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Chapitre 1 Lachine

On est au commencement de décembre.
La journée est froide et sombre.
L’on voit, dans les champs pleins de neige, se dresser comme des squelettes les grands arbres noirs, les grands arbres morts.

La nature, en cette fin d’automne, paraît vide horriblement.

Maurice, à la gare de Coteau-du-Lac, attend le train qui doit, dans quelques minutes, l’emporter, avec sa mère, vers Lachine, – vers la triste petite ville qu’il n’a jamais vue, mais qu’en imagination il se représente comme une forêt de hautes cheminées se profilant, toutes noires, sur l’horizon plein de fumée. C’est là que désormais vont s’écouler ses jours.

Tout à l’heure, en s’en venant, sans avoir revu Germaine, il a voulu, avant d’arriver à la station, jeter un dernier regard sur le village, groupé autour de la croix du clocher, puis sur les chantiers du canal, où tant de longs jours il peina, sous le soleil ou la pluie, sans jamais songer à se plaindre, éclairé constamment par le radieux souvenir de celle que le soir il reverrait, dans le petit salon…

C’est là, sur le canal, qu’une nuit : le tragique souvenir !… Là-bas, c’est le cimetière, où dort pour jamais son père…

Plus loin se devine le fort, le vieux fort… l’endroit des longues promenades par les soirs calmes d’été, sous le regard clément des étoiles… Ainsi, il doit quitter ces lieux auxquels s’attachent pour lui tant de souvenirs, où il a vécu les moments les plus heureux de sa vie passée.

Non, ce n’est pas seulement un mauvais rêve : voilà le train qui s’avance, là-bas, dans un grondement…

Maurice est installé en deuxième classe, près de sa mère. La locomotive, en soufflant très fort, emporte le convoi.

On passe au-dessus de la rivière Rouge… puis, très vite, les bois connus, les paysages familiers, disparaissent. Par la vitre du wagon, Maurice regarde distraitement, les yeux mouillés de larmes, les poteaux télégraphiques, et les arbres, et les maisons, dans une course folle, qui s’enfuient, qui s’enfuient.

Une immense détresse le tient au cœur.

— Lachi… i… ine ! Lachi… i… ine ! crie d’une voix enrouée, monotone, le chef de train.

Le convoi est reparti, et Maurice se retrouve à côté de sa mère sur le quai de la gare de Lachine.

C’est toute une affaire de trouver un cocher qui veuille transporter à la rue Bridge le mince bagage des deux voyageurs, car la mère Gauthier tient absolument à ne pas payer plus de vingt-cinq cents. Enfin, après une demi-heure de recherches, on rencontre un homme qui veut bien accepter les conditions de la bonne femme.

Les travaux d’installation, dans un misérable logis composé de trois pièces minuscules, ont pris la journée de l’arrivée.

Le lendemain, Maurice se met à la recherche d’un emploi. Dans toutes les usines, où il se présente, on lui dit de repasser un autre jour.

Pendant une semaine, on lui fait chaque matin la même réponse.

Des Italiens, des Anglais, arrivés d’outre-mer tout récemment, voient un ennemi dans cet homme qui veut de l’ouvrage. Ils l’accablent, au passage, d’ignobles injures.

Enfin, un bon jour, Maurice reçoit l’ordre de se rendre aux fourneaux où l’on fait la fonte.

Après un mois de son nouveau travail, le malheureux jeune homme a maigri de dix livres.

Il est fort comme bien peu, nous l’avons dit, et très courageux ; mais c’est tout simplement effrayant, de travailler à faire de la fonte.

Maurice passe ses journées à quelques pieds du métal en fusion. Il a été plusieurs fois déjà affreusement brûlé.

À six heures du matin, il fait encore noir quand il entend les sifflets lugubres des fabriques. Il lui faut se lever, s’habiller et, après avoir pris à la hâte quelques bouchées d’un fort mauvais repas, partir pour la fonderie.

Par les rues où déjà s’achemine la multitude des travailleurs, Maurice s’avance vers le lieu de son ouvrage. Des lampes électriques, de leur lueur froide, crue, percent ça et là l’obscurité qui s’attarde.

Pas un visage connu. Partout des figures antipathiques ; des étrangers aux allures qui ne disent rien de bon.

Puis, c’est le travail de l’usine, jusqu’à six heures du soir. À midi, une heure de répit pour avaler un repas détestable, – de quoi ne pas mourir de faim.

Oh la fraîcheur du vieux fort et le calme du village !

Ah, retourner au village… retourner au village !

Revivre la vieille existence si bonne !

Revoir Germaine ! tous les jours !

Retrouver le bonheur !

Hélas ! c’est un rêve impossible, auquel il faut ne pas penser : Maurice paraît bien pour toujours condamné à travailler à l’usine, – à l’usine odieuse, où peinent comme dans un bagne les forçats du travail assassin.

La nuit, durant son sommeil, le jeune homme a de brusques soubresauts : ses rêves lui montrent, dans la nuit funèbre, les lueurs sinistres des cheminées d’usines.

Il n’a pas revu Germaine.

Mais il lui écrit deux fois par semaine et elle lui répond toujours sans retard.

Les touchantes confidences que ces lettres des deux amoureux, et sans ces lettres, ces lettres bénies, Maurice aurait-il encore la force de vivre ?

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