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Mais viendra-t-elle, préparée par nos soins, engendrée de notre douleur, cette autre humanité qui fut toujours espérée ! Les hommes ont fait un charnier du monde des grands arbres, des eaux vives et des oiseaux ; l’ombre de la guerre voile le ciel et dans nos veines, glace le sang.
Pourquoi la femme bâtirait-elle, puisque son enfant est condamné avant que de naître ! Tant de petits levers et de petits couchers ! pour faire de l’être vagissant un homme qu’on jettera à la Guerre. Il ne lui reviendra pas, ou il reviendra mutilé de ses membres — et le cœur et la conscience blessés à jamais.
Pourquoi ensemencer, récolter, engranger chez les paysans ? Et pourquoi les artistes et ceux de l’élite donneraient-ils jusqu’à leur intime substance, puisque le feu impie des hommes fera de rouges moissons avec ce travail sacré.
Les peuples ont peur et se font peur. C’est çà la paix… chez les fous !…
Nous laisserons à nos enfants, les pauvres enfants d’hérédos ! nous leur laisserons la guerre dans le ciel et sur la terre, avec des trous que nous aurons creusés pour nous y cacher, masqués de grouins de cochons !
Jamais l’homme pour qui se firent les révolutions dans le sang au nom des « Droits de l’Homme » ne fut plus disposé à abdiquer sa liberté. Ce mot sacré ne fera bientôt plus partie du répertoire humain. Et un Président du Conseil a pu dire cette chose terrifiante… qui n’effraie personne : « Il y a cinq ou six hommes dans le monde dont dépend la Paix ! »
Avec le matériau humain, pourri et calciné, on nous parle d’instaurer des sociétés et un ordre nouveau, comme si l’on pouvait réchauffer le cadavre !
Nous sommes misérables et criminels et nous ne sommes pas incommodés par notre indignité. Nous nous flattons d’être pervers quand nous ne sommes que des fous !
Nous ajoutons à la cruauté de la vie et nous sommes plus cruels que la mort, car elle ne frappe qu’une fois ! Un cadavre isolé appelle notre émotion totale. Dans le sang frais des jeunes générations, ne lavez plus vos vieilles et infamantes querelles ! Vous ne multiplierez pas l’horreur, toute catastrophe devient trop aisément un spectacle. Nous disons : « La vie renaît. » Mais elle renaît pour ceux-là seuls, échappés du massacre, qui vont vivre doublement ! Les morts, qui ont la bouche pleine de terre, ne peuvent plus respirer. Ils ne renaîtront pas.
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Afin qu’il nous soit accordé merci, ayons pitié des incurables, nos victimes, pour lesquels il n’est pas de belles journées, dont le pain a goût de cendre. Ils ne guériront pas. Ayons pitié de ceux que nous avons mis au jour et qui ne le demandaient pas, les petits d’hérédos et de syphilitiques ! Nos malfaçons : les petits foireux, les petits châssieux, les gosses arriérés et dégénérés, les petits pâlots, les indésirables qui n’avaient pas été désirés, les enfants qui ne sont pas heureux !
Ils auront toujours faim, froid et peur ; ils souffriront toujours, car leurs organes sont lésés.
Ils auront toujours soif car leur soif n’est que fièvre.
Ils sont vaincus d’avance dans le combat pour la vie, car nous leur avons donné des armes faussées ! Nous les avons privés des forces de se défendre et de faire le bien. Ils seront peut-être des assassins, mais nous resterons les coupables. Nous les aurons condamnés à leur naissance…
Ayons pitié de ceux qui ont été conçus dans le délire de l’amour et qui ne connaîtront pas l’amour : les es- tropiés, les difformes !
Ayons pitié de ceux qu’on appelle dépravés, qui ne sont guère moins dépravés que nous ! Ayons pitié des réprouvés, des fous qui tuent par haine et par excès d’amour !
Ils devraient nous crier, ces fils de nos œuvres ! quand nous prétendons les juger : « Voyez les plaies qui grèvent mon corps et mon esprit, voyez le désordre de mes organes et de mes sens, mes nuits d’agonie et d’effroi, et ma faiblesse et ma misère durant le jour… et condamnez-moi, si vous l’osez ! »
Ah ! s’ils connaissaient les auteurs de leurs maux, ces fous, ces incurables, ces mal-bâtis, comme ils se lèveraient innombrables contre nous, jusqu’à couvrir de leurs malédictions les grandes voix de la nature.
Nous les dupons en nous laissant aimer d’eux. Nous ne tremblons pas devant leur amour.
Ils meurent dans l’amertume de perdre… ce qu’ils n’ont pas possédé ! Chaque fois qu’ils ont tendu la main pour saisir les fruits de la vie, elle leur a répondu : « Cela n’est pas pour toi ! »
En vérité, que ces pauvres hérédos meurent jeunes ou qu’ils meurent vieux… ils n’ont jamais vécu !
Pour les incurables, chargés du vice et de la malédiction humaine, des lois de réparation ! et non cette facile pitié, sitôt lassée.
Et la paix règnera entre les hommes et sur le Monde. La Paix !