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Chapitre 8 Après quatre ans

Maurice est marié depuis quatre ans.
Nous sommes en septembre 1901.
Notre héros a maintenant vingt-cinq ans.
La mère Gauthier vit encore. Contrairement à l’avis d’abord exprimé par le médecin, son mal n’est pas entièrement incurable. Depuis une couple de mois, elle a pris un mieux considérable. Elle peut même faire quelques pas dans la maison en s’aidant d’une canne.

Son humeur n’a pas changé. Toujours du même caractère, méchante, égoïste, avare. Si ce n’est durant les deux premiers mois qui suivirent le mariage, pas une fois elle n’a voulu être aimable pour sa bru. Germaine, tout de suite, en a pris son parti. Son dévouement pour la malade ne s’est jamais démenti, malgré les continuelles rebuffades, les reproches immérités et, quelquefois même, les injures.

La mauvaise humeur de la vieille femme s’est changée en une haine véritable contre Germaine après l’arrivée dans la maison d’un charmant bébé, Émile, qui aura trois ans dans quelques jours.

De cette date, l’existence de la jeune femme est devenue un supplice de toutes les heures.

Ah ! comme la vieille regrette le temps où son fils, chaque samedi, lui remettait intacte entre les mains l’enveloppe de sa paie. Il fallait que cette étrangère vint lui ravir la moitié de son argent !… Et, pour mettre le comble à sa malchance, maintenant, cet enfant !…

Ces pensées, qu’elle remue continuellement, l’exaspèrent.

Elle en devient enragée.

Et c’est sur la malheureuse Germaine qu’elle fait passer sa fureur.

Maurice a maintenant, à la Dominion, une bonne place qui lui vaut deux piastres par jour. Cela ne fait qu’aigrir davantage la mégère, qui calcule comme elle ferait des économies, si elle vivait encore seule avec son fils, comme autrefois.

Il y a un an, elle s’est avisée d’un nouveau procédé, d’une perfidie froide, étonnante même chez cette vieille femme si méchante.

Elle abreuvait depuis longtemps sa bru d’outrages de toute sorte, elle lui faisait la vie aussi dure qu’elle pouvait en répondant par reproches à tous ses soins, en l’accablant de paroles aigres et fielleuses, en lui imposant les tâches les plus pénibles et, en même temps, les plus inutiles, dans le seul but de la faire souffrir, de se venger.

Mais cela ne la satisfaisait plus. Elle voulait à cette heure que Maurice détestât sa femme autant qu’elle la haïssait elle-même.

Ce serait difficile, sans doute. Maurice aimait si ardemment Germaine. Mais le tout était de savoir s’y prendre…

La vieille procéda savamment. Elle feignit, pour commencer, de s’adoucir, traita sa bru avec plus de ménagement.

Puis, dès qu’elle se trouvait seule avec son fils, elle se mettait à le plaindre d’avoir une femme qui savait si peu reconnaître les bontés de son mari, les sacrifices qu’il s’imposait pour elle. Sans doute, Germaine avait ses qualités ; mais elle n’était pas économe. C’était une gaspilleuse. Combien d’argent ne pourrait-elle pas épargner si elle savait s’y prendre ! Et mille autres allégations pareilles.

Puis, tranquillement, insensiblement, avec art, elle changea les accusations contre Germaine, précisa des faits, devint plus sévère, violente même. C’était seulement pour son fils, d’ailleurs, pour son bonheur, qu’elle parlait…

Maurice, qui n’avait jamais trouvé à se plaindre de sa femme, qui, bien au contraire, n’avait toujours eu qu’à s’en louer, fut très désagréablement affecté par les propos de sa mère. Il n’osa toutefois les rapporter à Germaine, dans la crainte de lui faire de la peine.

Mais on sait le terrible ascendant qu’exerçait la mère Gauthier sur son fils. Ces calomnies, répétées patiemment, avec une persistance inouïe, et augmentée graduellement tous les jours, produisirent à la fin un déplorable effet sur l’esprit de Maurice. Son estime pour sa femme ne tarda pas à s’en ressentir.

Des faits qui en apparence condamnaient évidemment Germaine et dont il n’osait demander l’explication à celle-ci, furent rapportés, commentés, interprétés par la vieille vipère de manière à compromettre gravement la jeune femme aux yeux de son mari.

Maurice souffrait atrocement de tout ça.

Il ne pouvait encore ajouter foi aux dires de sa mère. Mais, sa confiance en Germaine se trouvait sérieusement ébranlée malgré tous ses efforts pour se persuader que sa mère faisait erreur.

Quand il était avec sa femme, toutes ses craintes, tous ses doutes s’évanouissaient comme par enchantement. Il avait honte, alors, de ses pensées premières. Il s’étonnait même d’avoir pu les avoir.

Mais dès qu’il était seul avec sa mère, sa volonté, comme toujours, s’annihilait, disparaissait, sous le regard froid et dominateur qui, depuis son enfance, n’avait jamais cessé de le tyranniser, de le méduser.

En vain tentait-il d’évoquer, pour se raffermir, la vision calme et sereine de sa bonne petite femme.

Sous l’influence du verbe aigre, grinçant, de la méchante vieille, Maurice, en esprit, ne pouvait revoir sa femme que sous des traits défigurés et faux comme les images que renvoient ces espèces de miroirs à caricatures dont s’apaisent les enfants. Tous ses doutes lui revenaient alors pour s’enfermer en son cœur comme autant de poignards.

Affolé, n’ayant plus sa lucidité d’esprit, sentant toutes ses bonnes inspirations le fuir, Maurice se demande avec effarement s’il ne doit pas douter de sa femme – si sa femme – si sa Germaine – ne le trompe pas.

Pensée horrible, suppliciante, qui le rend fou.

Il faut qu’il voie sa femme, qu’il sache tout, à tout prix…

Mais il l’a revue, il lui a parlé… pas de cela, d’autre chose, de n’importe quoi… et il ne sent plus la brûlure, – la brûlure du doute à son cœur…

— Comme tu es pâle, mon chéri… délires-tu ?… lui a demandé Germaine, fixant sur lui ses grands yeux bleus qu’emplit un calme profond, ses grands yeux graves et doux où la loyauté de l’âme se mire.

Et Maurice se sent du coup gagné, sous le charme de ce regard franc, par un sentiment d’absolue confiance, et envahi par la sérénité jamais trouble de sa compagne.

Est-ce qu’il serait possible, avec des yeux pareils, de trahir ?

Les nuages noirs sont passés, et, dans une éclaircie lumineuse, la lune de miel brille encore – après quatre ans.

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