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Chapitre 5 L’explosion

Tout le monde, dans le comté de Soulanges, se rappelle encore la terrible explosion qui se produisit sur les chantiers du canal, au mois de septembre 1894, et qui causa la mort de cinq personnes.

On se trouvait dans la deuxième année des travaux. Les ouvriers creusaient une veine rocheuse, à un mille et demi environ du village de Coteau-du-Lac. Durant la journée, ils perçaient des trous dans le roc pour y placer des cartouches de dynamite. Puis, la nuit venue, quand on pouvait présumer que toute la population des alentours était depuis longtemps plongée dans le sommeil et à l’abri, par conséquent, des quartiers de roc qui auraient pu assommer les gens pendant le jour, on mettait le feu à la dynamite. C’étaient alors, jusqu’au matin, des explosions qui se succédaient régulièrement, à intervalles d’une minute ou deux. Le lendemain, une autre équipe, très nombreuse, ramassait les fragments de roc disséminés par-ci par-là sur une étendue de plusieurs arpents, pour aller ensuite se grossir, à trois ou quatre endroits différents, de vastes amas de pierre qui de loin paraissaient autant de petites collines.

La dynamite, dont on consommait des quantités énormes, était contenue dans une espèce de grand hangar situé à une faible distance des carrières. C’est dans ce dépôt que se trouvait le père Gauthier, la nuit où nous avons vu Maurice reconduire Germaine jusqu’à la porte de sa maison. Outre le frère de Maurice, il y avait là le vieux Napoléon Beaudoin, et trois Anglais, des gens de Toronto.

Pendant que ses quatre compagnons travaillaient à transporter les lourdes caisses d’explosifs, le père Gauthier, debout dans un coin, demeurait sans rien dire, la tête entre ses mains, plus abattu que jamais. Des pensées lugubres hantaient le pauvre homme ; jamais ses compagnons ne l’avaient vu si lamentablement triste.

— Ohé, là… un coup de main ! cria Napoléon Beaudoin.

Le père Gauthier releva lentement la tête, puis, sans répondre, il s’avança, de l’air résigné et morne d’une bête de somme.

Mais en même temps s’imposait à son esprit, plus harcelante que jamais, la pensée de son existence douloureuse et vaine. En une seconde se précisa en lui, avec une intensité de vie effrayante, son passé navrant d’épreuves et de misères. Vertigineusement défilèrent devant ses yeux, comme les images d’un kaléidoscope, les scènes les plus noires, les déceptions, les malheurs, les souffrances de toute sa vie. Aucun détail ne manquait.

Il se revit, peinant du matin au soir, enfant, chez son père, d’abord, un habitant du Ruisseau, à l’aise, mais très avare, et méchant. Puis, après s’être marié, sans amour, pour les trois cent cinquante piastres de sa femme, il s’établit à Saint-Emmanuel, où il prend une terre à ferme. Il dispute à la faim son existence de chaque jour. Un seul bonheur : – ce fils aîné, ce Georges, pour qui il donnerait le sang de ses veines. Le voici maintenant, après des années de tortures, sur le point d’être heureux : il gagne beaucoup ; il sera bientôt à l’abri de la misère. Mais non. C’est un rêve. Son fils Georges disparaît. Noyé dans les rapides. Puis la maladie…

Et maintenant, il doit travailler de nuit, aux carrières, malgré la toux qui lui arrache les poumons. En a-t-il encore pour dix ans de vie ? Non : dans une couple d’années, bien sûr, on l’emportera, par un matin sombre, vers le cimetière où le fossoyeur l’attend…

Ne sera-ce pas mieux, d’ailleurs, sa femme sera bien débarrassée… Pour ce qu’elle l’aime… Et Maurice ? Mais a-t-il le droit de compter sur l’amour, sur la pitié, même, de cet enfant dont il fit si longtemps le martyre ?

Il faut travailler, continuer de travailler jusqu’au lendemain – pour recommencer le soir.

Pourquoi s’acharner après l’effort inutile ; ne serait-ce pas mieux s’il mourait, là, tout de suite ?

Le père Gauthier s’est penché pour saisir son fardeau.

C’est à ce moment qu’au village Maurice et Germaine, en se disant au revoir, viennent d’unir leurs lèvres dans un baiser.

