17
Rendre la justice est une monstrueuse présomption chez l’homme.
Pas plus que le soleil, nous ne pouvons regarder en face la vérité. Comment nous flatter de rendre la justice quand nous nous arrêtons à de trompeuses apparences, car le secret des cœurs reste impénétrable ? Le glaive de la justice est trop lourd aux mains humaines. Dans notre folie, nous pouvons être faibles, et nous prenons cela pour de la bonté ! mais comment serions-nous justes, étant des criminels…
Pour l’enfance coupable (mais il n’y a pas d’enfants coupables, il n’y a que des enfants malades), on parle d’édicter des lois de protection. C’est la conception de l’enfant qui doit être protégée.
Nous sommes les coupables.
L’enfant assassin ne ressort pas de l’action de la justice jusqu’à 16 ans… après quoi il encourt des pénalités quelconques jusqu’à 21 ans. À cette date, c’est sur sa tête qu’il répondra de son crime.
16 ans, 21 ans, ces dates furent-elles donc fixées par un décret de la nature comme la menstruation des femmes, l’ordre des saisons, les marées ? Nous décrétons que le jeune homme n’est pas responsable aujourd’hui, mais qu’il le sera demain, ses 21 ans accomplis. Cessera-t-il donc d’être un inconscient, c’est-à-dire pis qu’un enfant ? Comme si la floraison et la maturité des êtres n’étaient pas toujours particulières et différentes. C’est alors qu’apparaît la fatalité et l’arbitraire du système de la justice qui ne connaît et ne juge que des apparences… parce que notre vérité physiologique, elle la méconnaît. La Justice, et elle le sait, ne peut nous amender, mais elle prétend en imposer par l’exemple. Le dommage, c’est qu’elle s’adresse à des fous, lesquels ne sauraient être influencés par la pensée et l’exemple du châtiment… autrement ils ne seraient pas des fous ! Cette justice, privée d’une base véridique, est plus criminelle que le crime qu’elle prétend juger. Elle est doublement responsable puisqu’elle néglige d’être préventive.
Cependant, sous la cagoule, dans les maisons de correction et les bagnes d’enfants, savez-vous ce que l’on trouve ? 70 pour cent de syphilitiques et d’hérédos. La même proportion chez les déportés et ceux que l’échafaud… a guéris et dans les asiles voués à la Folie, celle qui s’affiche, moins dangereuse que l’autre, la folie qui se dissimule…
Et comment soignons-nous nos jeunes hérédos quand ils ont contrevenu à nos lois sans doute arbitraires ? Avec de l’eau, à peine de pain, la réclusion et des châtiments corporels, avec un travail imposé même le jour du dimanche.
… Durant cela, leurs frères, nos beaux fils mieux soignés et éduqués, mieux garantis contre le mal originel, jouent au golf, campent, nagent, soupent, flirtent et usent des femmes.
Les gouapes que l’on traîne devant nos tribunaux ont l’innocence du fruit pourri et de l’eau croupie.
Un crime bien ordonné et calculé est aussi rare… qu’une belle œuvre. Le restant est ouvrage de fous…
Ce sont les hommes, déserteurs de l’Amour, qui font les tueuses d’enfants.
Violette Nozière et Nathan et Malou, et le fils du Procureur étaient innocents autant que criminels. Le Procureur fut seul responsable…
Ces enfants que nous avons à la naissance infectés de notre hérédité deviennent pour la société des jouets effroyables. Il nous faut des « îlotes ».
Nous frissonnerons de voluptueuse angoisse devant leurs hauts faits jusqu’à ce que, dans nos cours d’assises, nous nous repaissions du détail de leurs crimes et de leur tremblement, car les misérables ont quand même l’instinct de la bête et défendent leur tête contre nous ! Ce n’est pas le futile : « Cherchons la femme ! » C’est : « Cherchez le père et les ascendants » qui devrait être dit.
Les misérables fous, que nous condamnons au lieu de les soigner, nous rendent notre forfait, car ils récidivent ! Ceux qui souillent l’enfance et l’assassinent ont presque toujours été condamnés (et plusieurs fois) pour des attentats à la pudeur. Après quoi on les a rejetés dans le monde comme des bêtes inassouvies ! sans qu’ils portent un signe qui permette aux mères de garer leurs petits !
À Lille, en décembre 1934, c’est le jugement de D… qui, après de coutumières excentricités, assassine sa femme qui le nourrissait et sa propre mère, et se déplace pour aller un peu plus loin assassiner un vieillard, son ancien précepteur, qui lui fut toujours indulgent. Et l’avocat général conclut sur ce blasphème qui condamne le siècle tout entier : « Fou ou pas fou, D… ne peut être remis en liberté.
Je réclame donc pour lui la peine capitale ! »
C’est ainsi, de notre temps, que nous soignons nos fous et que nous nous gardons d’eux : en leur coupant le cou !
Le docteur François Marie avait déclaré bon à soigner et à tenir enfermé le célèbre Stavisky, bien avant ses exploits. Que de touchantes petites économies et de consciences fragiles eussent été épargnées !
