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Chapitre 7 La résurrection de la mère Gauthier

A Lachine, où dès en arrivant par ici voulut se rendre Maurice pour avoir des nouvelles de sa femme, il apprit d’un ancien compagnon de travail que nul ne savait, dans la ville, où vivait maintenant celle que tout le monde avait jusque-là considérée comme la veuve de Maurice Gauthier. Sans s’inquiéter des dangers auxquels il s’exposait, notre héros continua ses recherches partout dans Lachine. Depuis deux jours, il s’occupait ainsi à recueillir des informations lorsqu’on lui annonça que sa mère, rendue à l’Asile des Sœurs de la Providence de Coteau-du-Lac depuis l’époque du drame, était gravement malade depuis près d’un mois et que l’on attendait maintenant sa mort d’un moment à l’autre.

On était alors au mois de novembre 1904.

Le soir même, Maurice prenait à Lachine le train de 5h30 pour Coteau-du-Lac.

Ce fut une impression inexprimable que celle qu’il ressentit en foulant ce sol où il n’avait pas mis les pieds depuis si longtemps et auquel s’attachaient pour lui tant de persistants souvenirs.

Il n’est pas encore six heures lorsqu’il sonne à la porte du couvent. Une religieuse vient lui ouvrir et s’informe :

— Qu’est-ce qu’il y a pour vous, Monsieur ?

Maurice hésite à répondre. Enfin, se décidant :

— Ma sœur, prononce-t-il en hésitant, je me nomme Maurice Gauthier…

Le malheureux s’attendait à voir, en prononçant son nom, la sainte religieuse reculer presque d’horreur. Mais sans doute, aux murs de ce calme refuge viennent se briser tous les vains et douloureux bruits du monde, car la sœur ne bougea pas et sa figure ne changea nullement d’expression. Il poursuivit lentement :

— Ma mère, que je n’ai pas vue depuis trois ans, est bien malade en votre maison à l’heure qu’il est, m’a-t-on dit.

— Vous voudriez voir la malheureuse femme. Vous arrivez bien, car depuis deux jours on ne l’entend parler que de vous… Elle vous appelle à grands cris toutes les nuits… En ce moment, elle est à la dernière extrémité. Il faut vous hâter. Je vous conduis.

Marchant sur la pointe des pieds, ému et timide, Maurice suit la religieuse à travers un dédale de corridors hauts et blancs, il monte plusieurs escaliers, traverse deux ou trois grandes pièces, et arrive enfin dans « la chambre des vieilles ». Il y a là une quinzaine de vieilles personnes toutes blanches, toutes ridées, toutes cassées, dont les unes s’occupent à des travaux de couture, d’autres tricotent des bas et plusieurs égrènent des chapelets, pressées, pendant que leurs lèvres vont, vont…

L’une, à la lumière d’une petite lampe, lit dans un « Paroissien », à caractères énormes, des méditations pieuses.

— C’est ici, dit la sœur en ouvrant une autre porte, et Maurice entre dans la pièce où doit se mourir sa vieille mère.

Avant qu’il ait levé la vue et qu’il ait pu distinguer dans la chambre faiblement éclairée, les personnes ou les objets, un cri s’élève, perçant, déchirant :

— Maurice !

Sur un grand lit blanc disposé au centre de la pièce, une forme blanche s’est soulevée d’un mouvement soudain, en même temps qu’on entendait le cri, puis, dans un râle, est retombée inerte.

C’est la mère du malheureux.

Maurice, gêné d’abord par la présence des religieuses, s’est précipité vers le lit en s’écriant :

— Elle est morte ! elle est morte !

Trop tard !

On essaie de le consoler autant qu’il est possible, mais c’est en vain.

— Trop tard ! trop tard ! répète-t-il d’une voix basse.

Une religieuse lui dit tout bas :

— Ne vous effrayez pas. Elle a déjà eu des crises semblables et elle est revenue. Ce n’est peut-être pas encore la fin.

Mais on s’est penché sur la vieille femme et on n’a plus perçu le moindre battement de cœur.

— Que Dieu ait pitié de son âme ! prononce gravement une religieuse.

Et, pendant que les sœurs procèdent à l’ensevelissement de la morte, disposant tout pour la circonstance dans la chambre mortuaire, voici que les prières des morts ont commencé.

Dans la chambre d’à-côté, les vieilles, toutes ensemble, récitent le chapelet pour celle d’entre elles qui vient de mourir. – À qui le tour, la prochaine fois ?

Maurice pleure. Mais ce n’est pas seulement sa mère. Ce qu’il regrette surtout, c’est de n’avoir pu parler à la moribonde avant qu’elle eût rendu l’âme. Il aurait peut-être pu savoir toute la vérité, en ce moment solennel et qui compte, pour une chrétienne, – toute la vérité sur sa femme !

Maintenant, trop tard ! Et plus personne au monde, sans doute, ne pourra lui dire ce que sa mère lui aurait dit.

