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On ne fait pas du neuf avec du vieux. Des gens sérieux jusqu’à l’ironie affectent de croire qu’avec des membres pourris, on peut établir un organisme sain, et qu’avec le matériel humain, ce bois rongé des vers et calciné, on peut instaurer un ordre durable, mais la paix ne saurait habiter nos cœurs boueux ni notre esprit contrefait. Notre sang empoisonné charrie la haine. On ne fait pas la Paix contre quelqu’un.
Ce prurit de la Possession, de la domination, de la destruction n’est fait que du mal qui nous hante. On trouve toujours un plus faible que soi à tyranniser et le plus faible lui-même aime à renifler le charnier. On arme les enfants. On les assassine en en faisant des assassins. L’enfant qui a tué ne pourra plus sourire.
Tandis que nous dormons, infidèles à nos morts que nous ne veillons plus, ou que nous nous disputons comme des maniaques, d’autres fous travaillent à s’armer de jour et de nuit. Les sinistres miaulements et les éclairs de l’incendie apportés par leurs engins de guerre nous réveilleront. Cette paix qui n’existe point entre les couples, entre la mère et l’enfant, qui n’est point dans l’homme grevé de ses tares, on voudrait qu’elle fût universelle ! L’hérédo est à l’origine de cette immoralité entre toutes ; celle de la guerre. C’est dans la guerre civile que la pire haine, celle des frères entre eux, sourd et jaillit des plus secrètes profondeurs pour chercher son assouvissement !
D’infâmantes et stériles querelles trouvent leur dénouement dans la guerre ! Celui-là n’est pas craint qui n’est point armé. Et chacun d’attendre la première défaillance chez l’autre. Toutes les vives ressources d’un pays passent en armements, car s’il est bon de manger, il est plus urgent encore de se garder.
Contre les loups, des peuples paisibles s’allient avec les loups qui les dévoreront au premier jour de famine. Elle est bien près de sa fin, cette humanité qui se flatte de commencer la guerre par les femmes, les vieillards et les enfants dont les jambes sont trop faibles pour les porter pendant la fuite et, qui détruit les grands témoignages du passé laissés à la garde de notre dévotion. Voilà bien les hors-d’œuvre de la guerre : de petits cadavres d’enfants brûlés vifs comme des lampions qu’on trouve grillés après la fête ! Ce sont les non-combattants, les désarmés, qui fournissent le plus de victimes à la guerre.
Il fut un temps où deux peuples confiaient leur cause à deux chevaliers qui se défiaient et se combattaient en champ clos…
Mais on ne guerroie plus par émulation, même pas pour conquérir, puisqu’une province est prise, perdue et reprise en un siècle, comme une fille qu’on jouerait au jeu monstrueux de la guerre ! L’ange de la destruction appelé par nos crimes et notre folie nous terrasse et le vainqueur et le vaincu sont également ruinés. Avant toute autre chose, la guerre est une stupidité. Si cruelle qu’elles fussent, les guerres du passé faisaient au moins état du pillage. Infidèles aux morts de la guerre (ils ne sont maintenant que des pauvres choses sans nom) nous affectons également de traiter le grand crime comme un sport. Oui, il n’y a ni vainqueurs ni vaincus à la guerre… il n’y a que des morts ! Celui qui va au sacrifice avec allégresse est grand et peut-être aveuglé, et celui qu’on y chasse de force, qui voit clairement son destin et souffre ces morts préliminaires de la peur et du désespoir, celui-là est grand également. Mais ils sont criminels, les fourriers de la guerre qui recherchent leur propre gloire et mènent les batailles comme des parties d’échecs. Les jeux de la guerre sont impies et les conquérants des fléaux pour le monde.
Grâce aux derniers progrès de la science, nous serons bien servis ! On a découvert de quoi éteindre nos yeux et nous supplicier sans que nous puissions même tenter d’échapper, puisque la mort nous viendra du ciel où d’autres hommes l’apporteront, tandis que les sirènes aboieront et hurleront à la mort comme des chiennes dans la nuit. Les beaux avions de bombardement, dont nous admirons au ciné la structure et la vélocité, nous sont destinés ! Ils feront le Noël des petits-enfants, ils défonceront nos toits et nos poitrines et feront éclater comme des châtaignes à leur feu meurtrier, nos cervelles de fous. Nous serons brûlés vifs puisqu’ils auront de quoi nous incendier dans leur raffinement.
On ne faisait pas mieux aux siècles passés, nous n’avons rien à leur envier ! On ne faisait pas aussi bien, car nous avons inventé les gaz asphyxiants. Le civilisé crucifie, viole, éventre proprement, empale et enterre vivant.
Si nous ne nous guérissons, la fin du monde et la destruction d’une race folle seront de notre fait, car nous ne pouvons nous amender sans nous guérir.
Les malheurs de la guerre devancent même l’ouverture des hostilités ! Dans une usine de munitions (autorisée par la Société des Nations), on n’emploie guère que 13 000 ouvriers ! Et que l’on double par le travail de jour et de nuit ; car cela presse de fabriquer de la mort ! Les malheureux ouvriers vivent… en la préparant. Mais parfois la mort s’y trompe et moissonne chez eux. Ils sont alors les premières victimes de la guerre. Dans le même temps où l’homme édifie, pour sa fierté, des paquebots grands comme des villes, luxueux autant que des palaces, et des navires de guerre fortifiés, ils construisent les sous-marins qui les couleront…
Nos hommes les plus solides reviennent blessés à jamais du corps et dans leur conscience. Défigurés, ils font peur à l’amour, fût-ce l’amour légitime et juré…
Que penserait celui-là qui verrait d’un peu haut l’affreuse comédie donnée par les Terriens quand ils emmènent à la guerre, comme des bêtes vers le tueur, avec leur effroi aux entrailles, les gars paisibles des campagnes, les fils des villes nerveux et frondeurs qu’une soirée au ciné, l’apéritif et une jeune compagne satisfont à l’occasion, et les plus costauds que des années de culture et de soins ont faits ce qu’ils sont, et la fleur des intellectuels, des savants, des artistes, fierté de la race.
… Suivent ce convoi offert à la mort, des voitures et des femmes croisées de rouge et des médecins qui recueilleront celui qui y voyait tout à l’heure et qui est aveugle maintenant, et cet autre qui marchait pour se rendre à l’horrible fête et dont les jambes sont arrachées, et tous ceux qu’on recollera et dont on fera durer le martyre. La coutume d’achever les blessés n’était peut-être pas la plus cruelle !
Dans le même temps où la chirurgie accomplit des progrès, nous inventons des engins les plus sûrement meurtriers ; les mêmes peuples qui soutiennent la Croix-Rouge, de gaîté de cœur, tuent des hommes et fabriquent des mutilés !
De tous les animaux, l’homme est le seul à ne pas obéir aux vues de la nature qui ne l’a point armé. Il n’est venimeux que dans ses paroles.
La Paix qu’on sent provisoire est tout empoisonnée comme après ces lendemains d’émeute où, dans un calme moins heureux que celui de la mort, l’oreille et le cœur croient toujours entendre le tumulte d’hier.
La paix ne peut habiter que des corps purifiés. Alors, aux esprits délivrés de leur folie, la guerre deviendra étrangère. Et la Paix règnera sur le monde !