Et si l’ingénieur Matsuka, bon père de famille et dérailleur de trains n’était pas fou, c’est qu’alors il n’est plus d’insensés…
La plus affreuse entre toutes les criminelles, la mère qui supplicie l’enfant né de sa chair, est folle assurément, de même que l’autre, la neurasthénique qui tue certain jour la fillette qu’elle soignait et chérissait depuis sa naissance. Et pourquoi la société qui ne veut pas les compter pour folles, ne les condamne-t-elle jamais à mort ? Où sont les circonstances atténuantes ? On ne saurait invoquer le cas de légitime défense… ou bien considère-t-on que les parents ont droit de vie et de mort sur leurs enfants qui sont leur possession ! Ainsi jugent et légifèrent les hérédos et les fous. Mais le nombre des parents assassins augmente sans cesse !
Ce docteur qui envoya plus de 2 000 lettres anonymes, et qui s’est soustrait par la mort à sa comparution en justice, ressortissait-il du Tribunal, ou des soins de ses confrères ?
… Dans leurs manoirs infernaux, la mère folle tue sa fille folle sans que les deux pauvres créatures aient été protégées contre elles-mêmes. Et le châtelain, d’une santé précaire, sans motif, abat les siens réunis autour de la table familiale. Mais les « santés précaires » et les neurasthénies qui tueront ou qui se tuent, ne sont point avouées ni soignées, parce qu’on n’a pas osé remonter aux causes congénitales.
Notre justice de fous qui ne veut rien prévoir, ni nous préserver admet les crimes passionnels !
Cependant la jalousie et la colère ne peuvent valoir l’indulgence et les circonstances atténuantes que s’ils dénoncent la folie, c’est-à-dire la maladie que des soins et l’isolement auraient peut-être soulagée.
La fidélité des sens chez un être qui leur est fatalement soumis n’est point une chose concrète ou palpable comme de l’or ou des pierres précieuses. C’est un bien fictif et pour tout dire… inexistant. Celui qui a perdu la fidélité de son conjoint n’est pas ruiné, ou sa ruine n’est que sentimentale et ceci est une autre affaire.
Dans un temps où les traités entre les peuples ne sont plus respectés, l’honneur du mari est chose bien désuète !
C’est dans son instinct pernicieux de possession que le cocu, lui-même fou, lui-même hérédo, se juge atteint…
Le cas de l’infidèle qui parfois désespère une vie, ne relève au point de vue pénal que d’une amende proportionnée aux dégâts extérieurs. Tuer l’infidèle est un meurtre sans excuse… !
Quoi qu’il en soit, la dette de l’assassin sera toujours la nôtre.
Nous sommes aussi coupables que lui. Nous l’avons fait ce qu’il est. Ses tares, il nous les doit. Il est notre chef-d’œuvre.
La Justice attend qu’il y ait « commencement d’exécution »… et mort d’homme pour… ressusciter la victime ! Nos dégénérés, des hérédos ! nous doivent leur folie et sont nos victimes… Mais nous les punissons.
Les monstres que nous avons créés nous donnent un affreux divertissement. Dans les salles de justice, il y a plus terrifiant que l’inconscience du misérable accusé : c’est le trouble des jurés, siégeant sous les emblèmes de la loi et de la justice. Un fou jugé pour l’horrible bonheur d’un public criminel et sadique ! Le monstre qui a fait ce qu’ils n’osent encore faire, leur est livré dans son épouvantement et sa rage. Que ne pousse-t-on le verrou pour fermer ces cuviers d’horreurs que sont les tribunaux, où se dénoncent les secrets les plus cachés de l’homme fou.
Puisque nous ne voulons pas soigner nos criminels suivant le devoir humain, faudra-t-il, comme pour des chiens enragés mais non coupables dont il convient de se défaire, faudra-t-il leur donner une boulette ?
· · ·
La justice qu’on nous rend comme pour mieux nous tromper est illisible…
Les « actes » qui peuvent nous ruiner ou dépouiller nos enfants sont rédigés dans une langue qui n’est point la nôtre et qui n’est celle d’aucun pays… sauf celui de la Tromperie.
Nous nous étonnons sans cesse qu’ayant le bon droit pour nous, nous n’ayons pas aussi la Justice, cette Justice qui nous inquiète car nous ne sommes que des « justiciables ».
Les faibles ont toujours tort puisqu’ils induisent en tentation les plus forts et les mieux armés.
Il n’y a pas de justice pour les faibles.
… Pour les faibles, il n’y a pas de liberté, … il n’y a pas de bonheur.
La Justice admet que nous ayons raison en fait, mais non en droit.
Les juges peuvent être intègres ou éminents, cependant que la Justice lente, caduque et péremptoire ne se juge ni ne se réforme elle-même.
Les coquins savent la tourner, mais elle inquiète les honnêtes gens qu’elle a mission de protéger et qui perdent… devant elle, leurs procès !