‹ Le Crime de la Cinquième AvenueChapitre 8 sur 39 · Partie 1 · VIII

Partie 1 · VIII

Un immense désir de m’enfuir afin de ne plus rien savoir s’empara de moi. Certes, je n’avais aucune crainte d’une défaillance de la part d’Eleonore ; elle était en pleine possession d’elle-même et me paraissait incapable, à l’heure actuelle, d’une imprudence qui la trahît. Mais cependant, si les soupçons de sa cousine provenaient, non de la haine, mais d’une conviction ? Si Eleonore était vraiment coupable, comme semblait l’indiquer les paroles de Mary et aussi sa propre attitude ? Si sa beauté n’était qu’un masque trompeur ? Un tel doute me torturait et me fascinait à la fois… et je restai !

La beauté blonde de Mary avait produit sur l’assistance une impression peu favorable pour Eleonore, et le coroner seul conserva son indifférence apparente. Il commença l’interrogatoire d’une voix mi-respectueuse, mi-sévère.

— Vous habitez chez M. Leavenworth depuis votre enfance, mademoiselle, à ce qu’on m’assure ?

— Depuis l’âge de dix ans.

Sa voix, qui frappait mon oreille pour la première fois, ressemblait beaucoup à celle de sa cousine, mais elle manquait d’expression et de sonorité ; elle était terne, pour ainsi dire.

— Il vous traitait comme sa propre fille ?

— Oui, monsieur, comme sa fille, en effet. Il était plus qu’un père pour toutes deux.

— Vous et miss Mary, vous êtes cousines, n’est-ce pas ? À quelle époque est-elle venue habiter chez votre oncle ?

— En même temps que moi. Nos parents ont été tués dans le même accident, et n’était notre oncle, nous nous serions trouvées seules et abandonnées. Mais, avec sa bonté inépuisable, il nous a adoptées ; il nous a donné ce que nous avions perdu : un père et un asile.

— Vous dites qu’il vous a adoptées, vous et votre cousine, et qu’il vous servit de père. Entendez-vous par là que, non satisfait de vous avoir entouré de luxe de son vivant, il avait encore l’intention de vous laisser une partie de sa fortune après sa mort ?

— Non, monsieur ; je savais dès le premier jour que ma cousine Mary devait seule hériter de lui.

— Mais cependant elle ne lui tenait pas de plus près que vous, mademoiselle. Votre oncle ne vous a-t-il jamais donné aucune raison de sa partialité ?

— Aucune, monsieur, excepté son bon plaisir.

Ces réponses si franches contribuèrent à dissiper en partie les doutes et les bruits qui avaient circulé tout d’abord sur le compte d’Eleonore.

Le coroner poursuivit :

— Vous étiez très-attachée à votre oncle, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur, fit-elle en serrant les lèvres.

— Sa mort a dû vous frapper bien douloureusement ?

— En effet, monsieur.

— Le choc a été si grand, que vous vous êtes trouvée mal à la vue du cadavre.

— Oui, monsieur.

— Et pourtant, vous étiez préparée en une certaine mesure ?

— Préparée ?

— Les domestiques nous ont décrit votre agitation lorsque votre oncle n’était pas descendu à l’heure du déjeuner.

— Les domestiques !

Elle pouvait à peine parler ; sa langue semblait être collée au palais.

— Ils disent que vous étiez très-pâle en sortant de sa chambre…

Elle eut un moment de suprême émotion. Se doutait-elle qu’un soupçon l’effleurait ? Elle se remit avec effort et répondit tranquillement :

— Il n’y a là rien de surprenant. Mon oncle était l’exactitude même, et le moindre changement dans ses habitudes nous effrayait tout naturellement.

— Vous avez eu peur, alors ?

— Oui, jusqu’un certain point.

— Qui était chargé, mademoiselle, de la surveillance des appartements de votre oncle ?

— Moi, monsieur.

— Vous connaissez donc sans doute la table à toilette de sa chambre à coucher ?

— Certainement.

— Quand avez-vous ouvert pour la dernière fois le tiroir de ce meuble ?

— Hier, répondit-elle en tremblant.

— À quelle heure ?

— Vers midi, je crois.

