Partie 1 · VII
L’entrée de ces deux ravissantes jeunes filles fit une sensation d’autant plus profonde qu’elles se trouvaient plus étroitement mêlées à la terrible tragédie.
Miss Mary, si forte tout à l’heure, demeura interdite à la vue du nombreux auditoire et prit en tremblant un siège voisin du mien. Miss Eleonore, au contraire, avait reconquis toute sa fermeté et tout son sang-froid. Elle s’avança au bras de M. Gryce, salua le coroner avec aisance et accepta avec une grâce tranquille et digne d’un salon la chaise que les domestiques s’empressèrent de lui apporter. Cette mise en scène produisit un certain effet ; les murmures cessèrent. Je me tournai vers miss Mary et fus grandement surpris de voir que ses yeux, anxieux et interrogateurs, ne quittaient pas sa cousine, et j’allais aller l’avertir de la mauvaise impression que pouvait produire ce singulier regard lorsque le coroner, d’une voix lente et grave, appela :
— Miss Mary Leavenworth !
Elle se leva et se tourna vers le jury ; il me sembla que son expression de pythonisse traversait de nouveau son visage avec la rapidité de l’éclair.
Une grande inquiétude me saisit, malgré son air de douceur, car je la savais capable de violentes colères. Qu’allait-elle dire ? Accuserait-elle encore sa cousine ? La haïssait-elle ? Répèterait-elle devant tout le monde ce qu’elle avait dit dans sa chambre ? Je me retournai du côté d’Eleonore ; elle paraissait en proie à une vive terreur, et une pâleur mortelle avait envahi son visage.
La déposition de miss Mary fut courte. On lui posa quelques questions touchant sa position dans la maison et auprès de son oncle ; puis on la pria de raconter ce qu’elle savait du crime lui-même et de sa découverte par sa cousine et les domestiques.
Elle répondit d’une voix douce et mélodieuse :
— Vous me faites là une question, monsieur, à laquelle je ne puis bien répondre ; je ne sais rien du crime ni de sa découverte, sauf ce que d’autres m’en ont raconté.
Mon cœur bondit de joie, et un léger rayon d’espoir illumina un instant le pâte visage d’Eleonore.
— Cela vous paraîtra étonnant, sans doute, continua Mary ; mais je ne suis pas entrée dans la chambre où mon oncle était étendu. La pensée ne m’en est même pas venue, et je ne songeai qu’à fuir une aussi horrible scène. Mais Eleonore y est allée ; elle pourra vous dire que…
— Nous interrogerons miss Eleonore plus tard, fit le coroner avec douceur.
L’élégance et la grâce de cette jolie femme lui faisaient impression évidemment.
— Nous désirons savoir ce que vous vous avez vu. Vous ne pouvez donc rien nous dire de ce qui s’est passé dans la bibliothèque quand on a découvert le cadavre ?
— Rien, monsieur.
— Mais vous pouvez au moins parler de ce qui s’est passé dans le vestibule ?
— Il ne s’y est rien passé, répondit-elle naïvement.
— Après que le corps eût été enlevé par les domestiques, après que miss Eleonore fût revenue de son évanouissement, elle est allée dans le vestibule, n’est-ce pas ?
Les yeux sombres de Mary reflétèrent un vif étonnement.
— Oui, monsieur, mais cela n’a pas d’importance.
— Pourtant, vous vous rappelez qu’elle y est entrée, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur.
— Elle tenait un papier à la main ?
— Un papier ? Vous aviez un papier, Eleonore ? s’écria-t-elle en se retournant brusquement vers sa cousine.
Ce fut un moment de grande anxiété. Eleonore se leva et fut sur le point de répondre ; mais le coroner fit un geste aussitôt et dit :
— Il ne s’agit pas d’interroger votre cousine, mademoiselle. Parlez de ce qui vous concerne personnellement.
Eleonore se laissa retomber sur sa chaise, et ses joues se couvrirent d’un rouge ardent, tandis qu’un murmure causé par une curiosité non assouvie s’éleva dans l’auditoire.
Le coroner, satisfait d’avoir rempli son devoir et tout disposé à l’indulgence envers un si charmant témoin, renouvela sa question :
— Dites-nous, je vous prie, si vous avez vu quelque chose entre les mains de votre cousine ?
— Non, monsieur, je n’ai rien vu.
