il s’arrêta en poussant un soupir d’adoration et de désespoir : la porte s’ouvrit, et Mary Leavenworth entra.
Ce fut un moment à faire blanchir les cheveux. C’était affreux de voir cette femme au visage si pâle, si décomposé, si égaré par l’horreur, se tourner suppliant vers Henry Clavering sans avoir remarqué la présence du principal acteur de cette scène épouvantable.
Trueman Harwell ne put supporter un tel oubli.
— Ah ! s’écria-t-il, regardez-la, cette femme de marbre ! Elle n’a pas un regard pour moi qui me suis mis la corde autour du cou pour elle.
Il s’échappa des mains qui le tenaient, se jeta à genoux devant Mary et embrassa le bas de sa robe.
— Vous me regarderez ! fit-il d’un ton rauque. Vous m’écouterez, car je ne veux pas mourir, corps et âme, sans aucune récompense. Mary, ils ont dit que vous couriez un danger ; je n’ai pu supporter une telle pensée et j’ai avoué la vérité… oui, tout en comprenant bien quelles seraient les suites qu’entraîneraient pour moi mes aveux.
La seule chose que je souhaite maintenant, c’est de vous entendre dire que vous me croyez alors que j’affirme que j’ai voulu seulement vous assurer la fortune que vous désirez si ardemment, que je n’ai jamais pensé que nous en arriverions au point où nous en sommes, et que c’est parce que je vous adorais et que j’espérais obtenir votre amour que j’ai…
Mais elle n’avait pas l’air de le voir ni de l’entendre, et ses yeux, fixés sur Henry Clavering, interrogeaient avec inquiétude.
Elle ne voyait que lui.
— Vous ne m’écoutez pas ! poursuivit le misérable. Vous êtes donc de glace ? Vous ne vous tournerez donc pas un seul instant vers moi, même si je vous suppliais des profondeurs de l’enfer !
Cet appel désespéré demeura sans résultat. Elle plaça ses mains sur ses épaules, comme si elle avait voulu détourner de son chemin un obstacle quelconque qui l’empêchait d’avancer.
— Pourquoi cet homme est-il ici ? demanda-t-elle en montrant son mari d’une main tremblante. Qu’a-t-il fait pour qu’on me fasse le rencontrer dans cet endroit en un aussi terrible moment ?
— Je l’ai fait prier de venir chez moi afin qu’il se rencontre avec l’assassin de M. Leavenworth, me dit M. Gryce à l’oreille.
Avant que je pusse répondre, avant que M. Clavering eût balbutié quelques mots, le misérable Harwell bondit de nouveau sur ses pieds.
— Vous ne le savez pas ? fit-il. Alors, moi, je vais vous l’expliquer. C’est parce que ces messieurs, qui se targuent si complaisamment d’honneur et de chevalerie, étaient persuadés que vous, la célèbre beauté de New-York, la déesse de toutes les élégances, aviez commis de votre main blanche le crime sanglant qui vous donne et la liberté et la fortune ! Oui, cet homme — et il me désigna du geste — qui se prétend votre ami et que vous avez cru, sans doute, loyal et bon, cet homme, pendant ces quatre horribles semaines, a cherché par tous les moyens possibles à prouver votre culpabilité ; il croit que vous êtes l’assassin de votre oncle. Cet autre qui vous nomme sa femme a, c’est probable, la même conviction ; il ne soupçonnait pas qu’il existait tout près de vous un autre homme qui, sur un signe de votre main, aurait été prêt à écraser la moitié du monde entier, si vous en aviez exprimé le désir…
— Vous !
Elle le voyait à présent, elle l’entendait !
— Oui, moi, fit-il en la retenant par sa robe comme elle voulait reculer… Vous ne le saviez donc pas ? Lorsque, dans le moment terrible où votre oncle vous a repoussée à tout jamais, vous avez à haute voix imploré du secours, j’ai…
— Taisez-vous ! s’écria-t-elle d’une voix perçante et avec un regard chargé d’horreur. Ne parlez pas de cela ! Oh ! sanglota-t-elle, penser que l’appel désespéré d’une malheureuse femme réclamant aide et sympathie a fait surgir un assassin !