Il questionne les religieuses.

Quand elle parlait de son fils, durant les nuits, n’a-t-elle rien dit d’important dont on se rappelle ? N’était-il pas question, dans son délire, de sa bru, – de la femme de son fils ?

— Peut-être, mais nous ne nous rappelons pas au juste…

— Ma sœur, il s’agit d’une chose extrêmement grave pour moi. Vous ne pouvez rien vous rappeler, bien sûr ?

La bonne sœur prend sa tête entre ses mains, plisse le front – mais… rien… elle ne se souvient de rien…

Les autres religieuses n’en savent pas davantage.

Autour du lit, les prières des morts continuent.

Soudain, il se passe une chose extraordinaire, qui fit frissonner d’épouvante tous les assistants et s’évanouir deux religieuses.

La morte venait de faire un mouvement.

Un mouvement très léger, d’abord presque imperceptible, mais qui bientôt s’était répété.

Contraction des muscles après la mort, pensa-t-on.

Mais, le moment d’après, quelle ne fut pas la stupéfaction générale, et la terreur, en voyant la morte lever lentement la tête et entrouvrir les lèvres !

Était-ce une manifestation surnaturelle ?

Était-ce une résurrection ?

On se signa avec effroi, tandis que la peur étreignait violemment à la gorge tous les témoins de cette scène inouïe.

Pourtant la mort avait été bien constatée.

Le cœur ne battait plus. Mais plus du tout, absolument plus.

C’était bien la fin. C’était bien la mort.

Et voici que la morte, ensevelie, recouvrait le mouvement !

Deux cierges éclairaient seule la pièce.

Ils s’éteignirent soudain, sans qu’on sut comment.

Dans son énervement, quelqu’un, sans le vouloir, avait tiré à terre le tapis de la petite table où ils étaient posés.

Ce fut un spectacle comme on n’en voit pas souvent.

Pendant que les religieuses qui avaient conservé leur sang-froid couraient chercher de la lumière, les autres personnes plus excitées se lamentaient dans les ténèbres qui s’étaient faites.

Maurice, seul, était resté calme. Un pressentiment l’avait averti.

Il faisait encore noir dans la pièce, malgré toute la diligence des religieuses, lorsque, soudainement dressée sur son séant, toute blanche dans l’obscurité, la morte parla.

— Maurice… Maurice…

— Ma mère, répondit celui-ci, je suis près de vous…

On entendit le bruit du crucifix que l’on avait posé entre les mains de la morte et qui venait de tomber à terre.

— Maurice… écoute… poursuivit la morte d’une voix faible comme un souffle, en s’interrompant de longs moments… j’achève… je serai morte… bientôt… et alors il sera trop tard pour réparer mon passé… Maurice, j’ai bien changé… depuis que tu me vis… la dernière fois… Notre aumônier, un saint prêtre… m’a convertie… peu à peu… Il m’a dit ce que c’est… que la religion, la vraie religion… Et j’ai fait pénitence… Je me suis repentie de mes anciens péchés… de mes anciens crimes… Je t’ai longtemps cru mort… Dieu a permis que tu vives… pour qu’aujourd’hui tu… tu puisses me pardonner… mon enfant.. Pardonne-moi… mes mauvais traitements… de tous les jours… pendant des années… toutes les années que je vécus avec toi… Peux-tu me pardonner ? Parle ! oh parle !

— Ma mère ! répondit Maurice, éclatant en sanglot…

— Dis… oh veux-tu dire que tu me pardonnes ?

— Oui… oh oui… gémit-il.

— Merci, mon Dieu…

La moribonde leva au ciel ses pauvres yeux déjà ternis par la mort.

— Le prêtre m’avait assuré du pardon de Dieu… mais il me fallait aussi le tien… Le ciel m’a accordé ce bonheur… et celui de te revoir… une dernière fois… Que le ciel soit béni !… Il m’a pris un enfant… mais il a daigné m’en rendre un autre… Maurice…

La tête de l’agonisante retomba alors sur l’oreiller.

— Est-elle morte ? se demanda Maurice avec effroi.

Mais bientôt la pauvre tête blanche se souleva de nouveau.

D’une voix plus faible encore, presque imperceptible, et que Maurice, avec une religieuse, fut seul à entendre, la moribonde ajouta :

— J’oubliais… j’oubliais… l’essentiel… Tu sais bien… les pas… les pas sur la neige… à la fenêtre de ta femme… c’était…

Sa voix s’étouffa.

Après un instant, elle reprit :

— C’était moi !… c’était moi ! !… c’était moi ! ! !… Ta femme était une sainte !… une sainte !…

La mourante avait élevé la voix très haut en prononçant ces derniers mots. Cet effort la tua net. Du sang parut aux commissures de ses lèvres et, lourdement, dans un dernier râle affreux, elle retomba sur son lit, déjà raidie.

Et les prières des morts recommencèrent.

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