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Nous voulons oublier nos fous — mais nos fous nous guettent et nous attendent ! La lumière de notre raison est fragile comme une bougie dans le vent, elle est étouffée comme un lumignon dans une cave. Nous administrons le monde où l’on crève près des forêts aux immenses réserves de bois, de bois qui pourrit ! Et c’est le beau blé qu’on brûle ainsi que de mauvaises herbes, tandis que des hommes souffrent du ventre creux et de la famine, et qu’ils sont nus parce que le coton est jeté aux flammes. Et les nourrissons pâlissent et pleurent de faim, tandis que le lait des vaches nourricières est versé aux ruisseaux.
Une autre invention des homme fut la prohibition. Cependant la plus humble ménagère sait qu’elle doit sevrer avec prudence l’enfant et l’animal, et que l’alcool raisonnablement dispensé, réchauffe l’homme transi, de même que son humeur, le nourrit et cautérise ses plaies. On parle de détruire les plantations de bananes et d’arachides, de tarir cette autre antique nourricière. On ne remplace plus les ceps de vigne, vénérables, vénérés, dont le vin apportait la chaleur et la vie et réveillait la joie.
Les fous organisent la famine où l’on se nourrira de cadavres. Ainsi le Progrès aura tué la civilisation et nous ramènera la barbarie. C’est lui qui vaut au monde la plaie du chômage qui atteint l’homme dans sa dignité, le prive sur sa faim, le démoralise et l’anémie dans l’oisiveté… parce qu’on lui a préféré des machines ! Les chômeurs sont tous sous-alimentés de même que leurs enfants, car la Faim et l’active Douleur ne chôment pas.
Il faut qu’on nous amuse comme des gosses. Notre sottise pousse les commerçants à des dépenses somptuaires que nous soldons en dernier ressort. Les magasins se ruineraient en étalages devant lesquels nous allons bâiller, s’ils ne se rattrapaient sur la qualité des marchandises. Tandis que leurs vendeuses, chichement payées, languissent et sont condamnées à la station debout, suppliciante pour des organes féminins, dans l’attente du client problématique ! C’est dans des palais, stuc et marbre, que nous allons acheter une paire de bas et des bretelles ! Nous sommes des gâcheurs ! Le public, naïvement reconnaissant de tout ce luxe déployé pour lui plaire, finit par le payer, car on ne saurait exiger des marchands qu’ils se suicident. Ils sont obligés de s’en tenir à peu près aux mêmes prix, d’autant que notre pouvoir d’achat diminue sans cesse, bien que nous ayons les yeux plus grands que le ventre. De même qu’il y a une limite pour la duperie, il y en a une pour les frais de fabrication. Si peu qu’elle mange, il faut que la confectionneuse mange…
Et c’est pourquoi, en ce siècle de progrès, avec des étoffes peu solides, mal teintes et pisseuses, qui se fripent et se tachent sans faire d’usage, l’homme est plus mal fichu qu’aux siècles reculés de son histoire !
Les fabricants font œuvre pie quand, malgré la folie de l’heure, ils créent ce beau durable qui honore un siècle.
La folie règne aux spectacles où on la nomme Prodigalité. Il n’y a pas si longtemps, un quarteron de belles danseuses suffisait à meubler la scène. Il faut cent filles maintenant et tellement nues qu’elles pourraient figurer l’Innocence… persécutée ! Car les Directeurs qu’éprouve la faillite ne sauraient prendre soin de ces jeunes vies exposées aux traîtrises des vents coulis, quand elles sortent toutes chaudes et mouillées de l’effort de la danse. Elles peuvent prendre la mort tant qu’elles veulent pour une paye légère et incertaine. Mais leur courage, la nécessité et le travail commandent ! Quant au cinéma, qui de l’homme rapproche l’homme, et peut apporter quelque enchantement aux « petites bourses », on dit qu’il nourrit ses gens…
Dans le temps où la locomotion ne s’était pas encore emballée, où l’on ne parlait guère de progrès, il y avait place pour les faibles. Le mobilier des squares était bien fourni en bancs confortables. Maintenant il y a tout juste trois bancs et demi ! en comptant celui qui est bancal et qu’on remplacera par un modèle à ce point rigide que de pauvres dos échinés ne trouvent plus à s’y reposer. Cependant les squares devraient appartenir aux vieillards, aux gueux, à l’ouvrier convalescent, aux chômeurs, hélas, fatigués et anémiés de ne rien faire.