Et pareille à une gazelle blessée à mort, elle continua en gémissant :
— Qui maintenant pourra jamais oublier en me voyant qu’un homme — que cet homme ! — cet homme si vil, si rampant, que je ne daignais seulement pas remarquer de crainte qu’il ne se crût mon égal, — que cet homme a osé croire que, parce que j’étais dans une position des plus douloureuses et des plus perplexes, j’étais capable, afin de m’en délivrer, de consentir à l’assassinat de mon bienfaiteur. Ah ! quelle punition de ma folie ! Quelle punition pour mon maudit amour de l’argent !
Henry Clavering, ne pouvant plus se contraindre, s’élança vers elle et lui dit en s’inclinant :
— Mary, n’était-ce que de la folie ? N’avez-vous pas un tort encore plus grand à vous reprocher ? N’existe-t-il entre vous deux aucun lien de complicité ? N’avez-vous rien qui pèse sur votre âme que le désir immodéré de conserver votre place dans le testament de votre oncle, au risque de me briser le cœur et de nuire d’une manière irréparable à votre noble cousine ? Êtes-vous innocente de tout cela ? Répondez !
Il appuya doucement sa main sur la tête de la jeune femme et la regarda fixement ; puis au bout d’un instant, et sans avoir prononcé une parole de plus, il la pressa contre sa poitrine et prit une attitude tout à fait calme ; il était convaincu.
— Mary est innocente, déclara-t-il.
On aurait dit qu’un lourd linceul était enlevé de nos épaules ; l’espérance nous était revenue de cœur, excepté pour le malheureux criminel qui restait là, tremblant, devant nous. Les traits de Mary se détendirent.
— Ah ! murmura-t-elle en se serrant contre son mari, voici l’homme que j’ai bafoué, insulté, torturé à un point tel que le nom seul de Mary Leavenworth devrait le faire frémir ! C’est lui que j’ai épousé par caprice pour l’abandonner et le renier ensuite ! Henry, vous me déclarez innocente après tout ce que vous savez, après tout ce que vous avez entendu dire, devant ce misérable lâche qui tremble et gémit ; malgré le poignant souvenir de la lettre que je vous ai écrite le lendemain matin du crime pour vous supplier de vous éloigner parce que je courais un danger terrible et que, si on soupçonnait que j’avais un secret, je serais perdue. Voulez-vous, pouvez-vous me déclarer innocente devant Dieu, devant les hommes ?
— Oui, je le puis et je le veux, répondit-il.
Un rayon de bonheur inonda lentement le visage de Mary.
— Alors, que le ciel me pardonne le mal que j’ai fait à votre noble cœur, fit-elle ; mais moi, je ne me le pardonnerai jamais ! Attendez ! Avant de me donner encore d’autres preuves de votre confiance généreuse, laissez-moi me montrer telle que je suis : il faut que vous connaissiez à fond la perversité de la femme que vous avez épousée.
Monsieur Raymond, — et pour la première fois elle se tourna vers moi, — quand vous êtes venu me trouver dans ces jours de deuil, avec le plus grand désir de me servir (car je crois à votre loyauté, malgré les insinuations de cet homme), vous m’avez suppliée de dire tout ce que je savais au sujet du crime ; je ne l’ai pas fait : j’avais peur. Je savais que les apparences étaient contre moi ; Eleonore me l’avait dit ; Eleonore elle-même — c’était là ma plus grosse souffrance — me croyait coupable, et ce n’était pas sans raisons apparentes. D’abord elle savait par l’adresse de l’enveloppe qu’elle avait trouvée auprès du cadavre, sous la table de la bibliothèque, qu’au moment de sa mort mon oncle était occupé à faire venir son avoué afin de modifier son testament et de la désigner comme héritière à ma place ; elle savait aussi que j’étais descendue chez lui la veille au soir, quoique je l’eusse nié, car elle avait entendu ma porte s’ouvrir et le froissement de ma robe. Ce n’est pas tout : la clef qui, tous le comprenaient, constituait une preuve positive de culpabilité, avait été ramassée par elle sur le tapis de ma chambre ; la lettre écrite par M. Clavering avait été trouvée dans ma cheminée, et le mouchoir qu’elle m’avait vu prendre au panier de linge avait été présenté à l’enquête avec des taches de graisse de revolver.
