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Chapitre 3 Une disparition mystérieuse

Depuis six ans, Maurice a presque complètement oublié Germaine.
Il n’a jamais revu l’adorée de ses jours de catéchisme.
Ce n’est qu’à la messe qu’il aurait pu la rencontrer. Et, dans quatre ans, il n’a pas été à la messe dix fois. En ces rares occasions, il se mettait à la sacristie, d’où il sortait avant la fin de l’office pour rejoindre son père, qui l’attendait à la voiture, toujours pressé de retourner à la maison, éloignée de six milles de l’église.

Il y a un mois que la famille Gauthier demeure au village de Coteau-du-Lac et que Maurice travaille au canal.

Il peut maintenant aller à l’église tous les dimanches.

Son frère, qui s’est acheté un nouvel habit, lui a laissé des vêtements presque passables.

Nous sommes au dimanche avant-midi.

Maurice est à la messe. Il occupe une place que lui a offerte un compagnon de travail, dans un banc de la grande allée.

Soudain, comme il détourne légèrement la tête, durant le sermon, il aperçoit, dans le banc voisin, tout près de lui…

Mais non, c’est impossible… ses yeux le trompent !

Il croit qu’il va défaillir.

Maurice a reconnu Germaine, qu’il a oubliée depuis si longtemps.

C’est aujourd’hui une belle et grande jeune fille, adorable de figure et de taille ravissante. Sa chevelure retombe sur ses épaules en deux tresses abondantes, nouées par des rubans noirs qui font mieux ressortir encore l’or de la toison. Un charme incomparable émane d’elle et une douceur sans égale est en ses grands yeux bleus.

Maurice a retrouvé dans tout son épanouissement, la fleur qui parfuma longtemps ses rêves d’enfant. Toutes ses tendresses d’autrefois lui reviennent, et il se prend à adorer plus que jamais, dans la jeune fille d’aujourd’hui, les douze ans rayonnants de la première communiante d’il y a six ans.

Maurice a revu Germaine.

Il lui a parlé.

Et pas qu’une seule fois.

La jeune fille sait qu’elle est aimée. Et elle paie largement son amoureux de retour.

Les deux jeunes gens se voient presque tous les jours.

Ils sont heureux.

Cinq mois se sont écoulés depuis le jour où la famille Gauthier est arrivée au village du Coteau.

Le père et la mère sont contents : ils ont gagné beaucoup d’argent, et tout fait prévoir qu’ils en gagneront encore plus. Cependant, un souci vient traverser leur joie.

Tandis que Maurice paraît complètement heureux, Georges, le pauvre Georges, est triste, mais triste à faire pitié.

Il est cent fois plus grincheux et boudeur encore qu’on l’a jamais connu.

Pourtant, il ne travaille presque plus au canal.

Il passe la plus forte partie de son temps à se promener dans le village, un « collet » blanc de trois pouces au cou, tout comme les messieurs de la ville, et des « poignets » très larges qui lui retombent sur le bout des doigts. Quelquefois, il lui arrive même de fumer le cigare.

Avec tout ça, jamais content.

Il parle de s’en aller « à la ville ».

Ses parents sont navrés. Ils ne sauraient cependant faire plus qu’ils font pour le détourner de ses idées saugrenues.

Un samedi soir, il y eut grand émoi au logis des Gauthier.

On était alors à la fin de juillet. Le matin, son frère et son père venaient de partir pour l’ouvrage, lorsque Georges, en se levant, dit à sa mère :

— Je suis malade. Je m’en vais voir le Dr Bourbonnais, à Coteau-Landing.

Une heure après sans avoir déjeuné, il partait.

Il ne dit pas au revoir à sa mère.

À midi, il n’était pas encore revenu. Cependant, celle-ci ne s’inquiéta pas de cette absence.

— Il a pu s’amuser chez des amis ou à l’hôtel, réfléchit-elle.

D’ailleurs, il arrivait assez fréquemment que Georges fut ainsi plusieurs heures loin de la maison, ici ou là, on ne savait où.

Mais dans le cours de l’après-midi, la mère Gauthier commença à s’alarmer.

— Il était malade, en partant. Qu’est-ce qu’il peut bien faire, si longtemps ? se demandait-elle.

Au souper, il n’était pas encore revenu.

Maurice et son père, de retour de l’ouvrage, furent mis au courant.

Le père Gauthier pâlit en apprenant cette nouvelle.

