Chapitre 5 Les visites de Monsieur Onésiphore
L’oncle vient à peine de partir lorsque Germaine rentre chez sa mère. On vient de lui remettre, à la poste, une lettre de Maurice, qu’elle a déjà lue, une longue, bonne et douce lettre, qui lui apporte une provision de joie pour plusieurs jours.
Une heure après.
Germaine a eu avec sa mère un pénible entretien, et elle s’est réfugiée, pour pleurer à son aise, dans son petit salon qui lui rappelle tant d’heures inoubliables et où lui revient mieux qu’ailleurs le souvenir de son Maurice chéri.
Sa mère lui a répété les propos de son frère. Puis, bien doucement, elle a demandé à Germaine si elle voudrait recevoir comme il faut Monsieur Marcheterre.
Germaine a répondu que son cœur est depuis longtemps engagé.
— Je n’en ai jamais fait mystère à personne et vous le savez très bien, maman.
— À qui, engagé ? Au petit Gauthier ?… Voyons, des enfantillages ! Mais tu badines.
— Je suis très sérieuse, au contraire. J’aime Maurice de tout mon cœur et je déteste franchement votre Monsieur Marcheterre, qui m’a tout l’air d’un mal élevé et qui n’a plus de cheveux.
Alors, la mère s’est fâchée. Ah ! sa fille voulait résister. On verrait si elle n’est pas maîtresse de ses enfants… Tout à l’heure elle implorait à genoux !… Plus de prières… Elle exige, maintenant… Elle ordonne…. Et il faudra bien que Germaine plie devant sa volonté !
— Tu recevras Monsieur Marcheterre, dimanche prochain, et tu seras polie pour lui, c’est moi qui le dis !
Germaine est désespérée.
Que va-t-elle faire ?
À partir de ce jour, à tous moments, la jeune fille entend dans ses oreilles la même ritournelle. Tous les membres de sa famille se sont ligués pour lui imposer Monsieur Marcheterre. On s’est juré que dans deux mois Germaine sera mariée. Et alors plus de misère.
— Mais voyons, tu devrais comprendre mieux, dit-on à Germaine. Monsieur Marcheterre, un des premiers partis du comté !… un homme riche comme il n’y en a pas dix par ici ! Un bon garçon, généreux !
« Tu auras une belle maison, avec les plus beaux meubles, ma fille !… Le piano au salon…
« Mais c’est un bonheur sans pareil pour une pauvre fille comme toi. Tu mangeras la meilleure nourriture, tu auras de bons vins ; tu auras des servantes comme Madame de Beaujeu ; tu seras habillée comme une reine…
« Et la pauvre mère n’aura pas de misère, dans ses vieux jours… Elle ira demeurer avec toi… »
Autrefois, on aimait bien Maurice, chez les Beaudoin, quand il n’y avait pas d’autres prétendants à la main de Germaine. Maintenant, on n’en parle plus qu’avec un certain mépris.
— Un pauvre ouvrier qui gagnera toujours sa vie à la journée… qui ne pourra pas te faire vivre, ni t’habiller…
Et pendant des heures, chaque jour, elle continue sur ce ton.
À partir de la fois où la mère de Germaine reçut la visite de son frère, les lettres de la jeune fille ne sont plus les mêmes, quoi qu’elle fasse pour ne pas inquiéter son ami. Sa confiance en l’avenir est ébranlée et un trouble se trahit à chaque ligne de sa correspondance.
Monsieur Onésiphore est venu faire visite à Germaine.
Il a été reçu très froidement. Mais il a été reçu. Pour lui c’est l’essentiel.
Germaine est navrée. Elle a dû pourtant se soumettre. Le moyen de résister à sa mère sans provoquer un scandale ?
Après avoir longuement réfléchi à ce sujet, elle s’est dit :
— Puisqu’il le faut, je recevrai cet homme. Seulement je me réserve de lui faire un tel accueil que, s’il ne se décourage pas au bout de deux visites, il pourra se vanter d’être tenace.
Mais Monsieur Onésiphore est vraiment un homme tenace. Il a l’esprit d’endurance.
L’humeur glaciale de la jeune fille ne le trouble pas.
Cependant, vers le commencement de mars, il se plaint à Mme Beaudoin, par l’intermédiaire de l’oncle, que Mlle Germaine pourrait facilement se montrer plus aimable.
À dater de ce jour, la position de la jeune fille devient intenable. Elle est presque séquestrée. Il lui est interdit d’écrire. On l’empêche d’aller au bureau de poste, et les lettres que Maurice envoie sont confisquées pour être lues en famille, quand Germaine est ailleurs.
La malheureuse songe à s’enfuir pour échapper à cet esclavage. Elle sait coudre. Elle pourrait gagner sa vie à Montréal, comme tant d’autres jeunes filles qu’elle connaît.
C’est décidé : elle partira demain, – pas plus tard. Mais la nuit porte conseil, la nuit lui dit de rester, d’éviter un scandale inutile et d’attendre encore.
Il lui vient quelquefois des moments de découragement affreux. Mais son amour, loin de s’affaiblir, grandit dans l’épreuve.
Monsieur Onésiphore continue ses visites.
C’est extraordinaire de voir l’entêtement de ce gros homme.
Un long mois s’est passé depuis la dernière lettre que Maurice a reçue de son amie.
Son inquiétude s’est changée en consternation, en voyant que l’étrange silence se continue.
Combien ne donnerait-il pas pour pouvoir se rendre à Coteau-du-Lac et voir ce qui s’y passe ! Mais, hélas ! sa mère est toujours la même, et lui aussi est toujours le même esclave soumis.
Germaine n’écrit plus et il ne peut s’absenter de Lachine, Alors, comment faire pour se renseigner ? S’il voyait des gens de Coteau-du-Lac ?… Mais où en pourrait-il rencontrer ?…
On est au mois de mai.
Sa journée faite, Maurice s’en revient de l’usine, abattu plus que jamais, plus que jamais obsédé des mêmes désespérantes idées.
C’est un lundi soir.
Les ouvriers qui s’en retournent vers leurs foyers remplissent les rues d’un flot qui longuement s’écoule.
Plusieurs marchent deux par deux, en causant.
Maurice est seul, – seul avec sa tristesse et ses idées sombres.
Devant lui s’en vont deux ouvriers qu’il ne connaît point et auxquels il ne fait pas attention.
Soudain, il tressaille violemment.
Il a entendu quelqu’un prononcer des noms qui lui sont connus, dont souvent il a parlé, là-bas, dans le petit salon de Germaine, par les bons soirs si doux d’autrefois.
L’un des ouvriers dit à son compagnon :
— …Et puis, à part ça, c’est bien tranquille, dans les Cèdres ?
— Ah ! en effet, j’oubliais… Marcheterre, – tu sais bien : le gros hôtelier, – Marcheterre se marie bientôt…
— Vrai ! Et à qui donc ?
— À une petite Beaudoin, du Coteau, une fille de celui qui s’est fait tuer…
Maurice n’entend plus rien. Tout son sang ne fait qu’un tour. Il va défaillir, et des compagnons de travail le retiennent au moment où il s’affaisse sur le trottoir.
Mais le jeune homme a vite repris possession de lui-même.
— C’est une faiblesse… Ce n’est rien… Merci… murmure-t-il en s’efforçant de sourire.
Il se repose un moment, la tête entre ses mains, se demandant s’il va devenir fou.
Puis il reprend son chemin vers la maison de sa mère, ne voyant rien, se heurtant aux passants, titubant comme un homme ivre…
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