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Chapitre 3 Monsieur Onésiphore Marcheterre

Un an après. Février 1897.
Maurice est allé à Coteau-du-Lac une seule fois depuis son arrivée à Lachine. Il y a maintenant quatre mois qu’il n’a pas revu Germaine. Les lettres, lentement, se sont espacées : les deux amoureux ne s’écrivent maintenant plus que deux ou trois fois par mois. Les confidences de Maurice, toujours pareilles, respirent encore le même ardent amour, disent la même profonde nostalgie de l’adorée.

Les lettres de Germaine, il y a quelques semaines, ont presque subitement changé de ton. Maurice s’en est ému. Il y sent comme une contrainte étrange. Il souffre de ne plus retrouver la même complète expansion, la même confiance en l’avenir malgré tout, les mêmes témoignages d’une affection que l’absence ne fait que grandir en l’éprouvant.

Le jeune homme ne peut s’expliquer ce changement. Germaine s’efforce en vain de paraître toujours joyeuse et confiante. Elle n’a pu conserver sa sérénité des jours passés, et tout, jusqu’au tremblement de son écriture, trahit une inquiétude que vainement les mots s’obstinent à vouloir cacher.

Monsieur Onésiphore Marcheterre est, dans les Cèdres, presque un personnage.

Il est très populaire, Monsieur Onésiphore Marcheterre, – mais très populaire !

C’est un hôtelier considérable devant l’Éternel et fort vénérable aux buveurs.

Toujours animé d’une douce gaieté. Jamais troublé par aucun événement. Le plus impassible des humains. De lui, comme de l’homme d’Horace, on peut dire que les ruines de l’univers le frapperaient sans l’émouvoir.

Au reste, très solennel et profondément imbu de sa dignité. Plein de la plus transcendante condescendance pour tout le monde, jamais pourtant le moyen ne lui manque de réserver discrètement sa supériorité.

Sa buvette, décorée, avec la plus abracadabrante fantaisie, de petits drapeaux de papier jaunes, verts et rouges, de banderoles multicolores, que les mouches n’ont pas respectées, d’inscriptions en anglais : proverbes ou pieuses sentences, et d’une multitude d’annonces américaines de lagers et d’ales merveilleux, renferme encore, outre trois lanternes chinoises suspendues dans un coin, une foule d’objets bizarres et hétéroclites qui donnent vaguement à cette pièce l’aspect d’une pagode siamoise. Ce temple a, en tout cas, son grand-prêtre. Monsieur Onésiphore qui, grave, presque auguste, pontifie avec majesté derrière le comptoir. On y entend souvent des hymnes étranges : inouïs, charivariques ; c’est le chœur des ivrognes qui, d’une fabuleuse clameur, couvre la voix de l’officiant. Un accordéon consomptif ou un harmonica édenté y remplacent la musique de l’orgue, et la fumée des pipes, plus épaisse qu’un brouillard d’automne, y tient lieu de myrrhe et d’encens. – Arrive-t-il qu’un client s’enthousiasme excessivement, Monsieur Onésiphore, sans se troubler, et très grave toujours, prend le pochard par les deux épaules et, dignement, le pousse dans la rue.

On a pour Monsieur Onésiphore, dans le village, beaucoup de considération. C’est un homme « en moyens », un des « gros bonnets » de la place ; il a trouvé le tour de gagner pas mal d’argent, – plus que la majorité de ses concitoyens ; il ne contredit jamais personne ; il est toujours de l’avis de son interlocuteur du moment ; son sentiment sur n’importe quel sujet est celui de tout le monde. Il arrive fréquemment qu’on le prend comme arbitre, dans un débat ; alors il a l’art de répondre sans se prononcer, d’articuler des mots sans rien dire, tout comme un politicien. Ou bien, encore, savamment il se récuse. Il ne connaît rien du sujet ; en vérité, il ne sait que penser ; sans doute François a raison, mais vraiment Pierre ne saurait avoir tort : consultons plutôt Monsieur Napoléon…

Un homme si délicat doit nécessairement être populaire. Nous avons dit que Monsieur Onésiphore est très populaire.

Les buveurs lui trouvent une physionomie engageante.

De taille moyenne.

Quarante ans.

Un visage à peindre. Très rouge, comme une tomate bien mûre. Des yeux qui s’ingénient à n’avoir aucune expression, bien dignes de cet homme impassible. Des lèvres exagérément épaisses. Des traits noyés dans la graisse.

Pas de barbe.

Une figure de pleine lune, arrondie par un sourire de commande, qui se continue, obséquieux et ravi, depuis l’heure où s’ouvre la porte de l’établissement jusqu’au soir – après le départ du dernier client.