— Le revolver, enfermé là d’habitude, y était-il à ce moment ?

— Je le pense, mais je n’ai pas fait attention.

— Avez-vous fermé le tiroir à clef.

— Oui.

— Avez-vous retiré la clef de la serrure ?

— Non, monsieur.

— Vous avez peut-être observé, mademoiselle, que ce revolver est là devant vous sur la table. Veuillez l’examiner.

Et il le lui tendit.

S’il avait eu le dessein de la surprendre, il n’y réussit que trop bien. En apercevant l’arme meurtrière, Eleonore recula avec un cri d’horreur.

— Non ! non ! je ne veux pas voir.

Et elle se cacha le visage de ses mains.

— Il faut que vous regardiez ce revolver, mademoiselle, continua le coroner. Quand il a été trouvé tout à l’heure, toutes les chambres en étaient chargées.

Son visage se rasséréna :

— Oh ! alors…

Elle n’acheva pas et voulut prendre le revolver.

Le coroner la regarda dans le blanc des yeux et poursuivit :

— Cela n’empêche pas, au reste, qu’on venait de s’en servir, car celui qui a nettoyé le canon a oublié d’en faire autant pour la chambre.

Une expression de désespoir traversa son visage, et elle faillit s’évanouir ; mais tout à coup elle se redressa avec une hauteur sans égale et s’écria :

— Eh bien, après ?

Le coroner posa le revolver de nouveau sur la table, et leurs regards s’entre-croisèrent, tandis qu’un long soupir s’échappait de la poitrine de Mary, qui ne quittait pas sa cousine des yeux.

Après une pause, le coroner reprit :

— Vous me demandez, mademoiselle, ce qu’importe tout cela ? Vous me forcez à vous répondre que ce n’est ni un voleur venant du dehors ni un vulgaire assassin qui se seraient donné la peine non-seulement de nettoyer le revolver, mais encore de le charger à nouveau et de le replacer dans le tiroir où il l’avait pris.

Elle ne répondit pas. M. Gryce prenait des notes en hochant la tête.

Le coroner continua, d’un ton plus grave encore :

— De plus, il aurait été impossible à qui que ce soit — excepté à une personne habituée à entrer dans l’appartement de M. Leavenworth et à en sortir à toute heure — de pénétrer chez lui aussi tard, de s’emparer du revolver, de traverser la chambre et d’approcher si près de lui, sans qu’il ait fait le moindre mouvement. Le témoignage du médecin sur tous ces points est formel.

C’était là une terrible insinuation. Eleonore ne broncha pas. Mais sa cousine, frissonnante d’indignation, s’élança de sa chaise et voulut parler. Eleonore, lui faisant signe de se calmer, répondit, d’une voix pénétrante :

— Mais vous ne savez pas, monsieur, si les choses se sont passées comme vous le dites. Supposez que, pour une raison ou pour une autre, mon oncle ait tiré un coup de revolver, hier, par exemple ; — c’est possible, n’est-ce pas ? même si ce n’est pas probable, — vous auriez constaté pourtant les mêmes résultats et vous seriez arrivé aux mêmes conclusions.

— La balle, mademoiselle, a été extraite de la blessure.

— Ah !

— Elle ressemble absolument aux autres cartouches trouvées dans le tiroir et porte le numéro qui correspond à celles employées pour un revolver de ce calibre.

Sa tête tomba sur sa poitrine et toute son attitude exprima le découragement. Le coroner comprit et devint de plus en plus grave :

— Il faut que je vous interroge à présent, mademoiselle, sur l’emploi de votre temps hier. Où avez-vous passé la soirée ?

— Seule, dans ma chambre.

— Mais vous avez vu votre oncle ou votre cousine ?

— Non, monsieur ; je n’ai vu personne après le dîner…, excepté Thomas, ajouta-t-elle après une pause.

— Et comment cela ?

— Il m’a apporté la carte d’un monsieur qui était venu me rendre visite.

— Puis-je vous demander son nom ?

— La carte portait celui de M. Le Roy Robbins.

Ce fait semblait offrir peu d’importance, mais Mary tressaillit violemment à ce nom.

