Chapitre 2 Germaine n’était pas morte
En six mois, Maurice a gagné quatorze mille piastres. C’est dix fois plus qu’il n’a jamais osé espérer dans ses rêves les plus ambitieux.
Il fut un temps où cette somme lui eût apporté le bonheur. Maintenant, la petite fortune qu’il s’est amassée si rapidement, il ne sait qu’en faire. Il la donnerait toute – et combien volontiers ! – pour se revoir comme il était autrefois, peinant tout le jour dans les usines, épuisé, abattu, éreinté, mais ayant encore sa femme et croyant en elle. Comme il les donnerait, pour oublier tout son passé douloureux et pouvoir vivre comme un autre sans être poursuivi nuit et jour par tous ses anciens souvenirs comme par autant de spectres !
S’en est-il passé, tout de même, des événements, pour le pauvre Maurice, en a-t-il rencontré des aventures, depuis le soir de sa fuite, – depuis le soir du meurtre ?
Vingt fois par jour, quoi qu’il fasse pour écarter les tristes souvenirs, Maurice revit tous les instants qu’il a passés, revoit tous les chemins qu’il a parcourus depuis deux ans.
De Lachine – de la station du Couvent – un train de fret l’emporte, dans le froid de la nuit, à travers les champs sur lesquels la lune jette sa lueur, – l’emporte il ne sait où – là-bas… très loin. – Qu’importe où, d’ailleurs ? qu’importe, pourvu qu’il fuie le cadavre saignant de Germaine, qui, sans un cri, s’est affaissée sur le plancher.
Les yeux, les grands yeux bleus… il ne reverra plus les yeux bleus. Plus jamais… – Une détresse infinie l’étreint à la gorge.
Le train file, dans la nuit constellée, par les campagnes blanches… Il fait froid… On passe des bois de sapins ou d’érables, qui font dans les champs clairs de grandes taches sombres. Les lampes, dans les maisons, au long de la voie, étalent la nuit de pâles lueurs tremblantes, qui fuient… Les poteaux, les clôtures, les bâtisses, les arbres solitaires par les champs, défilent, défilent, et tournoient incessamment.
Le train, dans sa marche, fait un grand bruit de ferrailles heurtées, un grondement continu, monotone, très rauque. Quelquefois, sur la voie d’à-côté, passe un autre convoi : on dirait que la terre tremble à la rencontre des deux monstres.
Et Maurice gèle. Il n’a pas de paletot. Ses dents claquent.
Combien d’heures va-t-il ainsi ? Il ne s’en souvient pas. Tout le temps, une rumeur, en sa tête qui menace d’éclater, domine le bruit du train dans sa marche.
Le train s’est arrêté trois fois, ou plus, puis est reparti. Maurice ne l’a pas quitté. Enfin, comme l’aube au loin blanchit l’horizon, le malheureux songe qu’il doit abandonner le convoi, – qu’on le cherche, sans doute, à l’heure qu’il est, – que la police, avertie du crime, télégraphie partout d’arrêter Maurice Gauthier, – le meurtrier, l’assassin ! – et qu’il n’est plus en sûreté sur le train. Une heure après, celui-ci s’arrête de nouveau, et Maurice saute sur le sol, puis, très vite, il se sauve, dans la grand-route qui traverse à cet endroit la voie ferrée… Il est à bout de forces ; après sa journée d’usine, il a passé la nuit blanche ; et il n’a pas mangé depuis la veille.
Il est dans un pays inconnu. Le malheureux, au hasard, marche, marche, marche…
Vers midi, il va frapper à la porte d’une maison d’habitant pour demander un morceau de pain.
Il mendie, pour la première fois de sa vie. Mais on le repousse, durement. En anglais, on lui demande d’où il vient, qui il est, on le traite d’ivrogne, et finalement on le jette dehors… Par trois fois il reçoit le même accueil. Enfin, à un foyer de très pauvres gens, on lui donne un peu de pain, avec une tasse de lait. Puis, il repart. – Jusqu’au soir, très tard, il marche. Quelquefois il peut monter dans une voiture où des gens charitables lui donnent une place pour un mille ou deux. – Sans avoir soupé il se réfugie dans une grange, où il passe la nuit, dans le foin. – Le lendemain et les jours qui suivent, c’est la même vie avec des variantes. Dans les centres, il s’informe de sa route, il n’a qu’un but, s’éloigner toujours autant qu’il peut de Montréal, de Lachine. Partout le poursuit le souvenir de son crime, de son malheur. – Cinq jours après son départ, un journal lui apprend que la police a cessé de rechercher le meurtrier de Lachine, que celui-ci a été broyé à mort par un convoi du Grand-Tronc, près de Brockville. Alors, les transes où le mettait la crainte de la police, diminuent ; mais il n’est pas encore rassuré : il veut fuir, fuir encore et toujours, aussi longtemps, aussi loin qu’il peut, pour être bien sûr, enfin, qu’on ne l’atteindra pas. Après mille aventures, au prix de peines et de misères sans nombre, un an après il était au Klondike. C’est là, qu’il a rencontré les trois hommes en compagnie de qui nous l’avons vu tout à l’heure au district du Tanana, et avec qui, en six mois, il a gagné quatorze mille piastres.
Trois mois plus tard, nous retrouvons notre héros à Dawson.
Maurice a désespéré de jamais pouvoir trouver l’oubli.
Il est las des aventures. Il ne sait vers quel but orienter maintenant sa vie.
À Dawson, où il vient d’arriver, il n’y a absolument rien à faire pour lui.
Il se propose d’entreprendre de nouveaux voyages, il veut voir encore de nouveaux pays, pour tenter de noyer dans la fatigue de courir le monde ses souvenirs noirs. Il va battre les États-Unis du nord au sud pour tâcher d’oublier, – d’oublier le cadavre toujours saignant de Germaine – car il est sûr – il l’a lu dans tous les journaux – que Germaine est morte.
Maurice est dans cette disposition d’esprit lorsqu’un jour, appuyé sur le comptoir d’un magasin, il parcourt distraitement des yeux un vieux numéro de la « Presse » où il rencontre, au bas d’une page déchirée, les lignes suivantes :
« Mme Gauthier, la victime du drame de Lachine, qui passionna à un si haut degré, il y a quelques mois, toute la province, est enfin sortie de l’Hôpital Général, hier, en pleine voie de rétablissement.
« Notre représentant a eu l’avantage de causer quelques minutes avec la malheureuse femme. Celle-ci n’hésite pas à déclarer que son mari est une victime, et qu’il doit être plaint. Des personnes intéressées à ruiner Mme Gauthier dans l’esprit du défunt ont conduit celui-ci à son acte désespéré à force de lui répéter sur le compte de sa femme toutes sortes d’histoires calomnieuses.
« C’est d’une voix entrecoupée de larmes que la… »
Tout tourna autour de Maurice. Sous le coup de l’émotion foudroyante qui venait de l’atteindre en plein cœur, le malheureux s’évanouit et, lourdement, s’abattit sur le plancher.
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