Elle ne put donner aucun nouveau détail ; son oncle semblait être dans ses dispositions habituelles le soir du crime, un peu taciturne peut-être pendant le dîner, mais sans rien d’extraordinaire. Elle déclara, en outre, qu’elle n’avait pas revu son oncle dans la soirée, ayant été occupée chez elle, et sa présence au dîner était le dernier souvenir qu’elle eût de lui.
Tout cela fut dit avec un accent si triste et si simple que toutes les sympathies lui furent acquises. M. Gryce même se mit à contempler l’encrier avec attendrissement. Eleonore Leavenworth, seule, restait impassible.
— Votre oncle était-il en mauvaise intelligence avec quelqu’un ? Avait-il chez lui des valeurs ou de grosses sommes d’argent ?
Miss Mary répondit négativement à toutes ces questions.
— Votre oncle avait-il reçu récemment quelque étranger ? Avait-il reçu une lettre importante qui pourrait jeter un peu de lumière sur le mystère ?
Elle eut un instant d’hésitation.
— Non, dit-elle, pas que je sache.
Elle regarda Eleonore à la dérobée, parut rassurée et se hâta d’ajouter :
— J’affirmerai même positivement que non. Mon oncle avait confiance en moi, et si quelque chose d’important était arrivé, il me l’aurait dit.
Interrogée sur Hannah, elle donna les meilleurs renseignements sur son compte ; elle ne savait rien qui expliquât son départ singulier. On lui demanda encore quand elle avait vu pour la dernière fois le revolver que M. Leavenworth gardait dans le tiroir de sa table de toilette. Elle déclara ne pas l’avoir aperçu depuis le jour où il l’avait acheté, et que c’était Eleonore, et non pas elle, qui était chargée de la surveillance des appartements de son oncle.
Je n’aurais fait aucune attention à cette partie du récit si Eleonore n’eût pas lancé à sa cousine un regard empreint d’étonnement. À ce moment, le petit juré nerveux, manifestement intimidé par la beauté de Mary, demanda si elle avait bien réfléchi à tout ce qu’elle venait de dire.
— J’espère, monsieur, avoir bien réfléchi à tout ce que j’ai dit, répondit-elle gravement.
Je croyais l’interrogatoire terminé, quand le gros juré prit la parole à son tour :
— Votre oncle a-t-il jamais fait un testament, miss Mary ?
Une rumeur se fit entendre. Les joues de la jeune fille s’empourprèrent ; mais elle répondit froidement :
— Oui, monsieur.
— Plusieurs ?
— Je n’ai jamais entendu parler que d’un seul.
— Connaissez-vous le contenu de ce testament ?
— Oui, mon oncle ne faisait aucun mystère de ses intentions.
Le juré ajusta son lorgnon et la regarda curieusement ; il était évident qu’il ne faisait aucun cas ni de sa beauté ni de son élégance.
— Peut-être auriez-vous la bonté de nous dire, alors, qui devait le plus profiter de sa mort ?
Une désapprobation générale accueillit cette question brutale. Mary se redressa, et, fixant dédaigneusement son interlocuteur, elle répondit avec calme :
— Je connais du moins celles qui ont le plus perdu par sa mort : ce sont les orphelines qu’il a recueillies ; ce sont les jeunes filles qu’il a entourées de protection et de tendresse ; ce sont les femmes auxquelles il a prodigué ses conseils paternels ; c’est pour elles, monsieur, que sa mort est une perte irréparable et à côté de laquelle toute autre perte passera toujours inaperçue.
C’était répondre noblement à la plus mesquine des insinuations. Un autre juré, qui était resté silencieux jusque-là et dont l’extérieur dénotait une supériorité relative, se pencha vers le témoin et lui dit d’une voix solennelle :
— Mademoiselle, l’âme humaine est toujours susceptible d’impressions. Avez-vous jamais, avec ou sans raison, soupçonné quel pouvait bien être l’assassin de votre oncle ?
Quel moment terrible ! Allait-elle avoir le courage et la volonté de défendre sa cousine jusqu’au bout ? Je n’osai l’espérer.
Mais Mary se leva lentement, regarda bien en face le coroner et le jury, et répondit d’une voix claire et vibrante :
— Non. Je n’ai aucune raison de soupçonner qui que ce soit. J’ignore absolument quel peut être l’assassin de mon oncle.
Il y eut un moment de détente générale. Puis, miss Mary se retira, et, au milieu d’un profond silence, Eleonore se leva et vint prendre la place de sa cousine.