‹ Le crime de LachineChapitre 27 sur 31 · Chapitre 5 Poison et revolver

Chapitre 5 Poison et revolver

Le soir du jour où Maurice, enfin complètement remis, quittait Dawson pour se mettre en route vers Montréal, un voyageur se présentait à l’hôtel Gauthier.
Georges Gauthier, debout derrière son comptoir, salua le nouveau venu en le voyant entrer. Celui-ci était un grand garçon d’une trentaine d’années, sec et nerveux, la figure énergique et empreinte d’une expression de dureté que venait encore accentuer la flamme sauvage des yeux, enfoncés sous d’épais sourcils. Toute sa physionomie décelait un sentiment de défiance extrême et son attitude trahissait une vive préoccupation.

— Pouvez-vous me donner une chambre pour la nuit ? demanda-t-il.

Quelques minutes plus tard, l’homme était installé dans une pièce minuscule, au deuxième, sur la cour, et dont un pauvre lit formait tout l’ameublement.

L’hôtelier l’avait simplement reconduit jusqu’à la porte. Le premier mouvement du voyageur fut de s’enfermer à clef, après avoir déposé dans un coin une sacoche très lourde qu’il portait à la main. Puis il jeta un rapide coup d’œil sur son logis. Aux murs, nus et tristes, pas un cadre, pas une image, pas le moindre ornement. Il ne songea pas tout d’abord à faire de la lumière. L’unique fenêtre de la chambre recevait en plein les rayons de la lune, alors dans toute sa force, et qui éclairait vivement la pièce. Par la fenêtre, on apercevait, sous le clair de lune, par-delà les toits pleins de neige de la ville, très loin, à perte de vue, du blanc, encore du blanc, un immense paysage dont pas une tache ne venait atténuer l’accablante monotonie, où rien de vivant n’apparaissait, où ne passait pas un souffle, où pas une aile ne s’agitait sous le grand ciel morne, où l’inanimé sans fin régnait comme dans un monde mort.

Le voyageur, après avoir un instant arrêté son regard sur ce spectacle, alla vers une lampe électrique, qu’il alluma. Puis il prit sa sacoche, la posa sur le lit, et, une heure durant, en examina le couteau. De temps en temps il s’interrompait dans sa besogne pour écouter si quelqu’un ne montait pas à sa chambre ou s’il ne pouvait pas entendre aucun bruit suspect. Enfin, ayant soigneusement fermé la petite valise, il la plaça sous son chevet. Il alla constater si la porte était bien fermée, écouta longtemps pour s’assurer que tout était tranquille, et se glissa sous ses couvertures, après s’être déshabillé à la hâte. Un revolver calibre 32 était sous son oreiller.

La lampe restait allumée.

L’homme essaya de s’endormir. Mais ses yeux ne voulaient pas se fermer.

Il se leva, marchant sur la pointe des pieds, alla à la fenêtre, regarda au dehors, retourna à la porte, écouta longtemps…

Personne…

Rien…

Pas un souffle.

Il éteignit la lampe, se remit au lit.

La lumière ne le fatiguerait plus ; il pourrait enfin dormir.

Mais le clair de lune emplissait la chambre d’une grande lueur.

Une longue heure se passa.

L’homme n’était pas encore assoupi.

La lune se cacha tout d’un coup sous de gros nuages, et les ténèbres se firent.

Le sommeil viendrait-il enfin ?

Les minutes s’écoulèrent.

— Ce sera donc ma quatrième nuit blanche cette semaine, murmura le voyageur.

Et toujours ces maudites idées ! – ces idées qui me harcèlent sans trêve et que rien ne peut chasser. – N’ai-je donc pas assez de penser à conserver mon or !

Il se souleva sur sa couche, écouta, mais tourna le dos à la fenêtre et enfonça sa tête dans l’oreiller, s’efforçant de ne penser à rien, voulant à tout prix s’assoupir.

En vain. Les « idées » persistèrent. Toujours la même vision repassait dans l’esprit de l’homme. Là-bas, tout là-bas – par les beaux temps on doit par la fenêtre apercevoir l’endroit – il y a une haute montagne. C’est là qu’un soir du mois passé deux mineurs cheminaient, portant de l’or. – Un homme était caché près du sentier qu’ils suivaient. – Il portait un fusil. – Et, comme les deux mineurs approchaient, étaient tout près de lui, froidement il épaula et, par deux fois, déchargea son arme. Les deux malheureux, la tête fracassée, gisent sur la neige rougie. Au loin un homme se sauve, traînant un lourd fardeau : l’or du crime. – Sur l’immensité blanche de la montagne, les deux cadavres saignants font deux taches sombres qui peu à peu pâlissent, tandis que, par gros flocons silencieux et pressés, descend du grand ciel morne la neige ensevelisseuse…

Personne au monde, c’est bien sûr, ne devinera la présence sous la neige des deux mineurs à la tête fracassée. Personne ne sait – personne ne soupçonne rien… La raison le dit – c’est bien évident… Pourtant, le sommeil ne vient pas. – Et il a peur, malgré tout. – Les odieux souvenirs s’obstinent.