Deux ouvriers de cette sorte, ainsi que leurs habits gris d’une vieille poussière, avachis et quasi honteux étaient ainsi posés sur une fesse, comme ceux qui n’eurent pas l’habitude du loisir. Et l’un répondit à l’autre qui lui proposait de quitter le banc afin d’aller porter un peu plus loin son ennui : « Pourquoi faire me lever ? pour remonter à ma « carrée » et dormir… Ça c’est pas vivre ! » L’étudiant pauvre a droit aussi de rafraîchir sa fièvre de jeunesse et de travail au jardin. Le malade sans fortune, deux fois infortuné, y cherche pour ses poumons un peu d’air, un peu de vert pour ses yeux, avec un semblant de paix.
L’enfant à qui sont dédiés les squares, peut tout juste s’y dégourdir. Ses jeux naïfs concentrent l’attention générale. Craint-on des rassemblements et que la clientèle des squares, enfants et cul-rompus, avec les bancs, construise des barricades !
Afin de tromper l’ardeur des étés parisiens, et de respirer, des gens souvent sur l’âge, qui ont tout juste pour manger et pas de quoi villégiaturer, vont au Bois de Boulogne, à celui de Vincennes, au Parc de Saint-Cloud. La pénurie de bancs y est plus sévère encore… Il faudrait donc s’affaler par terre… beaucoup de vieux ne se relèveraient pas.
Les autobus qui sacrifient à la vitesse ont de si hauts marchepieds que les impotents et les vieilles gens ne peuvent guère les enjamber ; et c’est une douce rigolade pour le public, quand la vieille dame qui voudrait bien prendre d’assaut l’autobus — malgré qu’il lui secoue le cœur — fait d’infructueux efforts.
Les femmes enceintes, les vieillards, les malades qui vont aux consultations des hôpitaux et tous les pauvres reins fatigués du labeur de la journée, doivent attendre l’autobus au gré de la pluie, du vent et du gel. Si par hasard on a élevé un de ces « machins » qu’on appelle des abris, la femme enceinte ne peut s’y reposer, elle et son fardeau, et la pâlichonne qui sent l’hôpital ne trouve point à s’y poser. C’est qu’on n’a pas prévu dans lesdits abris quelques-uns de ces strapontins collés au mur pour qu’ils ne tiennent pas de place et qu’on rabat facilement (mais on en trouve dans les ascenseurs).
Les malades peuvent défaillir, on les prendra pour des soûlots, on les emmènera au poste… Déjà le métro leur est interdit s’ils ne veulent pas mourir piétinés.
Il fut un temps arriéré évidemment, où il existait des « bureaux d’omnibus », munis d’un poële, luxe suprême ! qui n’étaient pas interdits au public ! Les voyageurs en profitaient, jusqu’aux pauvres venaient s’y chauffer, comme des moineaux houspillés par l’hiver.
Mais il n’est plus de droit d’asile dans la cruelle civilisation de 1937.
Le spectacle n’est pas sur la scène, même tournante des théâtres, la moitié du genre humain se donne à l’autre en spectacle, devant qui elle s’habille, se déshabille, plastronne, paonne et histrionne. Ceux qui ont les pieds dans la neige et la vieille crotte, regardent passer ceux qui défilent, roidis au volant de leur auto, cuirassés par la richesse, mais inquiets de la préserver. Et ceux-là qui sont dans la boue, feraient de même à leur place.
Autour de l’amour, les sexes se jouent la comédie, le vaudeville et la tragédie.
L’esprit qu’on ne rencontre pas toujours dans les pièces dites comiques, des juges, des médecins, des examinateurs, le déploient contre des accusés, des malades, des enfants surmenés !
Des fous, des Jean-foutre font commerce de cruauté. Devant eux les plus futiles s’amusent pour ne rien entendre, et les meilleurs s’enferment dans leur tâche comme dans une tour d’ivoire.
Ils sont criminels les uns et les autres ; car la négligence et l’indifférence, comme le voleur et le recéleur, méritent au même titre condamnation. Celui qui permet le mal n’est guère moins coupable que le malfaiteur. « Dépêchons-nous d’en rire… » disons-nous avec une monstrueuse légèreté. Ou bien, nous hésitons parce qu’il y aurait le monde entier à soulever ! Cependant, chacun de nous, même le plus faible, est capable d’ébranler ce monde sans assises, ce monde de fous !
Des fous avérés courent le Monde. Bientôt ils nous ceintureront.
Chaque jour, nous poussons devant nous la folie. Celui qui ne ferait pas de mal à une mouche peut assassiner ou bien envisager de faire la guerre.
L’ingratitude est une folie, car, après la douceur d’avoir réussi une bonne action, il ne devrait y avoir rien de plus précieux que le souvenir d’un bienfait.
Les assassins ! mais nous ne sommes pas différents d’eux ! Nous vivons sur le même fonds d’hérédité, de turpitude et de folie. Nous sommes seulement mieux armés qu’eux en face de nous-mêmes. Celui qui nie au fond de son cœur, ce bourbier fétide, celui-là est un imposteur ; les moins forts s’abandonnent à leur démon, les autres le dominent. C’est une question de force.
