Chapitre 4 Dans le délire
Depuis cinq jours, Maurice est entre la vie et la mort. Son brave médecin en vain passe auprès de lui la moitié de son temps. Il désespère de le sauver.
Le malheureux est dans un délire presque continuel.
Depuis cinq jours, Maurice revit tout son passé douloureux et funèbre. Incessamment il gravit à nouveau le dur calvaire où le mena son destin. Dans sa pauvre tête brûlée de fièvre, où bouillonne – comme, dans une chaudière surchauffée, le liquide exaspéré – le flot des innombrables idées qui se choquent, et se heurtent, en une agitation vertigineuse, aux parois ébranlées du cerveau, il entend un grondement fou, comme un bruit ardent de forge. Il a la sensation nette et brutale d’avoir dans la tête un marteau rebondissant avec fracas sur une enclume.
Mais toute cette souffrance physique n’est rien pour le malheureux à côté des supplices qu’il endure en revoyant à nouveau, dans son délire, les événements de sa vie écoulée.
Ce sont toutes les noires visions du passé sinistre qui défilent sous les yeux du malheureux râlant d’horreur dans la moiteur de ses draps trempés de sueurs froides. – La terre tremble dans la nuit vaste, profonde, où pas une rumeur, le moment d’avant, ne montait. – C’est l’explosion : – la dynamite a sauté sur le canal, – où son père travaille, et le père de Germaine…
Le départ de Coteau-du-Lac, par un matin sombre et froid de décembre ; – les adieux au village peuplé de souvenirs chers, où le malheureux laisse toute sa vie. Au chevet du lit, le vent d’hiver souffle lugubrement à travers les branches dénudées des grands arbres morts, squelettes mornes semant de taches sombres l’immensité blanche des champs.
Lachine, – l’usine, – les fourneaux rouges et la fonte en ébullition, – la nostalgie de l’aimée, – les nuits sans sommeil à songer à elle, – la tristesse de suivre jusqu’à l’ouvrage les rues éclairées par la lueur brutale des lampes électriques dans la nuit qui s’attarde, – l’accablante perspective d’une vie toujours pareille et toujours morne qui se passera, comme hier, comme aujourd’hui, à suivre toujours le même chemin monotone et montant attelé toujours, comme une bête de somme, à la même besogne éreintante. Et pas un soleil, et pas un rayon, pour éclairer ces ténèbres de désolation où s’égarent ses pas, où se sont perdus tous ses anciens espoirs, rien, rien… sinon la grande lueur calme des deux yeux bleus de Germaine, dont le souvenir, dans sa sérénité, seul persiste au cœur du malheureux.
Tout est rouge ! tout est rouge !… – Le couteau, là – sur la table – dont la lame à la lueur froide attire !… Un cadavre, dans une mare de sang, gît sur le plancher… Et la plaie dégoutte… dégoutte… – Il faut arrêter ce sang de couler… il le faut ! – Mais le cadavre obstiné continue de saigner, ne veut pas s’arrêter…
…Mais non, l’affreux souvenir est disparu. C’est maintenant, après le retour de l’usine, le soir, après le repas, les longues intimités, les caresses à l’enfant, Émile, qui grandit et parle comme un homme… Les heureux moments !
C’est le vieux fort, en été, éclairé par les étoiles… parfumé par les fleurs des prairies et par les émanations capiteuses des îles du fleuve… Les heures inoubliables ! Les serments d’amour éternel, dans de longs silences enchantés, parmi les douces rumeurs flottant dans la nuit : appels d’oiseaux dans les buissons, bruits d’ailes se détachant sur la grande clameur profonde des cascades, – dans le vent calme et lent plein de caresses alanguies, les baisers infinis, respirations d’âmes sur les lèvres, communions attendries des cœurs…
Hein !… Qu’est-ce que c’est que ce fantôme ? C’est la femme, l’épouse vertueuse assassinée et qui veut se venger… Grâce ! grâce ! grâce, ô spectre de Germaine ! Oh les morts sortent donc vraiment de leurs tombeaux ! – Peut-être est-ce un rêve, un cauchemar… Mais non elle est là, – là, – tout près, – il peut la toucher : c’est bien la pauvre robe qu’elle portait tous les jours pour soigner Émile, pour préparer les repas de Maurice, pour travailler. – C’est elle !
