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Chapitre 6 La mère et le fils

L’accident des carrières s’était produit dans la nuit du mercredi au jeudi. Le service eut lieu le samedi.
Le surlendemain, dès sept heures du matin, Maurice est à l’ouvrage : il a repris son accablante tâche de tous les jours.

L’événement tragique qui a emporté son père a brusquement changé ses plans d’avenir, car il reste seul à avoir charge de sa mère. Le pauvre garçon n’ose plus penser aux projets de mariage qu’il avait formés : Dieu seul sait quand il pourra maintenant unir sa destinée à celle de Germaine.

Quant à la veuve Gauthier, elle n’a pas été affectée outre mesure par la mort de son mari, qu’elle n’aima jamais. Pour elle, la situation, la première stupeur passée, est celle-ci :

Son mari est mort : ça lui fera moins d’argent. D’un autre côté, elle n’aura plus de misère à soigner un malade qui s’entête à ne pas revenir. Et puis Maurice lui reste. C’est un « bon à rien » mais il gagne beaucoup. Elle n’a donc pas à craindre le manque d’argent. Au reste, elle économisera plus que jamais.

Ce sont les seules idées qui s’agitent au fond de sa vieille tête.

Ce sont les seules idées qu’elle peut avoir.

Il fut un temps où elle aurait pu connaître d’autres sentiments. Mais les années sont venues, – des années pendant lesquelles elle n’a jamais pu penser à autre chose qu’à gagner – et au prix de quels constants sacrifices ! – son pain quotidien. Et toutes les racines généreuses sont mortes de sécheresse en ce cœur qui jamais n’eut le temps de pleurer, ni d’aimer.

Elle ne regrette pas son mari, et cela s’explique. Elle l’épousa, un jour, sans bien savoir ce qu’elle faisait, beaucoup pour faire comme les autres et beaucoup pour complaire au désir de sa famille. L’existence, pour elle, est dès longtemps devenue une longue route fastidieuse, et monotone, et douloureuse, qu’il s’agit de suivre les yeux bandés, sans s’arrêter, sans se plaindre, sans penser, – comme un cheval.

Jamais elle n’eut de tendresse pour personne : elle aima son fils aîné ainsi qu’une femelle de bête son petit.

Tous les sentiments dont jadis elle porta les germes en son être se sont émoussés, sont morts, au choc des épreuves et des misères, – pour faire place à un seul souci, – celui de l’argent. L’argent, que d’abord elle considéra peut-être simplement comme un moyen d’acquérir l’aisance – c’est-à-dire, dans son esprit, le bonheur, – est devenu le seul but, l’unique raison d’être de cette femme. Ce qu’elle pourra faire de cet argent, elle serait bien en peine, maintenant, de le dire. Elle veut de l’argent, voilà tout. – Et c’est tout.

Son mari est mort ? Et dans des circonstances affreuses, terrifiantes ? – Cela l’aurait émue peut-être, il y a bien longtemps, mais aujourd’hui la partie de son âme où un tel événement eut pu exciter des sensations douloureuses est paralysée, atrophiée.

Des faits semblables ne sont-ils pas d’ailleurs d’observation journalière ? Et comment l’accoutumance des pénibles travaux, obstinément répétés de jour en jour, la lassitude d’une existence uniformément grise, invariablement morne, la continuelle privation des moindres joies, des plus faibles satisfactions, la suppression des espérances toujours renouvelées en des lendemains plus cléments, et la monotone persistance des soucis, des tristesses, des dépressions physiques et morales, pourraient-elles aussi ne pas préparer infailliblement le chemin à l’engourdissement de l’émotion pour tuer finalement chez l’être humain la sensibilité ?

Un an s’est écoulé depuis le jour où le père Gauthier a perdu la vie dans l’accident que l’on se rappelle.

Maurice vit seul avec sa mère.

Celle-ci est toujours du même caractère.

Elle n’a pas vieilli.

Elle pense encore à l’argent, à l’argent seul.

Invariablement, Maurice, tout le temps qu’il a travaillé, c’est-à-dire, tout l’été, ainsi qu’une bonne partie du printemps et de l’automne, lui a remis chaque mois intact le montant de ses gages.

La vieille femme a fait sur cet argent des économies relativement considérables.

Maurice aurait bien désiré se procurer de nouveaux vêtements pour les jours de fête, mais sa mère n’a pas voulu, et il n’a pas osé insister.

Il est très mal traité : la bonne femme lui donne à manger quand elle a le temps, et elle le rudoie souvent.

Maurice endure tout sans rien dire. Lui, le jeune homme estimé de tous pour son énergie et son courage, est en présence de sa mère l’être impuissant qu’il fut toujours. Dès ses premiers ans il s’est senti dominé par l’ascendant qu’exerça sur lui la volonté de cette femme injuste et despotique. Et malgré les années qui ont passé et même en présence des plus grandes indignités il n’a pu rompre le charme qui fait de lui un esclave.

Combien de fois, tirant des plans d’avenir, Maurice n’a-t-il pas pris la résolution d’aller trouver sa mère pour lui annoncer, respectueusement mais carrément, qu’il voulait se marier ! Il est bon chrétien, sans doute, et il n’ignore point le commandement de Dieu qui veut que l’on honore « ses père et mère ». Mais il croyait ne manquer à aucun devoir en mettant à exécution cette idée. Seulement, ses yeux avaient à peine rencontré le regard de la vieille femme, qu’il se sentait incapable de prononcer le premier mot du discours qu’il avait préparé. Car ce regard qui l’avait subjugué et terrorisé durant son enfance, conservait encore sur lui la même influence.

Aussi se prend-il quelquefois à regretter son père, malgré ses anciennes violences.

Et, le soir, il lui arrive encore de sangloter, comme autrefois…

Heureusement, la pensée de Germaine, qu’il voit chaque jour, lui offre une douce consolation.

Il espère en demain, toujours…

Et toujours la radieuse, enchanteresse vision de son adorée repasse devant ses yeux, pour sécher ses larmes, quand il pleure, comme autrefois, enfant, dans son misérable sofa…

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