Chapitre 7 Les adieux
C’est à Lachine que nous retrouvons notre héros.
Nous sommes en janvier 1896.
L’automne dernier, après les premières neiges, Maurice s’est trouvé sans ouvrage.
Alors, sa mère lui a dit, un matin :
— Je crois bien que nous allons partir du Coteau, faire comme tant d’autres. Il n’y a plus de gagne, par ici. Nous allons nous en aller à Lachine ; nous louerons une maison bon marché, et tu travailleras aux Shops. Ainsi tu ne perdras de temps ni hiver ni été.
Malgré la crainte et la timidité qu’il éprouve en face de sa mère, Maurice a protesté. Il a fait valoir contre ce projet toutes les meilleures raisons. Mais la vieille, têtue, a persisté.
Germaine, en apprenant cette nouvelle, a pleuré comme un enfant, et il a fallu tout le courage de Maurice pour la consoler. Cependant tous deux ont fini par se résigner à l’inévitable.
Quelques jours après.
Il passe dix heures du soir. Maurice doit partir avec sa mère, demain matin, pour Lachine.
Il veille, pour la dernière fois, avec Germaine, dans une modeste pièce, grande comme la main, – le salon.
C’est là que depuis trois ans les deux amoureux ont passé les moments les plus heureux de leur vie.
Ce soir, ils sont très tristes. Ils sentent approcher le moment de la séparation.
Ils ont déjà passé près de trois longues heures ensemble sans s’être presque parlé, tout au bonheur de se sentir l’un près de l’autre, et de se regarder, en détournant la tête, de temps en temps, lui pour cacher l’émotion qui le domine, elle pour essuyer ses grands yeux bleus mouillés de larmes.
Ont-ils été heureux, ici, un peu !
Et dire que tout cela va finir !
…Et qu’il va falloir, dans quelques minutes, se quitter… pour se revoir… Dieu sait quand !
Elle s’ingénie à ne pas laisser voir la tristesse qui lui crève le cœur.
Il essaie même de paraître joyeux.
Ils veulent, tous deux, avoir l’air courageux, afin de ne pas s’enlever l’un à l’autre leur force.
— Tu m’écriras, demain… bien sûr ? répète pour la vingtième fois Germaine.
— Quand je te le promets…
— Et tu viendras me voir le mois prochain au plus tard ?…
— Tu sais… répond Maurice, la voix mouillée de larmes, tu sais bien… Germaine… que je ferai plus que mon possible…
Tous deux se taisent un long moment.
— Te souviens-tu, Maurice, prononce soudain la jeune fille, attendrie – te souviens-tu quand tu m’avais apporté cette bague ?
Elle désigne à son doigt un joyau de peu de prix, que Maurice avait pu lui offrir, il y avait déjà longtemps, – du temps de son père, – Dieu sait au prix de quels prodiges d’économie !
Une émotion puissante étreint le jeune homme à la gorge.
— Te souviens-tu, poursuit Germaine, te souviens-tu de nos promenades du soir, l’été ?
Oui… Maurice se souvient.
Il s’en souvient comme si c’était d’hier.
Au soir tombant, une fois sa journée d’ouvrage finie, Maurice, après avoir revêtu ses meilleurs habits, partait, donnant le bras à Germaine, pour une promenade aux alentours du village. On passait devant le vieux moulin aux vannes assoupies, après avoir salué, en passant, la bonne église de la paroisse, puis l’on entrait dans l’ancien fort où, à la place des canons et des armes d’autrefois, poussent de la belle herbe haute et verte et des fleurs des champs rouges, jaunes et bleues, dont les enfants font de beaux bouquets parfumés et joyeux. Et c’étaient, dans la paix salutaire de la nuit qui s’installait doucement, de longues, longues causeries, avec, pour intermèdes, de longs, longs silences… L’on marchait jusqu’au bord du fleuve, après avoir traversé, sur un pont peu solide, où ne passait jamais sans de grands petits cris d’effroi la peureuse Germaine, un canal creusé il y avait déjà bien des ans pour activer une scierie dont il ne reste plus que de vagues ruines… Puis l’on écoutait, très longtemps, la jeune fille appuyée au bras de son ami, le fleuve, dont le cours se hâte sans fin à travers les cascades, dans un grand tumulte solennel qui s’élève éternellement… À quelques arpents de la rive, les îles faisaient de grandes taches bleu pâle, d’un bleu de fumée, dans l’obscurité grandissante… Une paix, une douceur infinies tombaient du calme firmament… L’air du soir avait des caresses et un parfum profond montait des prairies du fort… Du lointain venait, rarement, un cri d’enfant que l’écho répétait… ou le bruit d’un oiseau s’envolant de son nid avec des clameurs effarouchés… le son d’une cloche qui priait dans le soir, comme la voix qu’aurait une âme… – la cloche grave de l’église, ou celle plus légère, plus aérienne, du couvent des Sœurs…
Et rien n’était plus doux, plus divinement doux, que de se sentir, dans cette paix, parmi la seconde nature jamais troublée, Maurice près de Germaine, Germaine au bras de Maurice…
L’on revenait, ensuite – aussi tard que possible – par la grande rue depuis longtemps déserte… en repassant devant le vieux moulin qui moud le blé – devant le vieux cimetière, gardien de ceux qui ont assez vécu – devant l’église où se bénissent les amours…
Enfin, l’on se disait : à demain, quelquefois à la porte de Germaine et quelquefois dans le petit salon grand comme la main, après s’être chastement embrassés…
— Te souviens-tu de nos promenades ? avait demandé Germaine, après avoir rappelé cent autres souvenirs touchants.
Maurice ne répondit pas. Seulement, une larme brûlante tomba de ses yeux sur la main de la jeune fille.
— Tu pleures !… Ah, mon Dieu ! qu’allons-nous devenir ?
Germaine a longtemps sangloté, sur le cœur de celui qui va partir.
Le jeune homme s’est, le premier, ressaisi.
Il a consolé – un peu – son amie.
Celle-ci lui a fait répéter dix fois peut-être encore sa promesse d’écrire sans retard.
Les deux jeunes gens vont enfin se séparer.
Mais il ne veut pas partir encore.
— Germaine !… dit-il tout à coup, d’un ton étrange et que celle-ci ne lui connaissait point, Germaine, mon âme, me jures-tu, au moins, de ton côté, de ne jamais m’oublier ? Le Ciel ne veut pas permettre que nous unissions dès maintenant nos destinées, mais me jures-tu, ce soir, de ne jamais appartenir à un autre ?
— Voyons, Maurice, qu’as-tu, mais qu’as-tu donc ? demanda Germaine au comble de l’étonnement.
— Rien… C’est une idée qui m’est venue… comme ça… un caprice.
Mais, ajouta-t-il d’un ton tout à coup changé et plus ferme, mais, dis-moi, je t’en prie à genoux, me le jures-tu ?
— Maurice, prononce gravement la jeune fille, tu dois depuis longtemps connaître autant que mon caractère, mes sentiments à ton endroit. Mais, puisque tu y tiens, je te jure donc – au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit – de n’avoir jamais d’autre mari que toi.
Et Germaine, solennellement, a fait un grand signe de croix.
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