Chapitre 2 À la gare Bonaventure
Aux premiers jours de février, Maurice n’avait pas encore pu aller à Coteau-du-Lac. À cette époque, il reçut de Germaine une longue lettre, au cours de laquelle la jeune fille lui annonçait sa prochaine visite à Montréal. Il était invité à se rendre, dès le samedi suivant, chez la sœur de Germaine. « C’est là que tu m’écriras, disait Germaine, pour me dire si tu peux venir et à quelle heure je t’attendrai. Tu adresseras ta lettre au numéro 108, rue Cadieux, Montréal, P.Q. »
On a vu, au début de ce récit, de quelle manière odieuse notre héros avait été traité durant son enfance. De cette période douloureuse de sa vie, Maurice a gardé un souvenir dont la persistance, même aujourd’hui, le laisse, en face de sa mère, stupide et incapable de jamais protester. C’est un phénomène étrange et très curieux, que ce jeune homme fort comme quatre et courageux comme pas un, à qui aucun des « batailleurs » de la fonderie n’a jamais pu faire peur, et qui se retrouve soudain sans volonté et rempli presque d’effroi devant cette vieille femme au chef branlant, aux cheveux gris, abattue par la maladie, chaque jour un peu plus penchée vers la terre et que les enfants, dans les rues, poursuivent de leurs vociférations, comme une vieille folle, comme une vieille sorcière…
C’est bien une influence incompréhensible et mystérieuse que l’ascendant de la veuve Gauthier sur son fils. Sans doute on comprend que Maurice respecte et honore sa mère, malgré ses anciennes cruautés, malgré l’indignité, la monstruosité de sa conduite passée. Il n’y a à cela rien d’étonnant : il a bien pu pardonner toutes les offenses pour ne penser qu’à ses devoirs de fils. Cela se conçoit. Mais comment, d’autre part, expliquer que, sans jamais élever la voix, il obéisse toujours aveuglément à tous les désirs de cette marâtre qui est sa mère ?
De fait, cette femme exerce sur son fils une fascination véritable ; en face de sa mère, le jeune homme d’aujourd’hui se retrouve l’enfant d’il y a dix ans, médusé par un seul regard de celle qui pendant des années l’a tenu à ses pieds, courbé de terreur, sans aucun reste de volonté. Et maintenant, Maurice, à vint et un ans passés, n’a pas encore reconquis sa volonté. Il ne s’est pas encore débarrassé du joug qui fait de lui, à de certains moments, un être uniquement passif, que guide une volonté étrangère. Comme un hypnotisé, il ne peut même penser à se libérer de cet esclavage.
Ces considérations un peu longues s’imposaient ici pour expliquer le fait que pendant deux longs mois Maurice ne soit pas allé à Coteau-du-Lac une seule fois.
Pourtant, à la date fixée dans la lettre de Germaine et qui tombait juste un samedi, Maurice voulut profiter de son après-midi de congé pour aller à Montréal rencontrer sa blonde.
À une heure, en arrivant de son ouvrage, il remit intacte à sa mère, selon son habitude de tous les samedis, l’enveloppe contenant le salaire de sa semaine.
— Tu n’as pas besoin de chercher, bon à rien ; j’ai tout trouvé, hier, en faisant le lit. Mais veux-tu bien me dire, à cette heure, où est-ce que tu avais pris cet argent-là ?
Pâle et tout défait, Maurice expliqua la chose. Comme sa mère ne lui laissait jamais d’argent et qu’il pouvait d’un jour à l’autre se trouver à avoir besoin de quelques sous, il avait songé à travailler le soir pour se faire des « estras ». C’est ainsi qu’il avait pu gagner $2.50 en aidant à un épicier de la rue du Canal à faire la livraison de ses marchandises. Il avait travaillé pendant dix jours pour cette somme.
— Et au lieu de donner cet argent à ta mère, tu l’as caché ! s’écria la vieille avec indignation. Mais, reprit-elle, soudain radoucie et contente d’elle-même, – mais une chance que j’ai encore bon œil, hein ! mon garçon !
— Maman, s’écria Maurice, écoutez, maman, remettez-moi mon argent !
Le pauvre garçon avait réfléchi que sans le sou comme il se trouvait, il ne pourrait aller voir Germaine. Il y avait une telle désolation dans sa voix que sa mère en fut malgré tout frappée.
— Te remettre cet argent, répondit-elle sans colère, mais qu’est-ce que tu veux en faire ? D’abord, tu n’en as pas besoin…
— Remettez-moi mes $2.50. Oui, j’en ai besoin…
La vieille, à ces mots, se fâcha :
— Que je te remette tes $2.50 !… tu en as besoin !… Et pourquoi faire ?…. C’est-il que tu veux te jeter à la boisson, à cette heure, payer des traites à tous ces bons à rien des shops, ou bien te débaucher avec les courailleux ?… Ah ben oui, si tu crois que je vais te laisser loafer avec ces gâs-là !… Écoute, mon garçon, je suis ta mère et tu dois me donner tout ce que tu gagnes : tu n’as pas le droit de rien gaspiller. Reparle-moi plus de ça… ça vaut mieux pour toi !
