Chapitre 3 Un drame dans un hôtel
On n’a pu ranimé Maurice évanoui, et on l’a transporté dans une petite chambre de l’hôtel d’à-côté, où un médecin a été mandé sans retard.
— Grave, grave, a prononcé le docteur, après avoir examiné le malade. Fièvre cérébrale. Des complications à redouter…
Lambert est pas mal connu de réputation dans cette partie de Dawson, depuis quelques jours qu’il y est arrivé et on sait qu’il a assez d’argent pour bien payer les soins qu’on lui donnera.
Aussi, le propriétaire de l’hôtel ne fait-il aucune difficulté de garder le malade dans son établissement et de le soigner tout le temps qu’il faudra. Il est sûr que ses peines ne seront pas perdues.
Le docteur prescrit des médicaments et part en annonçant qu’il reviendra le soir sans fautes.
Au bout d’une quinzaine de jours, après des alternatives du mieux et du pire, Maurice est enfin à peu près entièrement guéri. Il a repris possession de son intelligence peu à peu.
Ce matin, le médecin, le jugeant hors de danger maintenant et pratiquement rétabli, lui a remis ses papiers et son or, qu’il avait soigneusement mis de côté, au premier jour de la maladie.
Alors, Maurice a voulu tout de suite payer le brave homme qui lui avait prodigué ses soins avec tant de dévouement. Mais le médecin a répondu :
— Non, je reviendrai vous voir ce soir (je vous le promets), et nous réglerons ça. J’ai besoin de consulter mes livres. Mais en attendant, un dernier conseil. Vous êtes, à l’heure qu’il est, à peu près guéri. Cependant, il vous faut être bien sage. La moindre émotion tant soit peu violente occasionnerait une rechute qui pourrait vous être fatale. Ainsi soyez prudent. Il le faut.
Le médecin s’en retourna chez lui en passant par la buvette. Il y rencontra le propriétaire de la maison. Accoudé à son comptoir, celui-ci attendait les clients, très rares ce matin-là.
— Eh bien, docteur, comment va votre malade, aujourd’hui ?
— Aussi bien que possible : je viens justement de le voir.
— Vous le visitez plus souvent que moi. Si je vous disais que depuis que nous avons cet homme-là ici, je ne l’ai pas vu une fois. Avec vos précautions, docteur, vos recommandations… À vrai dire, aussi, j’ai été tant occupé. Et puis, absent toute une longue semaine pour cette affaire des…
— Il était mieux, aussi – et je vous l’ai déjà dit plusieurs fois – qu’une seule personne, chargée spécialement de veiller le malade, nuit et jour, eût accès dans sa chambre. Les autres ne pouvaient que faire du tort au malheureux. Le moindre bruit, la moindre émotion pouvaient aggraver considérablement son mal. La fièvre cérébrale, voyez-vous…
— N’empêche que c’est drôle, garder un pensionnaire quinze jours sans le voir une fois. – Il est vrai que j’avais beaucoup entendu parler de ce Lambert ces derniers temps. Son voyage au Tanana dans des circonstances extrêmement difficiles et au milieu d’obstacles de toutes sortes, lui ont fait une certaine réputation.
— Pour moi, je ne doute pas que ce soit au climat du Tanana que Lambert doive la maladie dont il souffre. Ce devait être, à ce que j’ai pu constater, un garçon d’une vigueur extraordinaire, prodigieuse. Mais le climat meurtrier des pays qu’il a explorés a affaibli considérablement sa constitution. C’est ce qui explique qu’une émotion un peu violente, dont je n’ai pu pénétrer encore le secret, ait déterminé chez lui une fièvre cérébrale d’une telle intensité. Voyez-vous quand…
— Dites donc, docteur, interrompit l’hôtelier, au moins il est bien certain… bien certain que Lambert est riche ? C’est sur l’assurance que vous m’en avez donnée que j’ai consenti à garder chez moi votre malade.
— Tout ce qu’il y a de plus certain. Et si vous voulez être payé, vous pouvez l’être quand vous voudrez, – tout de suite, si ça fait votre affaire. Je viens justement de remettre à mon patient ses papiers et son or, que j’avais emportés chez moi le jour où il tomba malade.
— Et il est riche ? bien riche ?
— Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’à part de son livret de banque, il a maintenant en sa possession des valeurs pour au moins trois mille piastres.
— Trois mille piastres ! répéta l’hôtelier. Et vous a-t-il dit ce qu’il compte faire, où il doit aller une fois rétabli ?
— Il serait déjà parti, à l’heure qu’il est, pour la province de Québec, si je ne l’avais convaincu qu’il lui faut absolument garder la chambre jusqu’à demain soir au plus tôt. Il est bien mieux, c’est certain, mais dans ces maladies-là, on ne prend jamais trop de précautions. Non seulement il doit rester chez vous jusqu’à demain soir, mais encore il doit, à tout prix, éviter la moindre émotion, car il pourrait retomber dans une crise affreuse.
— Il voulait partir malgré vous, dites-vous, docteur ? Et croyez-vous qu’il ne veuille pas partir encore, malgré votre recommandation ?
— Je le crains. Aussi promettez-moi de tout faire en votre possible pour l’empêcher, au cas…
— J’essaierai bien.
Des buveurs entraient.
— Au revoir, et n’oubliez pas ce que je vous ai dit.
— Bonjour, docteur…
Et le médecin sortit.
