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Les Incurables, ces hérédos qui ne vivent ni ne meurent, doit-on les tuer pour en venir à bout ! Leur histoire n’amuse plus personne. Ce sont des fonds d’hôpitaux ; ils bloquent les lits où d’autres seraient soignés et guériraient : ceux dont les maux sont guérissables…
C’est parmi ces demi-vivants que se fournissent les glins-glins, les scrofuleux, les bossus, les boscottes, les peureux dont s’amusent les costauds. Pauvres peureux qui s’empoisonnent avec la vénéneuse Angoisse, mêlée à leur nourriture et à eux-mêmes. Ils ne seront jamais désaltérés ni rassasiés ! Ils ne seront délassés qu’à la mort. Chaque jour de leur vie, ils doivent combattre et ruser avec le mal originel.
Les sources de la confiance, c’est-à-dire de la joie, sont taries chez eux.
L’amour le plus désintéressé, s’ils le rencontrent, ne les convaincra pas. Dupés à la naissance, ils ne peuvent plus croire. La pitié, autant que l’indifférence les blesse. Après qu’ils ont satisfait à la Douleur, à ses cruautés et ses contraintes, leur mal monstrueux étouffe dans ses torsions jusqu’au dernier de leurs espoirs.
Chaque nouveau jour exige un renoncement.
Ruinés, déchus, honteux, ils se croient suspects devant cette recherche inlassable d’une mauvaise chance qu’ils n’ont pas méritée…
Pauvres Incurables, qui tremblent et gémissent à la moindre brise et que les vents affolent et dissolvent. Une tempête de neige au-delà des frontières ou des chaleurs qui s’annoncent, les affectent jusqu’au vomissement de sang. Dans le désordre des nerfs, la vie de leurs organes s’arrête et ils croient à la mort quand le temps va changer, prisonniers qu’ils sont du cosmique. Ils voient s’agrandir ce vide affreux que comblera la folie.
Ils sont seuls à connaître leur pauvreté qu’ils cachent. Ils appréhenderont et ils souffriront de leur tremblote jusqu’à ce que la mort les délivre. Souvent ils la préviennent… Malheureux entre tous, l’hérédo qui en vient à se craindre soi-même, averti de la fragilité de cette cloison derrière laquelle se terrent les épouvantements !
Les maux des Incurables qui restent toujours pour eux inédits et cuisants nous semblent fastidieux. Nous leur dirions volontiers, tant ils lassent notre attention, « Mourez d’abord ». On n’attendait que cela pour les plaindre. Car on s’entend aisément avec les morts, la terre recouvre leur misère qui n’est plus offensante.
Ils auront manqué la première marche et roulé sur la tête jusqu’au bas du fatal escalier.
Mais chez ceux qui glissent, la chute n’est pas tellement précipitée, ce serait trop beau !
Pour les « Petites Santés », toujours quelque chose qui cloche ! Pas d’aises, pas d’amour. Pour elles les demi-rations quand d’autres en ont à leur content. Pour elles les demi-places quand les autres s’étalent !
Cette jeune fille ? « Eh bien ! elle ne se mariera pas », disent avec tranquillité ceux qui se sont mariés à satiété devant le maire… et sans le maire !
Les « Petites Santés » sont naturellement privées de voyages, de jeux, de spectacles. Elles ne goûtent pas aux cocktails. Les costauds en plaisantent, sans se douter qu’un insecte rongeur, chez eux-mêmes, grignote le cerveau. C’est, pour parler comme les médecins, une autre localisation du mal…
Ceux qui piaffent, la lèvre fraîche, le teint vermeil parce que leur ventre fonctionne élégamment, rient des pauvres types dont les moteurs sont enrayés, des pauvres types auxquels l’ultime consolation du travail n’est point accordée, ou chichement mesurée, dont l’élan sans cesse rompu les tient en infériorité.
Cependant, c’est avec d’autres hommes, moins touchés, mieux armés, qu’ils doivent se mesurer dans la vie et pour le pain. On n’a pas de pitié pour ceux qui marchent sur les genoux.
Pauvres Incurables, pauvres anxieux, trahis, moqués, abandonnés à votre mauvais sort, vous découragez par la longueur de vos maux, la fragile compassion des moins futiles d’entre nous !