Chapitre 4 Pressentiment
Nous reprenons ici notre histoire au moment où nous en étions au début de notre premier chapitre.
Maurice Gauthier a aujourd’hui vingt ans. C’est un grand jeune homme bien planté, de carrure solide et qui n’a pas son pareil comme bon ouvrier dans Coteau-du-Lac.
De traits réguliers et énergiques, il porte une belle moustache noire dont rêvent les jolies filles de la paroisse. Mais il est un fait connu : nulle autre que Germaine Beaudoin ne peut prétendre à l’amour de ce beau garçon.
Deux années se sont écoulées depuis les faits que nous venons de rapporter. Durant ce temps, bien des événements, d’importance diverse, se sont produits pour la famille Gauthier. On n’a encore eu de Georges aucune nouvelle et personne ne doute plus qu’il soit mort.
La mère de Maurice a été plusieurs mois entre la vie et la mort. Mais elle s’est tellement cramponnée à l’existence, malgré la peine affreuse qui lui a broyé le cœur, qu’elle est encore sur pied, s’ingéniant à gagner le plus possible d’argent. Mais sa maladie lui a coûté beaucoup et elle n’a plus de pensionnaire.
Le père Gauthier a été près d’un an sans travailler, par suite d’un accident qui lui est arrivé sur l’ouvrage. Comme résultat, on a vu sortir de la maison les épargnes qui y étaient entrées aux jours de bonne fortune, car on n’a pas pour rien les soins d’un médecin ni les remèdes et les « douceurs » nécessaires à un malade.
Maurice seul s’est tout le temps bien porté. Il n’a pas perdu une seule journée de travail. Et ses parents ont toujours trouvé en lui un précieux soutien.
Son père semble maintenant revenu des mauvais sentiments qu’il eut à son égard. La perte de Georges, la maladie, puis d’autres épreuves encore l’ont porté à réfléchir, on dirait. Et il paraît aujourd’hui avoir le remords de ses anciennes actions, – de la conduite qu’il eut si longtemps envers son jeune fils – le meilleur, il s’en aperçoit enfin. Il ne lui parle plus, comme autrefois, avec injures. On dirait, à certains gestes, à certaines intonations, qu’il se sent gêné en présence de Maurice, qu’il a envie de lui demander pardon de ses longues et cruelles injustices.
Ce qu’il est vieux, maintenant, le père Gauthier ! La disparition de son fils aîné, l’accident qui lui est arrivé, la maladie de sa femme, tout cela a opéré en lui une transformation qui fait peine. Le malheureux n’est plus que le spectre de ce qu’il était, il n’y a encore que quatre ans. À cinquante ans, tous ses cheveux sont blancs ; ses épaules sont voûtées. Il est d’une maigreur qui effraie. Pour l’achever, une toux le secoue toutes les nuits de quintes qui lui emportent la poitrine.
Ah ! comme il regrette, malgré tout ce qu’il s’y attachait de peines et de sacrifices, sa terre de Saint-Emmanuel, à laquelle l’arracha l’espoir de s’enrichir au canal ! L’on souffre, aux champs, c’est vrai. Mais comme c’est bien pire, encore, le supplice de travailler à la journée, de sept heures du matin à six heures du soir, sous le soleil torréfiant, sans pouvoir se reposer quelques minutes, quand, exténué, on se demande si on ne va pas tomber faible tout à coup !
Quant à la mère, elle pense toujours au disparu ; elle le pleure toujours.
Elle est encore pareille pour Maurice. Elle ne peut plus songer à le rouer de coups comme lorsqu’il était enfant, mais elle l’accable de reproches et d’injures en présence de son mari, qui n’approuve pas, mais qui n’ose pas protester non plus.
Maurice endure tout sans rien dire.
Quand il sent trop forte la tentation de pleurer, trouvant qu’à la fin la coupe déborde, il songe à Germaine et il est consolé.
Sans son amour, comme la vie lui apparaîtrait vide et horrible à vivre !
Nous sommes en septembre.
Il est deux heures après minuit.
Une nuit sans étoiles et sans lune.
Toutes les lampes, aux maisons, sont depuis longtemps éteintes.
Dans l’épaisseur des ténèbres, un homme s’avance vers le village de Coteau-du-Lac, venant des chantiers du canal.
