Chapitre 4 Chez la mère de Germaine
Monsieur Onésiphore Marcheterre est à la recherche de la femme de ses rêves.
Où pourra-t-il dénicher l’oiseau rare ?
Il ne manque pas d’assister à toutes les réunions où il y a beaucoup de filles à marier.
À la première soirée d’une série de fêtes de charité qui eurent lieu à Coteau-du-Lac, aux premiers jours de janvier 1897, au bénéfice de l’Asile des Sœurs de la Providence de la paroisse, Monsieur Onésiphore rencontra Germaine Beaudoin.
Dès qu’il la vit, il voulut, tout de suite, lui être présenté.
Germaine, très aimable toujours avec tout le monde, accueillit froidement le gros hôtelier.
Elle fut avec lui tout juste polie.
Monsieur Onésiphore fut un peu froissé, mais ne se découragea nullement.
Germaine était, ce soir-là, plus ravissante que jamais.
Elle plut beaucoup à son interlocuteur. Elle ne put percer la carapace qui défendait le cœur sans doute depuis longtemps atrophié de Monsieur Onésiphore, mais elle lui tomba dans l’œil.
Il l’admira, comme il eut admiré un beau meuble ou une riche tapisserie.
C’était justement l’objet qu’il lui fallait pour achever de monter sa maison.
Était-elle sotte, un peu, de n’être pas plus gentille pour l’un des plus riches citoyens du comté !
Mais les femmes ont si peu d’esprit !
D’ailleurs elle était incontestablement très belle, et élégante à souhait.
Une femme qui me ferait honneur, pensa-t-il.
Et, tout de suite, il pensa aux moyens de la conquérir.
Dans le courant de la soirée, il se rapprocha d’elle de nouveau. Il se força pour paraître aimable, s’essouffla à essayer des compliments assommants et fit assaut de galanteries toutes plus idiotes les unes que les autres. Il tenta même d’avoir de l’esprit et voulut faire des mots. Malheureusement, ses plaisanteries, du dernier mauvais goût, sentaient la buvette. Germaine lui répondit poliment mais sèchement et, souvent, avec un laconisme qui en eût découragé bien d’autres. Monsieur Onésiphore tint très longtemps. Il ne put même arracher à Germaine l’aumône d’un sourire. Enfin, quand il se décida à la quitter, celle-ci eut un grand soupir de satisfaction.
En le voyant, elle avait, à ses airs, deviné ses intentions. Cela l’avait dégoûtée.
— N’est-ce pas à faire rire, pensait-elle, la prétention de ce gros homme riche et détestable qui s’imagine qu’avec de l’argent, on peut acheter, comme du bétail, des êtres humains corps et âme ! Et n’est-ce pas plus odieux encore que c’est ridicule !
En se rendant chez elle, avec des amies, à la fin de la soirée, Germaine se disait, non sans rancune, que Monsieur Marcheterre lui avait gâté sa soirée. Et elle gardait, des quelques minutes passées en compagnie de l’hôtelier, et qui lui avaient paru des heures, une impression très pénible, qu’elle voulait chasser et qui malgré elle persistait…
On était alors au mardi soir.
Le surlendemain avant-midi, Monsieur Onésiphore se tenait debout à son comptoir, attendant les clients qui ne venaient pas. C’était l’heure tranquille de la journée.
Soudain, la porte s’ouvrit.
— Tiens, bonjour, Monsieur Demers, s’écria l’hôtelier, ajustant à son gros visage rond le plus ravi des sourires.
Ce M. Demers était l’oncle de Germaine. C’était un cultivateur pauvre du rang de Saint-Ferréol, et qui s’étonnait de ne pas prospérer quand tous ses voisins s’enrichissaient.
Grand ami de Monsieur Onésiphore, qui le tenait en haute considération, il ne manquait jamais d’arrêter prendre quelques verres à l’hôtel du Commerce chaque fois qu’il venait au village. Et M. Demers venait au village tous les jours régulièrement.