Et puis, le pays est dangereux. – Il a tué, pour avoir cet or ; si on allait le tuer, maintenant, lui, pour cet or. Il ne pourra jamais assez se défier. – Et les hôtels ne sont pas sûrs. – Ah ! quand sera-t-il rendu aux États-Unis ?…

Le sommeil vient moins que jamais.

Georges Gauthier a conduit le voyageur à sa chambre, puis il est descendu tout de suite à la buvette.

Peu de clients, ce soir-là.

Alors, appuyé à son comptoir, la tête entre ses mains, il s’est mis à réfléchir.

Il pense à ce voyageur qui est maintenant dans la chambre no 10, avec sa sacoche, si pesante qu’il avait de la peine à la porter. Qu’est-ce que peut bien contenir cette mystérieuse sacoche ? À n’en pas douter, des valeurs considérables.

Et puis quelle importance le voyageur avait-il paru attacher à cet objet ! Quels regards de défiance avait-il lancés à l’hôtelier, lorsque celui-ci lui avait offert de se charger de la valise et de la mettre lui-même en sûreté ! Il avait tenu absolument à l’emporter dans sa chambre.

Évidemment, il y a un trésor dans la chambre no 10.

Très vite, ces idées se précisent à l’esprit de l’hôtelier.

Le voyageur de la chambre no 10 a de l’or dans sa sacoche ; cet or restera à qui sera assez habile pour faire disparaître discrètement le propriétaire. Celui-ci est certainement un inconnu dans Dawson. – Il l’a lui-même déclaré. Personne ne s’apercevra donc de son absence. Il s’agit de tuer net, de manière à ne pas attirer l’attention, le voyageur de la chambre no 10, et d’enterrer ensuite le cadavre dans la cour, à côté de la demi-douzaine qui s’y trouvent déjà.

Mais il faudra être prudent, très prudent, et adroit, car l’homme est défiant, et doit être armé. D’ailleurs, il n’y a pas très longtemps, il l’a échappé belle, avec ce jeune homme, ce Lambert, dont l’air le frappa tant, sur le coup, et qu’il lui sembla avoir vu, déjà, quelque part… Donc il faudra être prudent.

On le sera.

Il ne reste qu’un détail à décider. De quelle méthode se servira-t-il pour supprimer l’individu ?

Le revolver fait trop de bruit.

Mais il sera peut-être difficile d’approcher assez du lit pour user du couteau.

Tant pis ! il prendra plus de précautions, et vive le bon poignard, manié d’un bras vigoureux et sûr !

C’est dangereux, tout de même, ce qu’il va faire là !

Il le sait. Mais la fortune n’est-elle pas toujours aux audacieux ? D’ailleurs, encore cette entreprise, et ce sera la dernière.

Oui, ce sera bien la dernière. Après il sera assez riche ; il partira pour les États-Unis, où il ira jouir de son argent. Il passera par Montréal, où ses anciens compagnons seront éblouis, sans nul doute, en voyant riche, riche à centaines de mille piastres, le pauvre ouvrier d’autrefois. Oui, vraiment, il ira à Montréal – et à Coteau-du-Lac, aussi. À Coteau-du-Lac, où, il n’y a déjà pas tant d’années, il peinait comme un cheval aux travaux du canal.

Ce qu’il sera un objet d’admiration et de jalousie pour ses anciens égaux !…

Ce doit être bien changé, maintenant, cette place. – Il se rappelle encore le matin qu’il en partit. Était-ce triste et petit et ennuyeux, alors, pour la peine ? – Il était arrivé à la station une longue demi-heure avant le train. Il n’avait pas voulu se mêler aux autres voyageurs et il s’était caché dans le bois de la « montée » en attendant ; puis, il avait sauté dans un wagon de deuxième, par le côté opposé à la gare – de la sorte il était bien certain de dérouter les recherches de ses parents. Ceux-ci auraient beau s’informer au maître de gare, – ils ne sauraient pas qu’il avait pris le train de Montréal. Dans le char, il avait eu la chance de ne rencontrer personne qui le connût. Ainsi, désormais, loin de ses parents, il était libre de faire ce que bon lui semblait, absolument tout, – et il allait pouvoir enfin réaliser son rêve :  vivre dans les villes, connaître Montréal. – Ç’avait été sûrement le plus beau jour de sa vie.