Et elle s’en alla laver sa vaisselle.
Maurice, consterné, n’osa pas ajouter un mot.
Seulement, il s’assit sur son lit et se mit à réfléchir.
Il a promis à Germaine d’aller la voir cet après-midi. Et voici que la chose lui devient impossible : il n’a pas un sou dans sa poche. Comment va-t-il faire ? Où trouver de l’argent ? Qui voudrait lui en prêter ? Tout le monde sait qu’il vient de recevoir son salaire : quel prétexte pourrait-il trouver pour aller, un jour de paie, emprunter de l’argent, ne fût-ce qu’une piastre ?
Mais une idée lui vient tout à coup : vivement, il se lève. Il se rase soigneusement, revêt ses moins mauvais habits, prend son chapeau, son paletot, et sort.
Il ne fait pas trop froid.
Il descend la rue Bridge et, tournant à gauche, il suit la rue du Canal un arpent ou deux, pour s’arrêter chez un marchand juif dont l’enseigne, en lettres blanches sur fond noir, porte le nom de M. Aaron.
Quand Maurice, après quelques minutes, sort du magasin de M. Aaron, il n’a plus son paletot : M. Aaron lui a prêté $1, en gardant l’habit comme garantie. Les affaires sont les affaires.
Il approche trois heures lorsque Maurice, dont le cœur bat à coups précipités dans la poitrine, sonne à la porte d’une modeste maison portant le numéro 108, rue Cadieux. C’est là qu’habite la sœur de Germaine.
Les deux jeunes gens, en se revoyant, après deux longs mois de séparation, se sentent envahis d’une immense joie, que l’idée de la séparation prochaine, inévitable, ne tarde pas à venir gâter un peu.
On rappelle les anciens souvenirs, attendrissants plus que jamais.
Maurice parle peu de sa nouvelle situation. Il craint de faire souffrir Germaine en lui disant la vérité.
Germaine donne des nouvelles du village.
Au canal, dès le printemps, il y aura d’excellents emplois pour les bons ouvriers. Pourquoi Maurice ne reviendrait-il pas ?
— Hélas ! on n’y peut penser…
Les deux jeunes gens s’adorent plus que jamais. Dans les circonstances, ils ne peuvent pourtant guère songer à l’avenir, Il faut attendre. L’on verra plus tard.
Comme l’on serait bien, tout de même, dans une petite maison proprette et joyeuse, habillée de houblon, avec beaucoup de fleurs aux fenêtres, dans un coin silencieux du village ! Comme ce serait doux, encore, de vivre ensemble, tous les deux, sur une terre, loin des usines et loin des travaux mercenaires ! Une terre, à la campagne, au loin, parmi les bois, ç’avait toujours été le rêve de Maurice, qui voulait être autre chose qu’un journalier. Mais à quoi bon penser à l’irréalisable ? – Ne vaut-il pas mieux se contenter d’espérer sans trop y compter dans les jours meilleurs qui, dit-on, s’avancent pour les patients ? N’est-il pas préférable de ne jamais bâtir de châteaux en Espagne ?… La sagesse n’est-elle pas de jouir du bonheur d’aujourd’hui sans trop penser aux lendemains énigmatiques, si décevants parfois ?…
À cinq heures moins un quart, Maurice se lève pour prendre congé. Afin d’être rendu plus vite, il s’en retournera à Lachine par le Grand-Tronc. Germaine veut l’accompagner jusqu’à la station.
Ils y arrivent bientôt.
Le train que doit prendre Maurice partira dans un quart d’heure. C’est le même convoi qui l’emmena à Lachine, par un matin sombre et froid, voilà plus de deux mois. Des gens de Coteau-du-Lac et des localités environnantes y monteront sans doute. Pour éviter de rencontrer des connaissances qui les gêneraient, les deux jeunes gens entrent dans la salle d’attente des voyageurs de première. Ils prennent place sur un banc, suivant d’un œil anxieux l’aiguille sur le grand cadran, au milieu du mur.
Ils parlent peu.
Une émotion intense les étreint à la gorge.
Mais, sans mots inutiles, ils se comprennent.
Ils endurent le même tourment, – l’angoisse de la séparation prochaine, brutale, nécessaire.
Et, parmi le décor glacial de cette gare de chemin de fer, leur souffrance se fait plus poignante.