Il me fut impossible d’expliquer toutes ces circonstances. Mes pieds semblaient être pris dans un filet et je ne pouvais bouger sans rencontrer quelque nouveau fil. Je me savais innocente, mais comment en convaincre les autres, si une parente qui m’aimait n’en était pas persuadée elle-même ? Il y avait quelque chose de pis encore : si Eleonore, qui avait tant de motifs pour souhaiter une longue vie à notre oncle, venait à être soupçonnée à la suite de la présomption évidente produite par les faits, que n’aurais-je pas eu à craindre si la vérité eût été dite ? Cela n’était que trop clairement indiqué par le ton et la manière d’être du juré qui avait demandé, au cours de l’enquête, laquelle de nous deux devait bénéficier le plus du testament de mon oncle. Aussi, lorsque Eleonore, obéissant aux instincts généreux de son cœur, refusa nettement de répondre, — car parler aurait été ma perte — je la laissai faire, en m’efforçant de penser, afin de me justifier, que puisqu’elle m’avait crue capable du crime il était juste qu’elle en supportât les conséquences, et je ne m’attendris pas, même en m’apercevant combien elles pouvaient devenir terribles. La crainte de l’ignominie, l’inquiétude et les dangers d’un aveu me fermèrent la bouche.
Je n’ai hésité qu’une seule fois : c’est au moment de notre dernier entretien. Quand je compris, monsieur Raymond, que, malgré les apparences, vous aviez foi en l’innocence d’Eleonore, la pensée me vint que vous auriez peut-être foi en moi aussi, si je vous avouais tout. Mais M. Clavering arriva précisément à ce moment ; je vis, comme dans un éclair, ce que serait ma vie future si le moindre soupçon m’effleurait, et au lieu de céder à mon impulsion, j’allai jusqu’à menacer M. Clavering d’un désaveu de notre mariage s’il cherchait encore à me revoir avant que tout péril fût définitivement écarté. Oui, il vous dira comment je lui ai souhaité la bienvenue lorsque, l’âme et le cœur torturés par l’anxiété, il est venu chez moi chercher une parole de consolation et me supplier de lui dire que je n’étais pas responsable du danger où je me trouvais. Voilà l’accueil qui l’attendait après une année de silence dont chaque minute avait été pour lui une minute de tourment. Mais il me pardonne ; sa voix, ses yeux me le disent en ce moment.
Ah ! monsieur Raymond, si, dans les longues années à venir, vous pouvez oublier ce qu’Eleonore a souffert par mes craintes égoïstes ; si, grâce à quelque doux et secret espoir, vous pouvez me juger moins sévèrement un jour, faites-le, je vous en prie ! Quoique je craigne de n’en être jamais digne, essayez d’être indulgent.
Quant à cet homme, c’est pour moi un supplice sans égal que de me trouver avec lui dans la même chambre ; qu’il avance, qu’il dise si, par parole ou par geste, je lui ai fait comprendre que je m’apercevais de sa passion, et encore moins que je la partageais !
— Pourquoi cette question ? murmura Harwell avec effort. Ne savez-vous pas que c’était votre indifférence qui me rendait fou ? Rester près de vous, vous adorer, vous suivre partout par la pensée, savoir que mon âme était unie à la vôtre par des liens d’acier qu’aucun feu n’aurait pu anéantir ni aucune force briser : dormir sous le même toit, m’asseoir à la même table, sans jamais obtenir un seul regard me disant que vous compreniez ! c’est tout cela qui a fait un enfer de ma vie. J’étais résolu à vous obliger à comprendre tôt ou tard. J’aurais sauté, s’il l’avait fallu, au milieu des flammes, afin de vous apprendre qui j’étais, afin de vous faire connaître quelle était la passion que j’éprouvais pour vous. Vous le savez ! Vous comprenez tout aujourd’hui ! Ma présence vous fait horreur ? Soit ! Vous aurez beau vous attacher à l’homme sans caractère qui est votre mari, il vous sera désormais impossible d’oublier l’amour de Trueman Harwell. Vous ne pourrez jamais oublier que c’est un immense et brûlant amour pour votre beauté qui, semblable à un aimant irrésistible, m’a conduit ce soir-là chez votre oncle, m’a donné le courage et la volonté de tirer ce coup de revolver qui est la source des immenses richesses dont vous êtes aujourd’hui l’heureuse maîtresse ! Oui, poursuivit-il, se redressant dans son désespoir à une telle hauteur que même Mary Clavering avec sa noble attitude paraissait être peu de chose à côté de lui, oui, chaque pièce d’or qui tintera dans votre bourse vous parlera de moi ; chaque diamant qui brillera sur votre tête altière, trop fière pour s’abaisser jusqu’à moi, criera mon nom à vos oreilles. La réputation d’élégance, le luxe, le faste, vous aurez tout cela, mais aussi longtemps que l’or n’aura pas perdu son éclat, le satin son brillant, la fortune son charme, il vous sera impossible d’oublier quelle est la main qui vous a tout donné !