— Lorsque vous êtes dans votre chambre, mademoiselle, avez-vous l’habitude de laisser votre porte ouverte ?

— Non, répondit-elle avec étonnement.

— Alors, pourquoi était-elle ouverte hier au soir ?

— À cause de la chaleur.

— C’est la seule raison ?

— Je n’en ai pas d’autre.

— Quand l’avez-vous fermée ?

— Au moment de me coucher.

— Était-ce avant que les domestiques fussent remontés chez eux ?

— Non, après.

— Avez-vous entendu M. Harwell lorsqu’il a quitté la bibliothèque et qu’il s’est rendu dans sa chambre ?

— Oui, monsieur.

— Votre porte est-elle restée encore longtemps ouverte ?

— Je… je… quelques minutes… je n’en sais rien, balbutia-t-elle.

— Vous n’en savez-rien ? Comment cela se fait-il ?

— Je ne sais combien de temps ma porte est restée ouverte après le passage de M. Harwell.

— S’est-il passé plus de dix minutes ?

— Oui.

— Plus de vingt.

— Peut-être.

Comme elle était pâle et comme elle tremblait !

— D’après les témoins, mademoiselle, votre oncle a été tué presque aussitôt que M. Harwell l’avait quitté. Si votre porte était ouverte, vous avez dû entendre entrer chez lui et tirer un coup de revolver. N’avez-vous rien entendu ?

— Je n’ai entendu aucun bruit.

— Avez-vous entendu quelque chose ?

— Pas de coup de revolver.

— Excusez-moi d’insister, mademoiselle ; mais avez-vous entendu quelque chose ?

— J’ai entendu fermer une porte.

— Laquelle ?

— Celle de la bibliothèque.

— Quand ?

— Je ne sais pas.

Elle joignit les mains convulsivement.

— Je n’en sais rien. Pourquoi me poser tant de questions ?

Elle chancela ; je me levai précipitamment ; mais, comme toujours, elle se remit tout de suite.

— Excusez-moi, monsieur ; je ne suis pas en possession de moi-même ce matin. Que me demandiez-vous donc ? fit-elle en regardant le coroner.

Celui-ci, d’un air mécontent, reprit avec sévérité :

— Je vous ai demandé à quelle heure vous aviez entendu fermer la porte de la bibliothèque ?

— Je ne puis préciser l’heure exacte ; c’était après que M. Harwell fût monté et avant de fermer ma porte.

— Vous n’avez pas entendu un coup de revolver ?

— Non, monsieur.

Le coroner lança un rapide coup d’œil aux jurés, qui baissèrent tous les yeux.

— On nous a dit, mademoiselle, que Hannah, une des domestiques, était allée tard chez vous, afin de vous demander un médicament. Est-ce vrai ?

— Non, monsieur.

— Quand avez-vous appris son étrange disparition de la maison ?

— Ce matin, avant le déjeuner. J’ai rencontré Molly dans le vestibule, et elle m’a demandé où était Hannah. J’ai trouvé la question bizarre et je l’ai interrogée. Je compris immédiatement que la jeune fille était partie.

— Et qu’avez-vous pensé ?

— Je ne savais que penser.

— Vous n’avez pas eu l’idée qu’un crime avait été commis ?

— Non, monsieur.

— Et ce fait ne vous a pas paru se rapporter à l’assassinat de votre oncle ?

— Je n’en avais pas encore connaissance.

— Et après ?

— Après, un soupçon a pu me traverser l’esprit, mais je ne m’y suis pas arrêtée.

— Pouvez-vous nous dire quelque chose sur le passé de Hannah !

— Je ne puis en dire plus que ma cousine.

— Vous ne savez pas ce qui la faisait se lever et rêver la nuit ?

Elle rougit, froissée sans doute, soit de la question elle-même, soit du ton avec lequel elle était faite :

— Non, monsieur ; elle ne me faisait point ses confidences.

— Alors, vous ne pouvez nous apprendre où elle a pu aller en quittant cette maison ?

— Non, certainement.

— Nous sommes forcés de vous faire encore une question : On nous a dit que c’était vous qui aviez ordonné le transport du corps de votre oncle de la bibliothèque dans sa chambre à coucher ?