Elle approche. – C’est elle ! c’est elle ! c’est elle !… – Elle va s’asseoir sur le lit. – Qu’elle est pâle : elle sort bien de son cercueil, en effet. Et la blessure, la hideuse blessure… Le sang qui coule, qui ne s’arrête pas, qui ne peut pas s’arrêter, dégoutte sur le plancher qui se rougit. – Le plancher est rouge ! tout rouge !… Du sang, du sang, du sang partout !… Le cadavre têtu saigne toujours, éternellement !… – Elle va le toucher !… Ah !…
Il se dresse sur sa couche… il veut fuir…
Elle se croise les bras devant lui, – implacable…
Le malheureux étouffe et pousse des cris d’horreur, épouvantables.
D’autres fois il est en cour d’assises. Il répond, très haut, d’une voix lointaine et très agitée, aux questions que lui posent les avocats de la Couronne…
Le procès est fini. Les douze jurés reviennent dans leur boîte. Qu’est-ce qu’ils vont dire ? Soudain, dans un silence lourd, quelqu’un a dit :
— Coupable !
Un homme sinistre, que tous écoutent avec respect et terreur, prononce :
— Maurice Gauthier, vous êtes condamné à être pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’en suive !
Les sueurs inondent le malheureux.
Le matin de l’exécution, maintenant. La toilette du condamné à mort. Tous les détails, très nets, se précisent à l’esprit du malade, qui, réellement, passe par ces scènes formidables.
Il gravit les degrés de l’échafaud escortés d’hommes noirs, aux allures inquiétantes de bandits sûrs de leur force. Un prêtre marche devant lui, une croix très noire à la main. Il fait sombre, il fait presque nuit, mais c’est bien plus triste cent fois… Le ciel est comme la voûte obscure d’un caveau sépulcral. Une tristesse, un accablement d’épouvante sortent de toutes choses. Et c’est comme si le soleil allait s’éteindre et la terre périr dans un cataclysme. On dirait que la nature est dans l’attente d’un bouleversement. Ce n’est pas la nuit, c’est bien plus triste, cent fois, cette obscurité dont la vue serre le cœur.
Il a gravi les degrés fatals.
Il est sur la trappe.
Ne rêve-t-il pas ? N’est-ce pas qu’un cauchemar, cette vision ?
Horreur ! c’est la réalité : le bourreau l’a coiffé du bonnet noir. – Il ne voit plus clair… il ne voit plus rien.
Horreur ! horreur ! horreur ! au secours ! qui le délivrera ?… – le délivrera de la corde ?…
De la corde qui maintenant lui serre la gorge ?… Un coup de pied du bourreau sur la trappe… et son corps gigote au bout de la corde…
Au secours ! au secours ! au secours !…
La voix du malade s’étrangle dans des râles.
Maurice, cependant, n’est pas mort.
Sa constitution de fer lui a malgré tout sauvé la vie.
Et maintenant, le voici en route vers la province de Québec, – vers Montréal, – vers Lachine.
Il n’a pas revu son frère, – il n’a pas revu Georges.
Il éprouve un seul regret en quittant Dawson : c’est de se séparer, pour toujours, probablement, de l’homme de cœur qui lui a sauvé la vie à trois reprises différentes dans l’espace d’un mois. Mais le brave médecin, au moment des adieux, a voulu lui-même le consoler.
— Vous ne me devez rien, a-t-il répondu aux remerciements de Maurice, vous m’avez bien payé et je n’ai fait que mon devoir. N’importe qui, à ma place, en eût fait autant. D’ailleurs, ça n’est pas moi, c’est votre force naturelle qui vous a sauvé.
— Vous êtes trop modeste. Sans vous, je serais, à l’heure qu’il est, mort et enterrée.
— Mais non…
— C’est égal, voyez-vous, ça me fait vraiment de la peine de vous quitter, car vous êtes un brave homme et je vous aimais beaucoup.
— Moi aussi, Gauthier, je vous aime. Mais que voulez-vous ? c’est la vie.
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