Et, avec un regard de triomphe sinistre et indicible, il se laissa saisir par les agents de police qui l’attendaient. On allait l’emmener lorsque Mary, dominant le flot d’émotions qui l’agitait, leva la tête.
— Non, Trueman Harwell, dit-elle, je ne puis même pas vous laisser cette pensée comme consolation. Les richesses sur lesquelles pèse un tel forfait ne seraient qu’un tourment atroce si elles m’appartenaient encore, ce qui n’est pas. À partir de ce jour, Mary Clavering ne possède plus rien que ce qui lui vient d’un époux que, depuis trop longtemps, elle a indignement outragé.
Et, arrachant les diamants qui pendaient à ses oreilles, elle les jeta aux pieds de l’assassin.
C’était le dernier tour du chevalet de torture. Avec un hurlement qui n’eut rien d’humain, Harwell éleva désespérément les bras, tandis qu’une lueur de folie furieuse brillait dans ses yeux :
— Et dire que j’ai damné mon âme pour une chimère, pour une chimère ! murmura-t-il.
— Voici la meilleure journée que j’aie jamais passée. Félicitez-moi, monsieur Raymond, de ce succès ; c’est la partie la plus audacieuse qui ait été jouée dans le bureau d’un détective.
Je regardai avec étonnement le visage triomphant de M. Gryce.
— Que voulez-vous dire ? m’écriai-je. Aviez-vous préparé tout cela à l’avance ?
— Si je l’avais préparé ? répéta-t-il. Mais si je ne l’avais pas fait, les choses auraient-elles tourné de la sorte ? Écoutez, monsieur Raymond, restons amis. Vous êtes un homme du monde et nous pouvons bien nous serrer la main, maintenant que tout est fini. Je vous avoue que, pendant toute ma carrière de détective, je n’ai jamais vu une affaire avoir un dénouement aussi heureux.
Nous nous serrâmes la main cordialement et longuement ; puis je le priai de s’expliquer.
— Voici, fit-il : Une chose m’avait toujours tracassé, alors même que mes soupçons contre miss Mary étaient à leur apogée : c’était le nettoyage du revolver. Je ne pouvais faire concorder ce fait avec l’expérience que j’ai des femmes. Avez-vous jamais connu une femme qui ait nettoyé un revolver, ou qui en connut seulement la nécessité ? Non. Elles savent tirer un coup de pistolet, mais elles ne nettoient pas l’arme. Or tout détective admet en principe que, sur cent détails relatifs à un crime, quatre-vingt-dix-neuf semblent accuser la même personne, tandis que le centième vient détruire tout l’édifice des preuves péniblement accumulées contre la personne dont il s’agit. C’est en vertu de ce principe que j’ai éprouvé une grande perplexité au moment de procéder à l’arrestation. La chaîne était complète, les anneaux bouclés, mais l’un d’eux était de grosseur et de façon différentes du reste, et cela gâtait le tout. C’est alors que je me décidai à risquer une dernière partie en faveur de Mary Leavenworth. J’invitai M. Clavering et Harwell à venir ici. Je n’avais aucune raison de soupçonner l’un plutôt que l’autre ; mais ils étaient les deux seuls individus, la jeune fille exceptée, qui eussent été à même de commettre le crime, car c’étaient les seules personnes d’intelligence supérieure qui fréquentassent la maison à l’époque de l’assassinat. Je leur ai raconté à chacun séparément que l’assassin était découvert et allait être arrêté chez moi, et que, s’ils le désiraient, il auraient l’occasion d’entendre les aveux qui seraient certainement la conséquence de cette arrestation. Tous deux y étaient trop intéressés, bien qu’à des points de vue différents, pour ne pas consentir.
J’ai réussi à les amener à se cacher dans les deux chambres d’où vous les avez vus sortir. J’avais prévu que si l’un d’eux avait commis le crime par amour pour Mary Leavenworth, il ne pourrait, sans se trahir, entendre qu’on l’accusait et qu’elle allait être arrêtée. Au reste, je n’espérais pas beaucoup de cette expérience et je m’attendais encore moins à ce que Harwell fût l’assassin. Mais, voyez-vous, monsieur Raymond, vivre, c’est apprendre. Oui, vivre, c’est apprendre !