Elle fit un signe de tête affirmatif.

— Ne saviez-vous pas qu’il est défendu par la loi de toucher à un cadavre, excepté en la présence et par les instructions de l’autorité compétente ?

— Je n’y ai pas pensé, et je n’ai obéi qu’à mes sentiments.

— Ce sont donc vos sentiments, je suppose, qui vous ont fait rester debout près de la table où il avait été assassiné, au lieu de suivre et de veiller le mort. Ou bien, — poursuivit-il avec une impitoyable ironie, — étiez-vous trop absorbée par le papier que vous y avez pris pour pouvoir réfléchir beaucoup aux convenances.

— Un papier ! fit-elle d’un air de défi. Qui prétend que j’ai pris un papier sur la table ? Cela n’est pas vrai.

— Un témoin jure vous avoir vue vous pencher sur la table où il y avait plusieurs papiers. Un autre déclare vous avoir rencontrée, quelques instants après, dans le vestibule, alors que vous cachiez un papier dans votre poche. Tirez la conclusion.

C’était là un coup droit, mais elle ne manifesta aucune émotion.

— Vous l’avez tirée vous-même, monsieur, mais c’est à vous qu’il appartient de prouver le fait.

Cette vive réponse déconcerta un instant le coroner, mais il reprit :

— Je vous le demande encore une fois, mademoiselle, avez-vous pris, oui ou non, un papier sur cette table ?

Elle se croisa les bras et dit avec calme :

— Je me refuse à répondre à cette question.

— Excusez-moi ; mais il faut que vous y répondiez.

Ses lèvres se serrèrent de plus en plus.

— Quand on trouvera quelque papier compromettant en ma possession, il sera temps alors pour moi d’en expliquer l’origine.

Ce défi stupéfia le coroner.

— Vous rendez-vous bien compte à quoi ce refus vous expose ?

— Oui, monsieur, je le crains.

M. Gryce se mit à caresser lentement de la main l’embrasse du rideau de la fenêtre.

— Et vous y persistez ?

Elle dédaigna de répondre.

Il était palpable pour nous tous qu’Eleonore se tenait non-seulement sur la défensive, mais qu’elle connaissait très-bien sa position et voulait s’y maintenir. Quant à sa cousine, qui avait conservé jusqu’alors quelque apparence de sang-froid, elle donna les signes d’une extrême agitation, car elle comprenait évidemment toute la gravité de la situation.

Le coroner changea de tactique :

— Vous aviez libre accès aux appartements de votre oncle ?

— Oui, monsieur.

— Vous auriez pu pénétrer chez lui hier au soir, traverser la pièce et vous approcher de lui sans qu’il eût, pour cela, détourné la tête ?

— Oui.

Et ses mains se serrèrent douloureusement.

— On n’a pas retrouvé la clef de la bibliothèque, mademoiselle.

Elle garda la silence.

— Il paraît que vous avez examiné seule la porte de la bibliothèque en allant à la recherche de votre oncle. La clef, à ce moment, était-elle encore à la serrure ?

— Non, elle n’y était pas.

— Vous en êtes certaine ?

— Absolument.

— Cette clef avait-elle quelque chose de particulier, soit comme forme, soit comme grandeur ?

Elle s’efforça vainement de dompter la terreur que lui causait cette question.

— Elle différait un peu des autres, fit-elle enfin d’une voix tremblante.

— Sous quel rapport ?

— L’anneau en était cassé.

— Ah ! l’anneau était cassé ! observa le coroner en faisant un geste pour attirer l’attention du jury.

M. Gryce fit un mouvement de la tête, comme si cette remarque s’adressait à lui seul.

— Alors, vous reconnaîtriez, cette clef, mademoiselle ?

Elle regarda son interlocuteur comme si elle s’attendait à voir la clef entre ses mains ; puis, elle répliqua posément :

— Je crois que oui.

— C’est bien, dit-il, en faisant un mouvement qui indiquait que l’interrogatoire était terminé.

— Voilà tout, messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les jurés. Vous avez entendu les dépositions des habitants de la maison, et…

M. Gryce lui toucha l’épaule.

— Un mot, monsieur, dit-il.

