‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 6 sur 39 · Partie 1 · VI

Partie 1 · VI

Au troisième étage, la porte en face du palier, m’avait-on dit. Qu’allai-je voir ?

Je montai l’escalier à pas lents et j’étais ému en longeant le mur de la bibliothèque. Mes pensées étaient sombres ; le souvenir d’un conseil que m’avait donné ma mère, il y avait bien des années, m’obsédait :

« — Rappelle-toi, mon fils, m’avait-elle dit, qu’une femme dont la vie renferme un secret peut être l’objet d’une étude pleine de charme, mais qu’elle ne pourra jamais être une compagne sûre ni même agréable. »

Je ne sais pourquoi ces paroles me poursuivaient, car je n’avais certainement aucune intention de m’intéresser à ces deux femmes d’une manière particulière.

Enfin, j’arrivai devant la porte qui m’avait été indiquée. Je m’arrêtai sur le seuil pour m’armer de courage, puis j’allais frapper, lorsque j’entendis prononcer ces paroles d’une voix vibrante : — Je n’accuse pas votre main d’avoir commis le crime ; mais, en mon âme et conscience, j’en accuse votre cœur, votre tête, votre volonté, et je tiens à ce que vous le sachiez !

Je chancelai. Grands dieux ! quels abîmes d’horreur allaient donc s’ouvrir devant moi ! Je demeurais encore immobile et écrasé par ces terribles paroles, lorsque je vis M. Gryce à mes côtés. Il posa un doigt sur ses lèvres agitées par un léger tremblement qui disparut presque aussitôt :

— Allons ! allons ! fit-il à voix basse. Calmez-vous et n’oubliez pas que nous sommes attendus en bas.

— Mais qui a parlé ainsi ?

— Nous le saurons bientôt, reprit-il froidement.

Puis, il frappa et, sans attendre de réponse, il ouvrit la porte.

Au premier moment, nous fûmes éblouis : les murs, les tapis, les tentures, tout était d’un bleu turquoise qui donnait à cette pièce l’aspect d’un coin du paradis. Comme je voulais avancer, je fus fasciné par le spectacle qui s’offrit à mes yeux.

Une femme d’une grande beauté était étendue sur un fauteuil de satin broché, dans l’attitude de quelqu’un qui vient de lancer une violente apostrophe ; sa tête fine et altière était encadrée de tresses d’un blond pâle ; son front droit témoignait d’une grande puissance de volonté. Une de ses mains s’appuyait tremblante sur le bras du fauteuil, tandis que l’autre semblait désigner une femme à l’autre extrémité de la chambre. Sa robe de chambre de satin crème laissait deviner la beauté de ses formes de déesse. C’était une vision splendide et si merveilleuse, que je me demandai un instant si c’était vraiment là une femme ou bien quelque célèbre pythonisse de l’antiquité qui exprimait ainsi dans une mimique puissante l’indignation suprême de la femme outragée.

— C’est miss Mary Leavenworth, me souffla à l’oreille l’éternel M. Gryce.

— Ah ! c’est miss Mary, me dis-je avec un certain sentiment de soulagement. Cette belle créature n’est donc pas cette Eleonore qui sait charger un revolver et aussi s’en servir ?

Je suivis des yeux la direction indiquée par cette main étendue. Je vis… Ici je m’arrête. Le portrait de miss Eleonore restera à faire par d’autres que moi. Je pourrais parler longtemps de la grâce merveilleuse, de la perfection du visage et des formes de Mary ; mais parler d’Eleonore, cela m’est presque impossible. Dès que je l’aperçus, la beauté de sa cousine s’effaça de ma mémoire ; je ne vis plus et à tout jamais qu’Eleonore, elle seule.

Elle était debout, les bras croisés, près d’une petite table, et regardait Mary d’un air de défi hautain. Je n’étais pas encore rentré en possession de moi-même, lorsqu’elle se retourna brusquement, et nos yeux se rencontrèrent ! Toute l’horreur de la situation lui apparut soudain ; la femme qui dédaignait tout à l’heure avec tant de fierté les accusations d’une autre fit place, hélas ! à une pauvre créature tremblante et consciente qu’une sorte d’épée de Damoclès était suspendue sur sa tête.

Ce changement fut pour moi toute une révélation, et je détournai la tête de cette confession muette. À ce moment, miss Mary, qui avait repris tout son sang-froid aux premiers signes de trouble chez sa cousine, me tendit la main et dit :

— Vous êtes M. Raymond ? Que vous êtes bon d’être venu ! Et vous, monsieur Gryce, vous venez nous prier de descendre, n’est-ce pas ?

C’était la voix que j’avais entendue à travers la porte. Mais ses accents étaient à présent d’une douceur extrême et presque caressante.

Je regardai M. Gryce, que cette voix avait ému évidemment ; il salua profondément, et son sourire fut empreint d’une certaine sympathie respectueuse ; mais il ne fit aucune attention à Eleonore, dont il paraissait vouloir ignorer la présence. Pourtant, les yeux de cette pauvre enfant l’interrogeaient avec une angoisse muette plus douloureuse que ne l’auraient été les paroles. Je connaissais suffisamment M. Gryce pour savoir que son attitude était du plus mauvais augure ; il soupçonnait Eleonore, c’était certain, et une pitié profonde s’empara de moi. J’allais faire un pas vers elle, mais M. Gryce m’arrêta :

— Miss Mary vous parle, me dit-il.

Je me remis, et après quelques paroles banales, je lui offris mon bras pour la conduire à la salle d’enquête.

Elle me regarda, et un sourire enchanteur éclaira son visage :

— Vous êtes bon, monsieur, fit-elle. J’ai vraiment besoin d’accepter ; ce crime est si affreux, et ma cousine est si singulière aujourd’hui ! ajouta-t-elle avec un petit geste de terreur.

— Hum ! me dis-je ; qu’est donc devenue la pythonisse irritée et menaçante de tout à l’heure ?

Était-il possible qu’elle cherchât à nous tromper sur la portée des mots que nous avions entendus ? ou bien croyait-elle que nous ignorions ce qui s’était passé ?

Mais mon attention fut bientôt entièrement absorbée par Eleonore, qui avait accepté le bras du détective. Elle n’était pas aussi calme que sa cousine, chancelait à chaque pas et tremblait comme une feuille. Je regrettais presque d’avoir offert mes services à la famille ; mais, d’un autre côté, j’éprouvais une satisfaction secrète à la pensée que j’étais chargé seul de leur servir de conseil.

Le crime m’inspirait toujours la même horreur : mais… à quoi bon sonder mes pensées les plus intimes ? Ce qui se passait en moi était inexplicable et n’offrait sans doute aucun intérêt.

Lorsque nous entrâmes dans la salle, on nous attendait avec la plus vive impatience, et il me paraissait que des siècles s’étaient écoulés depuis que je l’avais quittée, tant sont grandes les émotions que peut éprouver une âme humaine, même dans l’espace de quelques courtes minutes seulement.

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