De toute la journée, l’hôtelier – chose étrange – n’alla pas voir son pensionnaire, malgré le désir qu’il en avait manifesté au médecin…
Jusqu’au soir, il parut à ceux qui le virent soucieux et préoccupé.
— Décidément, le brave docteur ne viendra pas ce soir, se dit Maurice Gauthier alias Lambert, comme sonnait la demie de dix heures au cadran du corridor. Il me l’avait pourtant bien promis. Que peut-il y avoir ?
Depuis qu’il s’est mis au lit le convalescent n’a pu encore fermé l’œil. Il s’est résigné à attendre pour partir, selon les conseils de son médecin. Ça lui coûte terriblement de rester ainsi cloué dans cette misérable chambre d’hôtel. Lui est peu accoutumé à l’inaction. Mais mieux vaut patienter encore deux jours que de s’enfuir tout de suite pour risquer de s’échouer en chemin, et peut-être de mourir – sans avoir revu sa femme, sa femme en qui soudainement il s’est repris à croire, comme aux bons jours d’autrefois. Car la constatation, tout d’un coup, lui est venue – évidente et lumineuse comme le soleil – que sa Germaine était innocente, qu’elle a été une martyre et qu’elle fut toujours la bonne et pure et sainte épouse en qui, si longtemps, il crut obstinément, malgré les dénonciations haineuses de sa mère. Il ne sait comment expliquer certains faits dont le souvenir, il y a encore quelques semaines, le brûlait comme un fer rouge… Seulement il est certain – certain ! certain !… – que sa Germaine fut toujours l’épouse fidèle et loyale qu’il avait connue.
Il faut qu’il la revoie. Il partira, dès que son médecin le voudra, pour retourner au pays – à Lachine. Comment osera-t-il se présenter devant elle ? – devant elle ! – puisqu’elle vit encore, – car elle vit encore, c’est bien certain, – il ne l’a pas rêvé : c’est bien ce qu’il a lu, il y a quinze jours, sur un vieux numéro de journal, avant qu’il s’évanouit. Mais pourvu qu’il la revoie – une fois – une seule fois – de loin – c’est tout ce qu’il souhaite. Ensuite… la mort pourra venir.
Mais il faut qu’il dorme, il le faut absolument, son médecin le lui a bien recommandé.
Et Maurice ferme les yeux, essaie de dormir.
Il est déjà dans la demi-inconscience qui précède le sommeil complet lorsqu’il est réveillé brusquement par un bruit curieux, là, tout près, dans le corridor. On dirait un homme qui, en s’avançant sur le bout des pieds, aurait trébuché dans l’obscurité.
On n’entend plus rien. Un froissement léger, presque imperceptible…
Puis, la porte s’ouvre doucement… Quelqu’un entre, avec d’infinies précautions… Maurice ne bouge pas, retient sa respiration.
Une forme noire, que l’on devine à peine, s’ébauche vaguement dans l’obscurité, s’avance vers le lit, à pas étouffés.
Maurice est toujours immobile…
La forme recule, s’approche du mur.
Soudain, la lumière éclaire violemment toute la pièce…
Maurice, les traits du visage dissimulés dans ses couvertures, regarde, les yeux agrandis fixement par la stupeur, par l’effroi… un homme, la figure masquée, qui va vers lui, une main dérobée sous ses habits… Soudain, la main cachée se lève, armée d’un poignard, se balance un moment, froidement, au-dessus du malade et retombe.
Maurice a étendu le bras et paré le coup : en même temps il s’est dressé sur son séant en saisissant le bras de son agresseur. Une lutte sourde, silencieuse, farouche, s’engage, entre les deux hommes, Maurice, dont la force naturelle se trouve décuplée par la surexcitation du moment, réussit vite, en dépit de sa position désavantageuse, à désarmer l’homme au poignard. Il le terrasse et, d’un mouvement brusque, lui arrache son masque.
Maurice, soudain, pâlit affreusement et retombe sur son lit en poussant un cri d’horreur :
— Georges !
C’est en effet Georges Gauthier, le propriétaire de l’hôtel, qui vient d’être reconnu par son frère, – son frère qu’il voulait égorger à coup de poignard.
Au moment où le misérable va ramasser l’arme qui lui permettra d’achever sa besogne, il entend quelqu’un monter rapidement l’escalier. C’est le docteur qui vient, selon sa promesse, voir son patient. Il se hâte car il est en retard.
— Que s’est-il passé ? s’écrie le médecin épouvanté, en voyant l’état de son patient. Mais que s’est-il passé ?
— Il y a… il y a… répond Georges Gauthier. Il y a… que notre pensionnaire voulait s’en aller… que j’ai dû m’y prendre de force pour l’en empêcher… qu’il s’est excité… et que finalement… vous voyez…
Tout cela fut dit d’un air bouleversé et étrangement suspect, qui échappa cependant au médecin, trop alarmé à la vue de la subite aggravation qui s’était produite dans l’état du malade.
— Une chambre d’hôtel n’est pas une place convenable, en tout cas, pour une personne souffrant d’une maladie pareille. Ma demeure est à deux pas d’ici ; il faut qu’on y transporte immédiatement ce malheureux… À propos, avez-vous été payé, M. Gauthier ?
— Non.
— Eh bien ! je vous verrai demain, et je vous paierai de mon argent. Je m’arrangerai ensuite avec ce pauvre Lambert, quand il sera revenu à la santé… s’il revient.
Le lendemain, Maurice était installé chez le brave médecin, dans une chambre bien propre et bien tranquille.
Son état était presque désespéré.
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