Un ventre phénoménal, un ventre rabelaisien, capable d’emmagasiner des gallons de bière et des verres de whisky, sans nombre.

Un détail, pour compléter le portrait. Monsieur Onésiphore est affligé d’une calvitie absolue, – conséquence, disent les mauvaises langues, d’une dizaine d’années écoulées loin des sentiers du bon Pasteur, dans diverses cités mal famées des États-Unis.

En revanche, notre personnage est riche, ou à peu près.

Comme les peuples heureux, le cœur de Monsieur Onésiphore n’a pas d’histoire. C’est peut-être que Monsieur Onésiphore n’a pas de cœur.

Il n’a jamais aimé et si, dans les aventures que lui prêtent les commères du village, il a pu trouver des jouissances… d’un certain ordre, réellement il n’a jamais aimé. Son cœur – s’il en a un – n’a jamais battu pour aucune femme.

Pourtant, depuis le mois de décembre, – à cette époque il a eu quarante ans, – Monsieur Onésiphore est obsédé d’une idée singulière. Il songe sérieusement – mais sérieusement – à se marier.

D’où cette inspiration lui est-elle venue ?

Nous l’allons voir.

Le digne hôtelier, le jour même de son anniversaire, avait été, comme disent les journaux, « l’objet d’une charmante petite fête intime ». Vers la fin de la soirée Monsieur Onésiphore, qui avait pris un nombre considérable de petits et grands verres, fut émerveillé d’entendre une « tune » d’harmonica enlevée avec un brio de virtuose. Sur ce, il voulut se payer le luxe d’exprimer – une fois dans un an, pardieu, ça n’est pas coutume ! – une idée à lui.

— C’est bien simple, déclara tout à coup Monsieur Onésiphore dans le silence qui s’était fait après le tour de force du joueur d’harmonica, mais il n’y a rien que j’aime comme la musique… C’est bien simple… c’est bien simple, pour vous lever un homme, c’est fameux !…

Là-dessus, quelqu’un lui fit une suggestion : pourquoi n’achèterait-il pas un piano ? Un bel instrument dans son hôtel ne manquerait pas d’ajouter beaucoup à l’établissement, qui deviendrait du coup du dernier chic.

On parla longtemps de ce projet, qui enthousiasma tous les amis, et encore plus l’amphitryon.

Celui-ci était alors d’une gaieté extraordinaire.

Il n’hésita pas à promettre à ses amis qu’ils verraient avant le jour de l’An un beau piano dans le salon de l’hôtel.

Malgré son expérience des gallons, l’hôtelier se réveilla le lendemain matin avec un mal aux cheveux rien moins que réjouissant. Il se rappela sa promesse de la veille et, sur le coup, la regretta. Sans doute il lui serait facile de se délier d’un engagement pris dans de telles circonstances. Mais malgré tout il y en aurait qui grogneraient.

Réflexion faite, il se dit que ce ne serait pas un mal pour lui, après tout, que d’avoir un piano, et que ce qu’il dépenserait de ce chef ne serait pas de l’argent jeté à l’eau. D’ailleurs, ses moyens lui permettaient amplement de s’offrir un cadeau.

Une couple de semaines avant le jour de l’An un beau grand piano était installé chez Monsieur Onésiphore.

Celui-ci, entre temps, s’était livré à de profondes méditations. Il s’était dit qu’après l’arrivée de ce meuble il faudrait renouveler à peu près tout le mobilier de la maison. Cette idée ne lui déplut pas trop. « L’argent est fait pour rouler », aimait-il à répéter souvent. Donc il aurait un nouveau mobilier.

Monsieur Onésiphore serait désormais comme tous les autres bourgeois à l’aise. Il aurait une maison superbement montée. La considération dont il jouissait déjà ne manquerait pas, sans doute, de s’accroître considérablement de ce fait.

Un ami à qui il confiait ces projets lui dit :

— Mais, mon vieux, des meubles, c’est bien beau, mais ce n’est pas tout. Il te faut une femme, avec ça, comme les autres.

« Comme les autres ». Ces mots avaient remué profondément l’esprit de l’hôtelier, partisan convaincu de cette idée qu’autant que possible « il faut toujours faire comme les autres ».

Peu de jours après, il avait pris la détermination de faire comme les autres sur ce point aussi et de compléter l’ameublement de sa maison en y ajoutant une femme.

Alors, il serait au niveau des autres, il serait l’égal des gens les plus à l’aise, des plus gros bonnets de la localité.

Une femme !

Il la veut élégante, il la veut jeune, il la veut belle.

Une personne qui pourra lui faire honneur.

Il l’habillera comme il faut. Et, quand les plus considérés de ses amis, ou des étrangers, viendront à son hôtel, il leur montrera, avec son piano et ses autres beaux meubles, sa femme.

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