Chapitre 1 Au pays de l’or
L’Alaska, en juillet 1903.
Sur les bords du Tanana, le grand affluent du Yukon, est établi un camp de mineurs.
La journée de travail est finie, bien qu’en ces régions le soleil, qui durant une partie de l’année se montre vingt-quatre heures par jour, ne soit pas encore couché. Et dans les tentes, où bientôt tout le monde dormiront profondément, les ouvriers, par groupes de trois ou quatre, causent quelques minutes, après le repas, des événements du jour et des travaux du lendemain. Dans une vaste tente dressée au centre à peu près du campement, on n’a pas encore achevé de souper. Trois hommes, à table, jasent bruyamment. Bien que très fatigués, ils sont loin d’être tristes : le gisement qu’ils exploitent donnera un rendement dix fois plus considérable qu’ils ne l’espéraient. Le propriétaire du « claim » sera très riche avant un an, et ses ouvriers aussi, car ceux-ci n’ont consenti à l’accompagner dans ces régions lointaines, à des centaines de milles de tous les centres aurifères encore connus, qu’à une condition : c’est qu’ils auront, outre leurs salaires de chaque jour, un pourcentage sur les bénéfices de l’exploitation.
— Dis donc, crie soudain un des mineurs, en anglais, à un quatrième personnage qui a déjà quitté la table et se tient silencieux dans un coin affaissé sur une boîte et la tête entre ses mains, – dis donc, le Canadien, tu n’es pas content de ta journée, toi ? Mais nous gagnons ici dix fois plus qu’au Klondike… Au fait, tu n’étais pas avec nous, alors…
— Non, alors, j’étais loin d’ici, répond, brusquement tiré de sa rêverie, celui à qui s’adressent ces paroles.
— N’empêche, remarque, en se levant de table, M. Spencer, le propriétaire du « claim », n’empêche que jusqu’ici Lambert nous a rendu service autant qu’un mineur de vieille expérience.
C’est aux environs de Dawson que ces quatre hommes se sont rencontrés et qu’ils ont résolu, voilà déjà trois mois, de s’associer pour aller à la « chasse à l’or » dans de nouvelles régions. M. Spencer s’était offert à fournir les capitaux nécessaires à l’entreprise. Lambert et ses deux compagnons – des Américains – n’avaient que leurs bras. C’était beaucoup, cependant, pour M. Spencer, que ces trois hommes déterminés, prêts à le suivre en n’importe quel lieu qu’il voudrait. Aussi, pour s’assurer leurs services au cours du long et périlleux voyage qu’il allait entreprendre à travers des régions jusqu’alors entièrement inexplorées, n’hésita-t-il pas à leur promettre, en dehors de leurs salaires, une portion très raisonnable des revenus qu’il pourrait retirer de l’exploitation des mines du nouveau district du Tanana.
Lambert, le Canadien, avait su, au cours du voyage qui venait de se terminer, se faire grandement apprécier de ces compagnons.
Deux heures du matin.
Tous les mineurs sont plongés dans le plus fort de leur sommeil.
Soudain, dans la tente de M. Spencer, une voix agitée, effrayée, s’élève :
— Avez-vous entendu… avez-vous entendu… l’explosion, sur le canal, là-bas ?… La dynamite a sauté !…
— Qu’y a-t-il ? demandent ensemble les trois Américains, réveillés à ces mots, qu’y a-t-il, le Canadien ?
Celui-ci, dressé sur son séant, promène autour de lui, dans les ténèbres, un regard épouvanté.
— Qu’y a-t-il ? répètent ses trois compagnons, qu’y a-t-il donc ?
— Rien… rien… je rêvais… répond enfin l’homme, d’une voix lointaine, altérée, – rien… il n’y a rien : je rêvais…
Pendant que les autres ouvriers se rendorment, le Canadien grelottant sous les sueurs qui l’inondent, reste immobile sur sa couche, dans un morne accablement.
Même dans ses rêves, Maurice Gauthier, – nos lecteurs l’ont reconnu – n’a pas oublié.
L’affreux passé, toujours vivant pour lui, le poursuit jusqu’à ses nuits, peuplées de cauchemars et de visions sinistres.
Il a voulu fuir, – fuir le malheur – oublier. L’oubli n’est pas venu.
Les souvenirs noirs toujours persistent.
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