Chapitre 8 Le mariage interrompu
L’église Notre-Dame.
Magloire Bazinet, le vieux monsieur riche, à moustaches grises, tiré à quatre épingles, serré comme dans un corset par un prince-albert pompeux, s’avance, joyeux quoique raide, vers l’autel.
À son bras, Germaine, très pâle, mais très belle, dans une toilette qui lui sied à ravir.
Peu de monde. Le futur, eu égard à la position de la veuve, qui fut pendant plusieurs jours la proie des journaux à sensation, en des circonstances que tout le monde se rappelle encore, a voulu que la cérémonie fût très simple et absolument privée. Les témoins, une couple d’invités, et c’est tout.
Les deux futurs époux se sont agenouillés à la sainte table.
Le prêtre qui officie s’approche d’eux et, après les prières d’usage, demande d’une voix solennelle :
— Monsieur Magloire Bazinet, prenez-vous Madame Germaine Beaudoin, ici présente, pour votre femme et légitime épouse, suivant les rites de notre mère, la sainte Église ?
— Oui, répond le vieux monsieur d’une voix ferme.
— Madame Germaine Beaudoin, prenez-vous monsieur Magloire Bazinet, ici présent, pour votre mari et légitime époux, suivant les rites de notre mère, la sainte Église ?
Mais avant que la femme ait pu répondre, un cri, un cri fou, effrayant, invraisemblable, s’élève dans une allée de la nef.
Germaine se sent gagnée par une émotion impossible à rendre, où il y a de l’angoisse et de la peur et de la terreur.
Sans savoir ce qu’elle fait, elle s’est retournée, sans souci du lieu, de la circonstance, du prêtre ni de la cérémonie.
Et voici que soudain elle s’est abattue sur les marches de l’autel, en battant l’air de ses bras.
Car elle a reconnu, en l’homme qui a crié et qui maintenant s’avance, dans une course folle, vers l’autel – un homme au visage bouleversé, à la démarche insensée. – Elle a reconnu… Maurice… – Maurice, plus beau, plus pâle, plus touchant que jamais elle le vit.
Après l’enterrement de sa mère, Maurice était revenu à Lachine pour continuer ses recherches au sujet de sa femme.
Après deux jours dépensés encore d’une manière absolument infructueuse, il se rendit à Montréal, où il espérait être plus heureux.
De bonne heure, il frappait au no 108, Cadieux, chez la sœur de Germaine, dont il se rappelait l’adresse encore, tant le souvenir des visites qu’il y avait faites autrefois à celle-ci était profondément gravé dans sa mémoire.
Il fut reçu par le mari.
— Ma femme n’est pas ici, répondit celui-ci dès les premiers mots que lui adressa Maurice. Elle est allée au mariage de sa sœur, à Notre-Dame.
— Sa sœur !
— Oui… la veuve d’un nommé… Gauthier, je crois… Le mariage doit se faire, à l’heure qu’il est.
Sans ajouter un mot, Maurice, aux regards stupéfiés de l’homme, dégringola, au risque de se rompre le cou vingt fois, l’escalier qui conduisait à la rue et s’enfuit, dans une course folle, vertigineuse, se heurtant aux passants, ne voyant rien autour de lui vers l’église Notre-Dame.
En trois minutes il y fut rendu.
Dès qu’il aperçut, du fond de la nef, l’homme et la femme déjà prosternés à la sainte table, il ne put retenir un cri perçant de douleur et d’angoisse…
Quand elle revint à elle, Germaine se trouvait dans une belle chambre vaste et claire, couchée dans un grand lit blanc.
Quelqu’un, penché sur elle, se mirait dans ses deux grands yeux bleus, calmes et doux.
C’était Maurice.
Maurice, qu’elle croyait mort, et dont le souvenir, tout à l’heure encore, plus que jamais lui noyait le cœur de tristesse, en ce matin de noces lugubre…
Maurice enfin retrouvé, et qui avait reconnu son erreur, et qui ne doutait plus, et qui le lui disait…
Maurice qui rapportait de ses lointains voyages de l’or avec quoi l’on bâtirait à Émile un avenir… de l’or, la délivrance de l’usine et des fourneaux rouges…
Maurice, dont la nature de fer avait résisté aux pires souffrances, aux plus atroces tortures, et plus beau que jamais dans sa pâleur qui le faisait si touchant.
Et Maurice retrouvait sa Germaine.
L’ange qui avait souffert par lui et qu’il avait cru perdu pour toujours…
Germaine, plus belle et plus adorable que jamais…
Tout le passé de deuil et de douleur, tout le passé sinistre et noir, fut oublié…
L’on ne se rappela plus que les anciens souvenirs d’amour et de soleil… si doux au cœur des deux époux qui se retrouvaient enfin, malgré les derniers espoirs perdus…
Et toutes les tendresses dont s’étaient gonflées leurs poitrines dans la douceur des jours enfuis depuis longtemps – et toutes les ferveurs d’autrefois… leur revinrent au même moment… Et tout leur ancien amour se réveilla soudain au profond de leurs cœurs, plus puissant, plus enivrant que jamais – comme, dans un sachet que l’on agite, un capiteux parfum…
Et il leur sembla que ce seul instant de bonheur, si pur, si entier, si profond, si divin, les payait de toutes leurs épreuves et de tous leurs deuils.
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