Et l’Infidélité est criminelle avec ses mille détours et cette lassitude en face de l’objet aimé. On dit : les drames du cœur et de la chair. Ce n’est que déficience nerveuse et maladie de l’espèce.
On devrait aimer toujours ce qui n’a pas cessé d’être aimable !
Mais avec ça on fait des romans, de la comédie, des drames et du crime. Et ça passe le temps, car il n’y a pas de fous et de sages. Il n’y a que des malades plus ou moins atteints.
Dans les asiles de la folie, nous retrouverions la même proportion, 70 pour cent d’hérédos et de syphilitiques, mais nous n’y allons pas voir ! Et on ne nous dit pas, de peur de souffler la panique, que ces asiles sont devenus trop étroits. On renvoie des malheureux qui n’ont pas cessé d’être fous et qui ne peuvent se défendre contre eux-mêmes. Parfois, en pleurant, ils demandent qu’on les garde. Ils appréhendent le délire de leurs mains assassines… ils se sentent encore fous ! Et il arrive ce qui devait arriver : 27 mars 1937. Les Journaux. « On avait cru guéri le fou d’Orsennes. Il tue 4 personnes et se suicide… Bien sûr ! Marcel Villeneuve avait été interné. Quand il avait quitté l’asile de Naugeat, on le disait guéri ; pourtant il était resté bizarre ; il se promenait souvent armé d’un pistolet et porteur de jumelles, et quel pistolet ! Une arme moderne, s’armant avec un chargeur contenant une cinquantaine de cartouches…
… Le Parquet de la Châtre s’est transporté dans la journée à Orsennes. Mais l’action de la Justice est éteinte avec la mort de l’assassin ».
Voilà donc la Justice tranquillisée ; des innocents ont payé ; et les responsables qui sont aussi les coupables restent à couvert.
Les demi-fous, durs et sans miséricorde, ou bien qui sont peureux et stupides jusqu’à l’écœurement, et les tyranneaux domestiques, et les maboules, les dégénérés, les neurasthéniques et les assassins sont pris dans la ronde des fous !
C’est pour cela que nous ne pouvons supporter la vérité ni la justice. Nous dormons sans rêve et nous négligeons d’apprendre ce qu’il en est du malheureux et quelle était la vérité de l’assassin. Nous ne respirons que dans la frivolité et le mensonge. Hélas ! la vérité est à la fois trop simple et trop difficile pour les gens intelligents que nous croyons être devenus.
Peut-être accepterions-nous de nous régénérer, mais notre folie nous possède ? … De même que nous avons perdu le goût de la liberté ! Seuls le conservent les paysans. Le ciel sur leur tête et la terre sous leurs pieds, ils ne dépendraient que de l’ordre des saisons si les fous que nous sommes ne s’acharnaient à ruiner leurs nourriciers.
L’homme n’est plus son maître. Nous rentrons sous la loi du nombre, celle des agrégats… des madrépores, celle des invasions de sauterelles et des bancs de harengs. Devenus des corps sans tête, nous n’en sommes pas moins fiers pour cela ! De même, les besoins factices que nous avons à satisfaire nous asservissent. Nous sommes les esclaves de nos propres besoins !
Soignons notre mal héréditaire et rassurons-nous, nous pourrons encore souffrir ! Car toute vie humaine est un sursis. Délivrés de notre poison, exorcisés, il nous restera l’inquiétude de notre fin. Car nous demeurerons faillibles et périssables. Nous n’aurons pas trouvé la Terre Promise. Et la nôtre, irritée, couvera toujours son feu et nous effraiera par ses grondements. Pour secouer sa vermine d’hommes et l’écraser dans ses torsions, elle se plissera et se contractera, et les océans ouvriront toujours des abîmes pour y engloutir les hommes, les bateaux et les continents.
Cette grande terreur, les hommes dans leur folie, la retrouvent avec la guerre !
Enfin une comète, de sa traîne éclatante, balaiera peut-être la misérable Terre… Mais nous ne l’attendrons pas, nous nous serons dévorés auparavant, si nous n’enrayons pas notre folie grandissante, si nous ne nous purifions pas.
D’aucuns s’inquiètent que la source née du tourment et de la cruelle folie de nos plus chers génies, risque de tarir avec notre guérison. Ils tiennent à ce qu’on aveugle toujours les rossignols pour les faire chanter !
Rassurons-nous, des générations saines auront les génies qui leur conviendront.
Et nous resterons passibles de la souffrance…
Et nous resterons tous en danger et en certitude de mort…
Cette humanité que nous ne verrons pas, nous les vieux et les malades, ne sera plus une opprobre pour la création. Elle souffrira encore les maux de notre précaire condition humaine, mais elle ne sera plus folle, elle ne sera plus criminelle !