La femme était tellement énervée qu’elle ne put servir ses pensionnaires, comme à l’ordinaire.

Maurice fut envoyé chez un voisin, pour louer une voiture. Puis il se rendit, avec son père, à Coteau-Landing.

Chez le médecin, personne n’avait vu Georges.

On s’informa dans le village de Coteau-Landing. Ni vent ni nouvelles.

La tristesse du père Gauthier, en revenant chez lui, faisait peine à voir. Il lui restait cependant un faible espoir : c’était que Georges fût revenu à la maison depuis leur départ.

À la maison, nouvelle déception.

La douleur du père et de la mère fut horrible.

Où Georges pouvait-il bien être ?

Lui était-il arrivé malheur ?

Il aimait à aller souvent se promener sur le fleuve, en chaloupe. Se serait-il noyé ?

Aurait-il été écrasé sur la voie ferrée ?

Rien n’était pénible comme de voir les deux vieux parents. Leur angoisse les rendait fous.

Ils partirent, chacun de son côté, à la recherche, de leur enfant, pendant que Maurice allait remettre la voiture à son propriétaire.

Le père Gauthier s’en fut d’abord à la gare. Il s’informa si on avait vu son fils prendre le train. Mais deux voyageurs seulement avaient monté dans le convoi du matin : Victor Billette et son frère Télesphore.

Cependant, la mère du disparu parcourait le village. Elle se rendit au bureau de poste, puis aux deux magasins, puis à la boutique de forge, puis au moulin à farine.

Nulle part on n’avait vu son garçon.

Que penser ?

Que faire ?

Où aller ?

— Monsieur le curé ! cria-t-elle en entrant au presbytère.

Elle avait perdu le châle en haillons qu’elle s’était jeté sur la tête.

Elle n’était couverte que de misérables vêtements.

Ses cheveux, d’un gris sale, s’étaient dénoués dans sa course.

Ses traits étaient affreusement altérés ; ses yeux sortaient presque de leurs orbites.

Croyant qu’on demandait le prêtre pour un malade en danger de mort, Marie Calumet se précipita, appelant dans tous les corridors de la maison : « Monsieur le curé ! »

M. le curé accourut.

— Qu’y a-t-il ?

— Monsieur le curé ! cria la mère Gauthier, vous avez pas vu mon Georges ? Mon Georges qu’est perdu !…

Il s’écoula quelques minutes avant que le digne abbé eût pu se faire expliquer la situation. Alors, il tenta de consoler la pauvre femme. Celle-ci semblait avoir perdu la raison. Soudain, n’écoutant plus rien, elle se leva, et sortit à la course, se dirigeant vers le quai. Comme elle y arrivait, elle rencontra son mari, qui en revenait justement.

— Il n’est parti ni par le chemin de fer, ni par le steamboat, déclara-t-il.

— Et il n’est pas dans le village… et personne ne l’a vu de la journée… ajouta la femme.

Cette nuit-là, on ne dormit pas beaucoup dans la famille Gauthier.

Il passait trois heures du matin lorsqu’enfin, vaincu par la fatigue et terrassé par l’épuisement, le père céda au sommeil, en répétant pour la centième fois :

— Eh ! oui… nous n’en avions pas assez soin, aussi, de ce cher enfant…

Quant à la mère, elle passa la nuit debout.

D’anciens sentiments de dévotion lui revinrent et elle promit même, dans cette seule nuit, nous ne savons plus combien de cierges à saint Expédit pour le prompt retour de Georges.

Malheureusement, saint Expédit, pour cette fois, du moins, fit la sourde oreille.

Un an après, nul n’avait encore entendu parler de Georges Gauthier à Coteau-du-Lac.

Une couple de jours après les faits que nous venons de relater, un cultivateur du fleuve constata la disparition de sa chaloupe.

On supposa qu’ayant pris cette embarcation pour aller faire une promenade sur le fleuve, Georges Gauthier se serait trop approché des rapides, où il aurait perdu la vie. On ne retrouva toutefois jamais le corps du jeune homme.

Le père Gauthier voulut porter le deuil de son enfant. Durant l’année qui suivit, le malheureux homme vieillit de dix ans.

Sa femme fut aussi affreusement abattue par ce douloureux événement.

Quant à Maurice, il aimait son frère malgré tout. Mais il ne fut pas affecté outre mesure par l’étrange disparition de Georges.

Une chose, d’ailleurs, le consolait.

C’était son amour.

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