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Chapitre 6 Tristesse sans cause

Au logis de sa mère, deux grandes surprises attendaient Maurice.
Toujours abîmé dans ses tristes pensées, il pousse machinalement la porte, mais celle-ci s’arrête soudain, légèrement entrebâillée, comme si un obstacle, de l’intérieur, l’empêchait d’avancer. Le jeune homme pousse de nouveau, avec plus de force, cette fois. La porte ne cède pas davantage ; seulement elle s’ouvre un peu plus. Mais au même moment le bruit d’un gémissement vient tirer Maurice de sa distraction. Il se penche par l’entrebâillement pour voir dans la maison. Mais il recule aussitôt, épouvanté. Une femme, dont il n’aperçoit que le dos, est étendue là, sans mouvement. Sa mère sans doute…

Maurice court à la porte de la cour et pénètre vivement dans la maison. Tout de suite il se porte au secours de la malheureuse qui gît sur le plancher, bouchant la porte de la rue. C’est bien sa mère, en effet. Vêtue d’une misérable robe qu’elle a étrennée il y a quinze ans au moins, elle est tombée là toute d’une pièce, en travaillant. Ses longs cheveux gris, dénoués, sont répandus sur le plancher sale, dans la poussière qu’elle balayait au moment où elle a été frappée par la maladie.

Maurice a relevé sa mère et l’a portée dans sa chambre. La pauvre vieille est toujours sans connaissance : en vain essaie-t-il de la ranimer.

Un quart d’heure après, un médecin arrive à la maison en compagnie du jeune homme.

Il examine la malade, prescrit des médicaments, puis, avant de partir, explique à Maurice :

— Votre mère est frappée de paralysie. Il lui faut beaucoup de soins. Il n’y a pas de danger immédiat, à moins de complications. Elle peut vivre ainsi peut-être dix ans. Mais elle ne pourra jamais recouvrer l’usage de ses membres malades.

Quand la mère Gauthier, au bout de quelques temps, a repris connaissance, elle oblige son fils à tout lui dire à son sujet. Plus tard, dans la soirée, elle lui demande d’écrire sans retard la nouvelle à un de ses frères très riche, qui demeure à London, Ontario.

— On ne sait pas… explique-t-elle, un moment de générosité, des fois… Oh ! il y a bien quinze ans qu’il ne m’a pas vue, mais il doit encore se souvenir de moi…

Au bureau de poste, où, dix minutes après, se trouve rendu Maurice, on lui remet une lettre à son adresse.

C’est l’écriture de Germaine.

L’émotion étreint violemment le jeune homme à la gorge. Son sang bat à lui défoncer les artères.

Germaine, après avoir raconté brièvement ce que nos lecteurs savent déjà au sujet de la persécution dont elle est l’objet, annonce qu’elle a quitté Coteau-du-Lac la veille même, à l’insu de sa famille. Elle est rendue à Montréal, où, grâce à sa sœur, elle a déjà trouvé une position qui lui permettra amplement de vivre, loin de cet affreux Monsieur Marcheterre. Elle se pensionne chez sa sœur, au no 108 rue Cadieux, où Maurice sera en tout temps le bienvenu.

Notre héros se demande si ses yeux ne le trompent pas.

Une joie si vive succédant à un si terrible abattement l’égare d’abord. Il lui semble que la tête va lui éclater.

Maurice, rentré chez lui, passe la nuit blanche au chevet de sa mère. À six heures du matin, il n’a pas encore fermé l’œil lorsque se font entendre les sifflets des usines.

— Je crois bien, dit-il à sa mère, que je n’irai pas travailler aujourd’hui : vous ne pouvez pas rester toute seule, malade comme vous êtes.

— Ce n’est pas une raison, répond la vieille, pour que tu perdes la journée. Tu dis que je suis malade. Mais c’est bien en quoi… on va avoir besoin d’argent plus que jamais, à cette heure. Va travailler et, en t’en allant, arrête chez l’Italienne, en face, pour lui demander de venir passer la journée avec moi. Tu diras que je lui donnerai trente sous. Si tu ne peux pas l’avoir pour ce prix-là, eh bien ! offre-lui un écu. Mais pas une cent de plus : j’aimerais mieux rester toute seule. Après tout, je n’en mourrais pas, pour une journée.

De retour de son travail, le soir, Maurice trouva sa mère en compagnie de sa voisine et plongée dans un extrême découragement. Elle n’était pas mieux et sa garde-malade d’occasion lui avait appris sans aucune atténuation la nature de son mal. « La paralysie ne se guérit pas. »

— Maurice, dit-elle en s’adressant à son fils, comme celui-ci entrait, Maurice, viens ici ! j’ai quelque chose à te demander.

Le jeune homme approche.

