‹ Le crime de LachineChapitre 28 sur 31 · Chapitre 6 Pour son enfant !

Chapitre 6 Pour son enfant !

En sortant de l’Hôpital Général, Germaine s’était rendue chez sa sœur, qui demeurait à deux pas, rue Cadieux. C’est là qu’elle obtint l’hospitalité durant quelques jours, – le temps de se trouver une position qui lui permit de gagner son pain. Puis, comme on ne pouvait plus longtemps la garder commodément, elle dut s’installer, dès qu’elle commença à travailler, dans une maison de pension. Une existence monotone et morne commença alors pour la malheureuse. Une seule pensée la rattachait désormais à la vie : la nécessité de travailler, de peiner, de souffrir, pour son enfant, pour son Émile, dont si longtemps elle avait été séparée et que maintenant elle pouvait revoir trois fois par semaine, dans l’institution où on l’avait placé d’office.

Plus rien d’autre, maintenant, n’existait à ses yeux.

La vie, pour elle, – Maurice mort – n’a plus de but.

Qu’est-ce qu’elle fera, les dix, ou quinze, ou vingt années de vie qu’il lui reste ? Plus d’espoir. Plus d’illusion. Le tout de son cœur a été enseveli, il y a plusieurs mois déjà, pendant qu’elle était à l’hôpital, entre la vie et la mort, – enseveli avec les restes mutilés, méconnaissables, de Maurice…

Il lui reste son enfant, – c’est-à-dire, pour elle, un trésor inestimable, qu’elle adore comme une idole, mais qui ne peut pourtant remplacer tout ce qu’elle a perdu.

Elle accepte stoïquement son sort, sans songer à se plaindre.

Deux ans, elle a porté le deuil de son mari.

Sa santé, malgré tout, s’est raffermie et sa beauté encadrée de noir est plus touchante que jamais par l’expression de ses traits empreints de profonde mélancolie.

Après tous ses malheurs et parmi les tristes pensées qui l’obsèdent, Germaine est encore aujourd’hui une très belle femme.

Plusieurs – parmi lesquels des cavaliers fort aimables – déjà s’en sont aperçu. Mais les manières étrangement réservées et froides de la belle veuve ont éloigné les plus ardents.

Comment se fait-il donc que ce matin elle se laisse conduire à l’autel par un vieux monsieur chauve, laid et parfaitement détestable à voir ?

Ah ! la malheureuse femme ne s’est pas décidée en un jour.

Avant de donner sa main à l’homme qui dans une heure sera son mari, elle a longuement réfléchi.

D’abord, quand on lui parla pour la première fois d’un vieux monsieur fort riche qu’elle pourrait épouser quand elle le voudrait, elle se trouva dégoûtée profondément à la seule idée d’unir sa vie à celle d’un homme qu’elle n’aimerait pas, qu’elle ne pourrait pas aimer.

Puis elle réfléchit. Puisqu’elle était bien certaine, Maurice mort, de ne plus aimer jamais personne, elle avait bien le droit de se sacrifier en épousant un homme qui se contenterait de sa fidélité. Pourquoi n’assurerait-elle pas ainsi à Émile une brillante éducation et tout le bonheur où l’argent peut conduire ?

La fortune lui était offerte. Si elle la refusait, elle était certaine de faire de son enfant un pauvre journalier, destiné irrévocablement à être malheureux comme son père, à peiner toute sa vie dans les usines.

Ah ! s’il s’agissait seulement d’elle, à aucun prix elle ne voudrait accepter le mariage qu’on lui propose ! Pour elle, elle ne craint ni la faim, ni les misères d’aucune sorte.

Mais c’est de sa réponse définitive à M. Magloire Bazinet que dépendra l’avenir de son enfant.

Pour son enfant, elle se sacrifiera.

Loyalement, elle a dit à M. Bazinet qui, d’ailleurs, paraît un brave homme et un excellent cœur, bien qu’il soit riche et laid :

— Monsieur, je ne pourrai jamais vous aimer. J’ai donné mon cœur une fois et je n’ai qu’un cœur.

M. Bazinet a répondu :

— Je ne vous demande que de vous laisser aimer et d’essayer d’être pour moi aussi affectueuse que vous pourrez.

Alors, la veuve a pensé à Émile, dont le sort, à l’heure qu’il est, est suspendu à ses lèvres. Se sacrifiera-t-elle au bonheur de son enfant ?

Et elle a dit à M. Bazinet :

— Puisque vous le voulez, je serai votre femme.

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