Et c’est à ce moment qu’un bruit formidable fait trembler la terre et brise les vitres des maisons.

La dynamite a sauté.

À vingt milles de là, les gens se réveillent avec effroi, croyant à un violent tremblement de terre.

L’explosion produit un bruit sinistre. Au loin, les chiens épouvantés hurlent à la mort.

Le lendemain, le soleil se leva sur un spectacle horrible.

À l’endroit où s’élevait la veille le dépôt à dynamite, la terre était labourée à une profondeur considérable, sur une distance de plusieurs centaines de pieds carrés. Il ne restait plus une planche de la construction. Rien que de la terre bouleversée et des morceaux de roc en éclats dans un chaos indescriptible. L’explosion avait creusé dans le sol un trou béant, énorme. De la construction, des instruments et de tout ce qu’il s’y trouvait, il ne restait rien. Tout avait été emporté comme une paille dans l’ouragan.

Des cinq malheureux ouvriers dont nous avons parlé, on ne retrouva pas même un lambeau de chair dans le voisinage du lieu où s’était produite l’explosion.

Après de longues recherches, on découvrit, dispersés à plusieurs arpents de distance les uns des autres dans les champs d’alentour, les débris des infortunés.

Le premier cadavre reconnu fut celui de Napoléon Beaudoin.

« L’identité, lisait-on dans la Presse du temps, a été établie grâce à une breloque qu’on retrouva tordue et brûlée dans les lambeaux de vêtements qui adhéraient au corps. La tête formait une masse informe et ensanglantée, où l’on ne pouvait même plus deviner les traits de la victime. »

Dans un champ voisin de la rivière Delisle, parmi les épis froissés et les fleurs tachés de sang, des ouvriers trouvèrent, dans l’avant-midi, un corps humain affreusement mutilé.

« Il manquait à la victime, expliquèrent les journaux, la tête, les deux bras et une jambe. Ses vêtements avaient été brûlés ou arrachés, il n’en restait plus que de minces lambeaux, grâce auxquels on put cependant identifier le corps comme étant celui de feu Joseph Gauthier. »

Quant aux trois autres malheureux, il fut absolument impossible de les reconnaître. On déposa dans une même boîte, pêle-mêle, les lambeaux qu’on put retrouver de leurs cadavres, puis après l’enquête du coroner MacMahon, tenue à Coteau-du-Lac, on expédie les restes mortels à Toronto, par le Pacifique.

Une consternation impossible à peindre régnait dans la campagne lorsque la voiture portant la lugubre boîte passa pour se rendre à la gare de Saint-Clet.

On fit aux deux autres victimes, à l’église de Coteau-du-Lac, des funérailles simples, que les circonstances rendaient singulièrement impressionnantes.

Ce fut par un matin sombre.

Il pleuvait, et une tristesse intime émanait des choses.

Quelques compagnons de travail des malheureux assistaient au service. La plupart n’avaient pu venir : il faut toujours songer à gagner sa vie, quand on est pauvre.

Comme la foule sortait de l’église, pour reconduire au cimetière les deux cercueils, Maurice Gauthier, en levant la vue, rencontra les grands yeux voilés de larmes de Germaine Beaudoin.

Dans sa toilette noire, la jeune fille était plus belle que jamais. En la voyant, Maurice sentit un réconfort puissant le gagner.

Il en avait besoin. Car, malgré les supplices de son enfance, il ne pouvait se défendre d’aimer cet homme qui était son père et dont les cuisants malheurs, joints aux regrets de la fin, tendaient à effacer la conduite indigne des anciens jours.

Longtemps après, des habitants voisins des carrières, et des promeneurs égarés à travers les champs trouvaient encore, ici ou là, près des baies, ou sur les bords de la rivière Delisle, dans les pâturages ou dans les bois, des membres humains aux muscles disjoints et aux chairs calcinées.

Un enfant qui pêchait à la ligne dans la rivière par un bel après-midi, trouva sur le bord de la grève un objet de forme étrange. C’était une tête humaine, horriblement déformée.

Sous le soleil qui dardait d’aplomb ses rayons, les oiseaux chantaient leurs joyeuses chansons. Et, parmi les fleurs des eaux, où se jouaient les libellules, la tête gisait, sinistre, pendant que dans les grands yeux vides les mouches bourdonnaient.

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