Et, se courbant, il lui murmura quelques mots à l’oreille. Puis, il se redressa et demeura debout, la main droite dans son gilet et les yeux fixés sur le lustre.

J’osai à peine respirer. Venait-il de répéter au coroner les paroles entendues en haut ? Mais non… Le coroner montrait seulement un peu de fatigue et un peu d’ennui.

Il rappela Eleonore :

— Mademoiselle, dit-il, vous nous avez affirmé ne pas avoir vu votre oncle hier au soir dans la bibliothèque. Persistez-vous dans votre affirmation ?

— J’y persiste.

Il regarda M. Gryce, et celui-ci tira aussitôt de sa poche un mouchoir couvert de taches.

— Il est bien étrange alors, fit-il, que ce mouchoir, qui est le vôtre, ait été trouvé ce matin dans cette pièce.

La jeune fille poussa un cri, tandis qu’un morne désespoir se répandait sur le visage de Mary ; mais, au bout d’un instant, Eleonore répondit froidement :

— Je ne vois pas que cela soit si étrange, car je suis entrée ce matin de bonne heure dans la chambre de mon oncle.

— C’est alors que vous l’avez laissé tomber ?

Elle changea de couleur et garda le silence.

— Et ces taches ?

— Je ne sais d’où elles peuvent provenir. Laissez-moi voir.

— Tout à l’heure. Nous voudrions savoir comment ce mouchoir a pu se trouver dans l’appartement de votre oncle ?

— Il est possible que je l’aie laissé chez lui, il y a plusieurs jours, car je vous ai dit que j’étais chargée du soin de sa chambre. Mais, d’abord, laissez-moi voir si c’est bien mon mouchoir à moi ?

M. Gryce le lui passa.

— On peut le croire, puisque vos initiales sont brodées au coin.

Elle l’interrompit d’une voix pleine d’horreur.

— Ces affreuses taches ! Elles ont l’air de…

— Elles ont l’air de ce qu’elles sont, reprit le coroner, et si vous avez jamais nettoyé un revolver, mademoiselle, vous devez les reconnaître.

Le mouchoir s’échappa de ses mains.

— Je ne sais pas ce que cela veut dire, messieurs, fit-elle d’une voix haletante ; c’est mon mouchoir, c’est vrai ; mais je ne sais rien, rien !

Ce fut sur ces paroles que son interrogatoire se termina.

La cuisinière, Kate, fut rappelée, et on lui demanda quand elle avait lavé le mouchoir.

— Ce mouchoir-là, monsieur ? Oh ! un jour de cette semaine, répliqua-t-elle en regardant sa maîtresse d’un air suppliant.

— Quel jour ?

— Je voudrais oublier le jour, miss Eleonore, mais je ne le peux pas. Il n’y a qu’un mouchoir de ce genre à la maison. Je l’ai lavé avant-hier.

— Quand l’avez-vous repassé ?

— Avant-hier aussi, articula-t-elle avec peine.

— Quand l’avez-vous reporté à sa place habituelle ?

La cuisinière se couvrit la tête avec son tablier.

— Hier, dans l’après-midi avec le reste du blanchissage… Ce n’est pas ma faute, miss Eleonore, murmura-t-elle. C’est la vérité.

Eleonore fronça le sourcil ; ce témoignage l’avait visiblement affectée. Le coroner, l’interpellant, lui demanda si elle avait quelque chose à ajouter. Elle leva les mains avec un geste de désespoir, fit un signe de dénégation et, sans dire un mot, retomba sans connaissance sur sa chaise.

Une grande agitation s’ensuivit. Mary, sans s’occuper de sa cousine, la laissa aux mains de Kate et de Molly. Quelques minutes après, Eleonore reprit ses sens et put quitter la chambre, et je remarquai alors qu’un homme de haute stature sortait après elle.

Le petit juré nerveux proposa de lever la séance. Le coroner approuva la motion et annonça l’ajournement de l’enquête jusqu’au lendemain à trois heures ; il espérait, ajouta-t-il, que tous les jurés voudraient bien être exacts.

L’auditoire se précipita dehors, et miss Mary, M. Gryce et moi nous nous trouvâmes bientôt seuls.

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