Une lanterne éclaire ses pas.
C’est Maurice qui a enfin achevé sa journée, – à deux heures du matin. Après avoir travaillé jusqu’à six heures du soir, il a juste pris le temps de souper, puis il est allé remplacer son père, dans les entrepôts de dynamite, aux carrières de la rivière Delisle. Il passait une heure et demie lorsque le vieillard est venu reprendre son poste. – Et maintenant Maurice va se reposer jusqu’à six heures du matin : alors, il devra se lever pour une journée nouvelle.
Malgré la fatigue qui l’écrase, Maurice, en lui-même, ne songe pas à se plaindre.
Seulement, il est, cette nuit, remplit d’un abattement profond, d’une tristesse noire.
Pourquoi ? Il serait bien en peine de le dire. Mais jamais, même en ses plus mauvais jours, il n’a eu d’aussi lugubres idées.
Au moment où il va arriver à la maison de ses parents, voici qu’une forme blanche passe devant lui.
Maurice tressaille violemment.
Qui est-ce ?
Dans les ténèbres, il ne peut rien voir à dix pas.
Mais il a projeté en avant de lui la lueur de sa lanterne, et il a reconnu…
— Germaine, toi ici ! à cette heure !
C’est, en effet, Germaine Beaudoin.
D’abord interdite, la jeune fille s’arrête en reconnaissant la voix de Maurice.
— Oui, c’est moi… ma tante ne va pas mieux, tu sais. Je suis obligée de la veiller toute la nuit et…
— Mais où vas-tu là ?
— Chez nous, chercher des remèdes, que j’y ai laissés.
— Et tu n’as pas peur, toute seule, à cette heure-ci, à la noirceur ? reprend Maurice, en offrant son bras à la jeune fille.
— Mais non. Je suis brave, hein ! répond en riant Germaine. Mais, poursuit-elle, dis-moi donc d’où tu peux bien venir, toi-même, à une telle heure.
— De travailler. Je viens justement de laisser ton père et le mien, sur le canal.
— Aux carrières… et toujours cette affreuse dynamite ! Sais-tu quand cela va finir, toi ? Moi, je redoute toujours un malheur. C’est si dangereux, ce travail-là ! Quand je vois arriver quelqu’un chez nous, je tremble : si c’était pour nous annoncer une mauvaise nouvelle ! Pourquoi aussi nos parents n’essaient-ils pas à changer d’emploi ? Comme cela, je ne dors jamais tranquille.
Maurice ne répondit point. Après quelques instants de silence :
— Dis donc, Maurice, s’informa soudain Germaine, d’une voix émue, tu me parais bien triste, bien abattu : qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’as-tu donc, ce soir ?
— Rien, rien, je t’assure… ou plutôt, c’est vrai, dit Maurice devenu très grave, c’est vrai : j’étais triste, tout à l’heure, bien triste. C’est curieux, et je serais bien embarrassé de dire pourquoi, mais j’avais, quoique sans raison, beaucoup de peine.
— Mon pauvre Maurice !
— Mais ça n’est rien : depuis que tu es près de moi, que j’entends ta voix, que je te sens là, appuyée à mon bras, je suis mieux… Ces mauvaises idées s’en vont…
Un silence se fit.
— Nous sommes arrivés, dit Germaine, après quelques instants.
Tous deux s’arrêtèrent.
— Je vais t’attendre, dit Maurice, à la jeune fille, comme celle-ci allait entrer chez sa mère. Et j’irai te reconduire ensuite à la maison de ta tante.
— Non, merci ; j’ai besoin d’être ici, au moins une demi-heure pour préparer tout ce dont j’ai besoin.
— Comme ça, il faut donc se séparer ?
— On se reverra demain… longtemps, hein, veux-tu ? Bonsoir !
Maurice serra fiévreusement entre ses doigts la main que lui tendait Germaine.
Puis, attirant doucement la jeune fille sur sa poitrine, il déposa sur ses lèvres un baiser fervent.
Germaine venait à peine de se dégager de la chaste étreinte de son amoureux pour entrer chez sa mère et Maurice n’était pas encore rendu chez lui, qu’un bruit épouvantable, terrifiant, ébranla la terre, cassant les vitres de la maison et réveillant toute la population endormie dans un rayon de vingt milles.
La dynamite avait sauté.
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