Cette fois-là, son tête-à-tête avec Monsieur Onésiphore dura près de deux heures et ne fut interrompu par personne. Le propriétaire de l’hôtel voulut payer toutes les consommations. Et Dieu sait s’il en avait été consommé !
Quand M. Demers sortit enfin, son généreux ami le reconduisit jusqu’à la porte avec de plus ferventes démonstrations que jamais.
— Ainsi, vous ne m’oublierez pas, n’est-ce pas ? Monsieur Demers… Mon cher Monsieur, je saurai reconnaître…
— Monsieur Marcheterre, écoutez-moi… (mettant la main sur l’épaule de son interlocuteur et le regardant dans le blanc des yeux) écoutez-moi, Monsieur Marcheterre… (passant la main sur son front comme pour écarter des toiles d’araignées) vous savez… (très haut) vous savez… (avec solennité.) que quand je donne ma parole… Monsieur Marcheterre… (confidentiel)… c’est pas pour rire… Après-midi, pas plus tard qu’après-midi, je vais voir ma sœur, et puis… (les paupières lamentablement affaissées, et laissant retomber ses mains à ses côtés, mollement) vous saurez me dire si j’arrange pas ça…
L’après-midi, vers quatre heures, M. Demers, déjà pas mal dégrisé, entre chez sa sœur, à Coteau-du-Lac.
— Germaine est-elle ici ? demande-t-il presque en entrant.
— Non. Elle vient justement de sortir, répond Mme Beaudoin.
— Tant mieux.
— Tant mieux ! Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire que je veux te parler à toi toute seule, entre quat’z’-yeux !
— À moi toute seule ! Eh bien ! Qu’est-ce qu’il y a encore ?
— Germaine était au bazar des Sœurs avant-hier soir ?
— Oui.
— Et elle t’a dit qu’elle y a rencontré un homme riche, Monsieur Marcheterre, l’hôtelier des Cèdres, qui a été aimable pour elle autant qu’un homme peut l’être et qu’en retour…
— Non, Germaine ne m’a pas parlé de ça.
— Non ?… Eh bien ! c’est comme ça. Mais ce que tu ne sais pas encore, c’est que Germaine s’est montrée désagréable, impolie pour cet homme-là… C’est pourtant un parti extra.
— Monsieur Marcheterre songerait-il sérieusement à Germaine ?
— Je te dis que oui. Et tu sais qu’il est riche, très riche : il vaut au moins dix mille piastres.
— Et puis après ?
— Après ?… Je dis d’abord que Germaine a été sotte de le traiter comme ça… puis, qu’elle devra tâcher de réparer sa bêtise en se montrant aimable pour cet homme qui sera son mari quand elle voudra.
— Mais, encore une fois, Pierre, es-tu bien certain que Monsieur Marcheterre voudrait épouser une pauvre fille comme Germaine ?
— Germaine n’est pas laide…
— C’est vrai, mais qui te dit que Monsieur Marcheterre ?…
— Lui-même. Cet avant-midi. Chez lui.
— Alors, sois tranquille : je vais arranger ça.
Quelques minutes après, notre homme monte dans sa voiture pour retourner chez lui.
Il a fait déjà une couple d’arpents quand il rebrousse chemin pour revenir à la maison de sa sœur.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demande celle-ci en le voyant rentrer.
— J’oubliais justement le principal : je crois bien que je n’ai pas la tête à moi, aujourd’hui. Eh bien ! Monsieur Marcheterre aurait l’intention de venir faire visite à Germaine dès dimanche, s’il y avait moyen. Qu’est-ce que je vais lui dire ?
— Mais, dis-lui qu’il vienne, dis-lui qu’il vienne.
— Et Germaine, qu’est-ce que va dire Germaine ?
— Pour ça, j’en fais mon affaire.
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