Quelle bonne idée il avait eue de partir du Coteau ! Non moins bonne celle qui lui vint, un jour, il y a de cela déjà cinq ans passés, de s’en aller tenter fortune au Klondike. Il était commis de bar depuis son arrivée à Montréal, mais il n’avait pas fait encore un sou d’économie. « À Dawson, avait-il réfléchi, ça me coûtera plus cher pour vivre, mais on y gagne cent fois plus d’argent qu’ici et qui sait si je ne pourrais pas, en fin de compte, m’y acheter un hôtel ? Ce serait pour moi la fortune. » À Dawson, il gagna, en effet plus qu’à Montréal, mais il prodigua son argent à droite et à gauche, et ne fit non plus aucune économie. Cependant une occasion s’offrit un jour à lui : celle de gagner trente mille piastres en tuant un homme. Il ne manqua pas cette occasion-là.

Ce fut un beau meurtre, peut-être celui qu’il réussit le mieux de sa carrière. À coups de marteau, il assomma un mineur qui portait sur lui le fruit de ses travaux de trois années. Un mois après, il était propriétaire de l’hôtel Gauthier et se sentant de la vocation pour les assassinats, en deux ans, il poignarda deux hommes, en étrangla deux autres, en empoisonna un. D’un coup de revolver, il en abattit un sixième, qu’il acheva à coups de pelle, dans la cour de son hôtel, avant de l’enterrer avec les cinq autres cadavres. Cette industrie, sauf en un cas lui avait énormément rapporté.

Et maintenant il s’agissait de faire disparaître un huitième personnage, – le voyageur de la chambre no 10.

Il passait minuit, et plus un client ne se trouvait dans l’établissement de Georges Gauthier lorsque soudain celui-ci entendit retentir une sonnette. L’hôtelier se précipita au deuxième étage pour aller frapper à la porte de la chambre no 10, où l’on appelait.

L’inconnu, en voyant paraître Gauthier, lui demanda :

— Apportez-moi tout de suite un bon cognac, pour m’endormir. Je n’ai pas encore pu fermer l’œil, à l’heure qu’il est.

Il s’écoula trois longues minutes avant le retour de Gauthier. Enfin celui-ci rentra, essoufflé et très pâle, dans la chambre.

— Voici, monsieur, dit-il, en présentant à son client un verre sur un plateau.

L’homme s’était assis dans son lit. La blancheur des draps faisait s’accuser davantage la maigreur de son visage osseux, que la fatigue rendait livide. Ses épais cheveux noirs étaient en désordre sur sa tête et dans ses yeux se trahissait un sentiment de vive défiance.

Il prit le verre et le porta à ses lèvres. Mais, au moment d’y boire, brusquement, il le remit sur le plateau, en disant :

— Apportez-moi une bouteille cachetée. Dépêchez-vous.

L’inconnu redoutait le poison.

Il avait raison, cette fois, de se défier, car, descendu à son comptoir, Gauthier jeta le contenu du verre, puis il lava celui-ci soigneusement avant de le remettre avec les autres.

Ensuite, il tira de sa poche une petite fiole dont il versa trois gouttes au fond d’un autre verre, qu’il plaça sur un grand plateau, avec une bouteille de cognac cachetée et un tire-bouchons.

Une minute après il ouvrait soigneusement la bouteille, dans la chambre no 10, en présence du prudent voyageur.

Celui-ci remplit de cognac son verre, au fond duquel il ne distingua pas les gouttes presque imperceptibles qu’y avait versées l’hôtelier.

Il avait avalé cette boisson et il venait à peine de remettre le verre sur le plateau que tenait Gauthier, debout près du lit. D’un mouvement brusque, avant que celui-ci eut le temps de franchir la porte, il bondit sur le plancher, en poussant un cri de frayeur éperdue. Le malheureux sentait dans sa gorge et dans sa poitrine une douleur horrible, un étranglement, un brûlement de fer rouge.

— Poisoned !

— Je suis empoisonné !

Une angoisse impossible à décrire contractait ses traits, d’une pâleur de cadavre, creusait ses yeux, d’où sortait une flamme d’épouvante.

— Je suis empoisonné !

L’hôtelier se retourna à ce cri.

Devant lui, en vêtements de nuit, l’inconnu se dressait, les yeux hors de la tête, râlant déjà…

Gauthier, soudain, eut un brusque mouvement de recul. Il venait de voir, dans la main de l’homme, une arme – un revolver braqué sur lui…

— Misérable ! articula péniblement l’empoisonné, dont la liqueur fatale déchirait, comme des griffes, la poitrine en feu.

Gauthier n’eut pas le temps de prononcer un mot.

Une formidable détonation retentit, et le corps de l’hôtelier s’affaissa lourdement sur le plancher, près de la muraille souillée par le sang de la cervelle qui y avaient rejailli.

Un employé de l’établissement, accourant au bruit, trouva, à côté du cadavre de son patron, le voyageur empoisonné qui achevait de mourir, appuyé sur sa sacoche.

q

Page 1