Quel être sensible n’a jamais été frappé de la tristesse indicible qui émane de ce spectacle toujours le même et jamais pareil : une gare de chemin de fer ? Des multitudes d’êtres humains se suivent, se croisent et se mêlent là comme les flots dans la mer. Ils s’en vont sitôt qu’apparus. D’autres les remplacent, qui s’enfuient après. Et d’autres… d’autres… d’autres viennent encore, plus loin – là-bas et toujours… Sans fin ils défilent comme des ombres.
C’est la Foule, la Foule diverse et changeante, la Foule bigarrée, multicolore et multiforme… La rétine se fatigue, s’épuise, à la voir s’écouler, comme les grandes eaux d’un fleuve… Il y a là des riches, et il y a là des pauvres. – Le millionnaire s’y rencontre auprès du journalier en salopettes. Des femmes qui paraissent des reines y étalent leurs pierreries et des pauvresses y promènent leurs haillons. – Le poète qui s’y est égaré se heurte à l’homme d’affaires pressé. – De jeunes enfants y suivent leurs bonnes, et tout près marchent pesamment des vieillards qu’éreinte le poids des années. On y entend, hachées au hasard de la course, des phrases de tous les langages. – Il y a les arrivants ; il y a ceux qui s’en vont. – Il y a les parents qui s’embrassent au retour et il y a les autres qui pleurent en se disant adieu. – On y rencontre des êtres abattus et des têtes enthousiastes. – On entend des sanglots entrecoupant des chants de joie. – Plus loin, les cochers crient à s’arracher le gosier et, tout près, les employés du chemin de fer se lancent de vibrants appels. – Et tous les bruits s’entendent là comme on y voit toutes les scènes. – Les cloches des locomotives semblent des plaintes d’âmes en détresse… La nuit, les fanaux des convois étoilent l’obscurité de lueurs troublantes par leur mobilité… Des géantes locomotives, monstres noirs, enrhumés et qui toussent, des pesants convois caparaçonnés de fer et de tout l’attirail fantastique de la gare, il se dégage une sensation étrange, formidable, qui frappe et ébranle, une sensation énervante et douloureuse.
La foule disparaît toujours. La foule ne diminue jamais. De ce chaos, confus, énorme, il monte une rumeur profonde. C’est une clameur continue, ardente, impétueuse, comme le chant des vagues qui s’entrechoquent.
La multitude s’écoule toujours. Et les êtres ne se connaissent pas. Quand ils ne sont pas seuls, ils sont deux, trois, ou quatre ensemble, et tous les autres sont des inconnus – des indifférents – des étrangers.
L’isolement dans la foule n’est-il pas pire que l’isolement dans le désert ?
Et n’est-ce pas plus affreux d’être perdu dans les flots d’une multitude où chacun n’existe que pour soi, que pour être noyé dans un fleuve ?
Dans la lueur crue, froide, glaciale, des lampes électriques, Maurice et Germaine, trop émus pour pouvoir exprimer les pensées qui les assaillent, regardent passer la foule des inconnus – des indifférents – des étrangers, qui se coudoient sans se voir.
Est-il au monde rien de plus triste que la vue d’une gare de chemin de fer pour des êtres qui souffrent ? C’est plus navrant cent fois qu’une chambre mortuaire ou qu’un cimetière où, dans la fosse béante, on descend un cercueil… Le lit funèbre et la tombe font penser au repos : dans la gare, glaciale et tapageuse, c’est l’agitation fiévreuse et déprimante qui, seule, règne.
Malgré tout ce qu’il y a de peu consolant dans un pareil spectacle, en temps ordinaire Maurice et Germaine n’y eussent pas pris garde.
Mais, ce soir, leur sensibilité exacerbée leur rend presque intolérable cette scène pourtant si banale et que tout le monde regarde d’ordinaire d’un œil sec.
Germaine est plus forte, cette fois, que son ami, et maîtrise plus son émotion.
Celui-ci n’essaie même pas de parler, tant il craint d’éclater en sanglots.
— Les voyageurs pour Lachi… îne… Vaudreuil… crie soudain un employé en anglais.
Les deux jeunes gens se lèvent, se dirigent vers le train.
Un moment, Maurice reconquiert son sang-froid pour faire ses adieux à sa blonde.
Celle-ci doit partir dans quelques jours pour retourner à son village. C’est à Coteau-du-Lac que Maurice promet de revoir Germaine, avant qu’il ne s’écoule un mois.
Le train est parti depuis plusieurs minutes déjà quand Germaine, revenue enfin au sentiment de la réalité, quitte la gare – la gare lugubre – en s’essuyant les yeux.
Dans le convoi qui s’en va, là-bas, déjà loin – affaissé sur une banquette de deuxième, parmi les voyageurs qui crient et s’interpellent, un jeune homme, la tête entre ses mains, sanglote, sanglote éperdument…
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