— Vous n’êtes pas mieux, maman ? s’informa-t-il.

— Écoute, poursuivit-elle, sans répondre à cette question : tu as vu le docteur, toi, hier soir, et tu lui as parlé, eh bien ! je voudrais savoir ce qu’il t’a dit, pour ma maladie. Je veux savoir tout ce qui en est : ne me cache rien.

Le jeune homme, en y mettant le plus de ménagements possible, crut devoir répéter les paroles du médecin.

La malade n’en fut pas trop surprise : c’était, en somme, ce que lui avait expliqué l’Italienne, et elle s’y attendait.

— Comme ça, dit-elle, lorsque Maurice eut fini, je ne peux pas en revenir. Et on ne peut pas rester tout seuls. Il nous faudra une fille engagère. Tu vas en chercher une à bon marché. Quand même nous attendrions quelques jours, ça ne fait rien. Et puis, ça sera toujours ça de gagné.

Elle resta un moment silencieuse. Puis elle reprit, désespérée, avec un accent de profonde désolation :

— Mais, misère de misères ! il faudra quand même la payer, cette fille… et la nourrir ! Ah, notre pauvre argent ! notre pauvre argent !

Après avoir pris à la hâte quelques bouchées, Maurice sortit pour se mettre sans retard en quête d’une servante.

Quelques heures après, il rentre, visiblement agité. Une idée, évidemment, le préoccupe.

— Eh bien ! lui demande sa mère, quelle nouvelle ?

— Rien, rien, maman, répond-il, je n’ai pu trouver personne pour le prix que vous offrez.

Il se fait un long silence. Au bout de quelques minutes, Maurice dit soudain :

— Maman, j’ai quelque chose à vous dire…

Très pâle, il semble n’avoir pas la force de continuer.

— Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a ? demande la malade.

— Eh bien… il y a que maintenant, comme vous le disiez tout à l’heure, vous ne pouvez plus travailler…

— Je le sais, je le sais, mais à qu’est-ce que c’est que tu veux en venir, avec ça ? poursuit la vieille comme Maurice s’est tu, n’osant continuer.

Pour répondre à cette question, Maurice fait appel à tout son courage. Et, très vite, comme un enfant récitant sa leçon, il ajoute précipitamment :

— Et alors vous n’aimeriez pas autant que je me marie, à cette heure que vous êtes malade et que vous n’avez personne pour vous aider ?

À ce seul mot de mariage, la vieille femme va d’abord pour se fâcher, mais soudain une idée lui vient, que Maurice a prévue si son fils se marie, sa femme leur épargnera le salaire d’une servante.

Elle n’hésite pas à sacrifier à cette considération la répugnance qu’elle éprouvera à voir entrer dans sa maison une étrangère avec qui elle aura peut-être à compter, maintenant surtout qu’elle est malade.

— Et quelle est cette femme que tu voudrais prendre ? Est-ce ta Beaudoin, celle-là à qui tu as eu la patience d’écrire peut-être bien cent lettres depuis l’année dernière, mais dont tu ne m’as jamais parlé de ta vie ?

— Oui… c’est…

— Eh bien ! marie-là, si ça fait ton affaire… Elle ne peut pas être pire qu’une autre, après tout… Et d’ailleurs, si elle ne se conduisait pas comme il faut envers moi, je trouverais bien moyen de la dompter…

Maurice ne dormit pas de la nuit, tout occupé à réfléchir à la nouvelle orientation qu’allait prendre sa vie.

Il ne doute pas que Germaine soit prête à le suivre partout, à braver pour lui toutes les souffrances.

Mais a-t-il bien le droit, lui, de l’exposer aux mauvais traitements d’une belle-mère qui voudrait peut-être en faire une esclave ?

Il n’a pas encore osé répondre à cette question.

Ce n’est que trois jours plus tard qu’il peut revoir Germaine pour la mettre au courant.

Les deux jeunes gens passent ensemble trois longues heures.

Quand ils se quittent, Maurice est décidé.

— En face d’une pareille détermination, se dit-il, je ne saurais plus hésiter. En tout cas, comme elle le dit, il est difficile qu’elle soit dans une situation plus triste que celle où elle se trouve maintenant, loin de moi.

« Elle sera donc ma femme. Pourquoi d’ailleurs les choses n’iraient-elles pas pour notre plus grand bonheur à tous deux ? »

Mais le jeune homme a beau se faire toutes ces réflexions, il se sent malgré lui, rempli d’une infinie tristesse, dont il serait bien en peine de dire au juste la cause.

La conduite, qu’il entend tenir est bien évidemment la seule logique, mais il ne peut dominer le sentiment confus de détresse qui pèse sur son âme, comme au soir déjà lointain de l’explosion…

Serait-ce encore le pressentiment ?

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